La vie selon Gus Orviston

David James Duncan · Chapitre 18 sur 43

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La vie selon Gus Orviston

3 Abe l’Enclume et le Pêcheur Fantôme

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Abe l’Enclume

et le Pêcheur Fantôme

 

Pour les incrédules… Dieu est exact dans ses comptes… Leurs œuvres ressemblent aux ténèbres sur une mer profonde que couvrent des flots tumultueux ; d’autres flots s’élèvent, et puis un nuage, et puis des ténèbres entassées sur des ténèbres ; l’homme étend sa main et ne la voit pas.

Coran XXIV : 39,40

 

Après quelques heures passées à me débattre dans les affres de mes

cauchemars d’ivrogne, je me réveillai, la vessie prête à éclater. C’était

l’aube. Je me redressai lentement, tenaillé par le pire mal de crâne de ma

vie, puis, moitié rampant, je descendis de la mezzanine et me glissai dehors.

Tandis que j’arrosais les buissons du diable, je perçus un bruit

d’éclaboussure différent de celui que je produisais et je pivotai d’un bloc à

temps pour voir bondir une grosse cutthroat dans le courant de H2O. Si

j’avais cru en une quelconque déité, ou même en un dieu de la rivière, je

serais retourné me coucher. La coïncidence était trop étonnante. Il semblait

évident que cette truite était un leurre agité par quelque Intelligence

invisible et affamée, et il semblait tout aussi évident que j’étais la proie

qu’Elle guettait. Malade, frissonnant, encore dans les vapeurs de l’ivresse,

ma place n’était nulle part ailleurs qu’entre les draps. Pourtant, lorsque la

truite, à nouveau, décrivit un bel arc au-dessus de la surface de l’eau, je

mordis à l’hameçon. Je me dirigeai en titubant vers la cabane, passai en hâte

quelques vêtements, et en moins de dix minutes, Sardine fut prêt. La

conscience du Pêcheur l’emportait : les truites de mer devaient être là. Je

descendrais la rivière jusqu’au débarcadère d’Eaton, à l’embouchure, que

j’atteindrais vers le début de l’après-midi, puis je rentrerais en stop et

reviendrais chercher le canoë avec le pick-up. Quant à mon sommeil en

retard, je le rattraperais… à un moment ou à un autre. Après ma mort, peut-

être.

Je lançai juste une fois à l’endroit où la blueback s’était manifestée. À

l’instant même où la mouche touchait l’eau, le poisson la happa, et après

une brève lutte, je l’amenai à terre. C’était la réplique exacte de la truite que

j’avais tuée hier, celle dont le sang avait provoqué la mort d’Alfred, celle

qui était à l’origine de cette nuit de délire, celle qui me valait ce foutu mal

aux cheveux. Malgré ce nouvel avertissement, je ne suspectai aucun piège.

Je n’avais rien ni personne sur qui porter mes soupçons. Je ne croyais pas à

ce que je ne voyais pas, hormis l’air et les poissons, et le désir de corps

lisses et argentés s’était emparé de moi. Je tuai la blueback, sautai dans le

canoë et en route !

Il faisait frais pour un mois de juillet, mais à l’est, le ciel clair aux reflets

roses annonçait le retour prochain de la chaleur. Des lambeaux de brume

s’accrochaient aux arbres sur Tamanawis Mountain, pareils à des troupeaux

de moutons informes paissant dans les feuilles. Un escadron noir de

mergules surgit en grondant, prêt à bombarder les poissons ennemis. Un

grand héron bleu tournoya au-dessus de moi, cornant comme une vieille

limousine volante à la transmission asthmatique. Pourtant, le ciel et ses

habitants n’étaient rien pour moi : mon regard ne s’intéressait qu’à l’eau. À

bord d’un canoë, on ne se contente pas de descendre une rivière : on en fait

partie, on est une créature aquatique silencieuse qui réagit à chaque

accélération, à chaque modification du courant, et qui glisse comme un

doigt sur un corps nu aux nuances de vert. Et comme on ne fait pas de bruit,

on voit le cerf s’abreuver, les castors travailler, les répugnants rats musqués

filer au milieu des branchages et les canards cancaner, toutes choses qu’il

est rare de voir quand on marche le long de la berge. Mais lorsqu’au détour

d’un coude de la rivière, je tombai sur une biche et ses deux faons en train

de boire, quelle fut ma réaction ? Eh bien, je me tournai vers un courant

prometteur, et j’obtins ma récompense sous forme d’une truite indigène de

près de trente centimètres à qui je tordis le cou aussi facilement qu’on

dévisse une capsule de bière, pendant que les faons, ces animaux qu’on ne

pêche pas, dansaient et chancelaient sur leurs pattes grêles, tendaient et

remuaient les oreilles, tordaient leurs truffes noires et humides et agitaient

leurs petits bouts de queue au seul bénéfice des cheveux qui me

recouvraient la nuque.

D’une certaine manière, cette matinée de juillet marquait le point

culminant de mon existence. À pêcher ainsi, totalement concentré malgré mon violent mal de crâne, à utiliser une demi-douzaine de mouches bien

choisies, une douzaine de techniques de lancer et une centaine de petits

trucs à moi, je créais — à l’aide de Rodney — un être presque vivant à

partir de chaque mouche. Et les truites de mer étaient bien là : on en trompa

quatorze grâce à notre imitation d’insecte, dont onze qu’on amena et cinq

qu’on tua, lesquelles pesaient entre 700 grammes et près de 2 kilos, et je

complétai par cinq truites indigènes de 25 à 30 centimètres sélectionnées

parmi les vingt prises et amenées dans l’épuisette. À dix heures, mon panier

était déjà si plein qu’il aurait fait saliver la plupart des pêcheurs, mais je

n’en continuai pas moins. Je relâchais à présent tous les poissons, mais

j’accomplissais le rituel quasiment à la perfection. Les quelques pêcheurs

installés sur la berge que je croisais me saluaient et me demandaient : « Ça

mord ? » Je hochais la tête sans me mouiller et je marmonnais : « Comme

ci, comme ça », tandis que je me moquais en douce avec Rodney de leurs

paniers qui devaient être à moitié vides.

À midi, je m’arrêtai sur un banc de galets juste au-dessus des eaux de

marée. La pêche avait fini par se ralentir, si bien que tout en dévorant un

sandwich à la saucisse et à la banane, je préparai une canne à lancer munie

d’un petit leurre Doc Shelton et de vers. Après quoi, je me tournai vers la

baie et je vis avec stupéfaction un énorme mur de brouillard déferler sur

moi comme une gigantesque lame de fond.

En été, il y a souvent du brouillard sur la côte de l’Oregon, car la chaleur

qui règne à l’intérieur des terres l’aspire du Pacifique de même qu’un

homme grelottant de fièvre ramène la couverture sous son menton. Là,

pourtant, j’eus un brusque serrement de cœur, sans doute à cause de la façon

dont, sombre, presque noir, il couvrait le ciel entier, et puis à cause de sa

densité inhabituelle et de son approche inexorable… Je m’efforçai de ne pas

y prêter attention, et je me disais que les poissons allaient recommencer à

mordre, dans le froid qu’il apportait avec lui.

Il n’en fut rien. Au moment où j’atteignais les eaux de marée, le

brouillard m’engloutit. La mer était étale. Je laissai le canoë dériver et

essayai de pêcher à l’appât, mais, sans que je comprenne bien pourquoi,

dans cette purée de pois, le côté répétitif lancer/ramener, lancer/ramener, me

parut stupide et déplacé. J’avais froid. Dès que le manteau gris s’abattit sur

moi, la température chuta de plusieurs degrés, ma gorge commença à me

faire mal, mon haleine forma des panaches de fumée et j’eus beau pagayer vite, je ne parvins pas à me réchauffer. Je pêchai encore un moment, mais

lorsque ma ligne s’accrocha, je laissai tomber et me dirigeai vers le

débarcadère d’Eaton.

Le brouillard était devenu incroyablement épais. Quoique la rivière ne fût

pas très large, je ne distinguais même pas la berge opposée. L’air était

humide et d’une immobilité surnaturelle. Je ne voyais ni n’entendais rien

qui indiquât la présence d’êtres vivants — pas même celle des inévitables

roitelets qui peuplent le bord des cours d’eau. Le monde semblait avoir

rétréci et se préparer à disparaître, devenu informe et incolore. Ce n’étaient

plus que masses floues vertes et grises. Je me mis à frissonner, tandis que la

peur me gagnait. L’univers dans lequel j’errais me paraissait soudain vide

de tout habitant. Ma raison, pourtant, me soufflait que le débarcadère se

trouvait à moins de trois kilomètres en aval et que je ne pourrais pas le

manquer. Seuls les bateaux en mer, enveloppés de ce sinistre linceul,

avaient quelque chose à craindre, mais moi, j’étais déjà loin de la baie. Je

réussis à me ressaisir.

De toute façon, la partie de la rivière en amont du débarcadère d’Eaton ne

présente aucun intérêt. Il n’y a pas de remous, pas de pools, pas de

changements de végétation dans les berges encombrées de broussailles, et

on a davantage l’impression de naviguer sur un chenal ou un marécage que

sur une rivière. Je commençais à perdre le sens des distances et je n’avais

plus aucun repère familier. Les méandres, les quelques ponts et les rares

vieux arbres, tout cela me paraissait étranger. Je perçus les halètements d’un

petit canot à moteur qui se dirigeait vers moi. Je reconnus l’une de ces

vieilles barques en bois vertes et noires qu’on louait au débarcadère et je

parvins à déchiffrer le numéro blanc à demi effacé peint à l’avant. J’essayai

de distinguer les passagers, mais ils ne formaient que des silhouettes

confuses, dépourvues de visages et vaguement humaines penchées sur des

bancs qui évoquaient des bancs d’église. Des pêcheurs, je les aurais

volontiers interpellés pour leur demander si le ponton était encore loin, pour

échanger quelques plaisanteries sur le brouillard ou la pêche, mais je

n’arrivai pas à me résoudre à le faire avec ces fantômes. La barque me

croisa, glissant comme un corbillard et traînant dans son sillage des effluves

de cigarettes mentholées, puis elle disparut, cependant qu’une voix

désincarnée s’élevait, si proche que je ne pus réprimer un sursaut, pour

demander : « Tu vois quelque chose, Ray ? »

À quoi une autre voix répondit dans un grognement : « Je crois pas. »

La première voix reprit : « Ça devait être le Pêcheur Fantôme. »

Les deux silhouettes durent trouver cela drôle, ou du moins entendisse

quelque chose qui ressemblait à un ricanement puis à un raclement de gorge

suivi du bruit de lourds crachats qui vinrent polluer la rivière. Par bonheur,

la marée montait à présent. Je n’avais qu’une envie : foutre le camp de cet

endroit plongé dans un silence sinistre. Je pagayai de toutes mes forces,

mais à cause du porto et du manque de sommeil, je n’arrivais pas à me

réchauffer et j’avais l’impression que le brouillard flottait dans ma tête et

dans ma poitrine. Encore deux ou trois heures de ce régime, et je

deviendrais vraiment le Pêcheur Fantôme. Quoi qu’il en soit, pour le

moment je n’avais pas d’autre choix que de continuer à ramer et à trembler

de froid.

Peu après, j’entendis un cri étouffé provenant de la berge opposée, une

voix sourde d’homme qui appelait : « Abe ! AAAaaaabe ! Abe ! Où que

t’es ? », une voix qui, à l’évidence, n’avait pas l’habitude de crier et qui

était néanmoins contrainte pour une raison quelconque de le faire, comme

un garçon effrayé qui appelle son chien perdu. J’en eus la chair de poule.

Peut-être qu’Abe était effectivement un chien, perdu dans les broussailles.

Ou peut-être qu’il s’agissait de deux vieux pêcheurs au coup égarés au

milieu du brouillard. Le copain du pauvre type devait être en train de piquer

un roupillon dans leur voiture. « Abe ! AAaabe ! Bon Dieu ! ABE !

AAAAAaaaaaaabe ! » Une mouette piqua, creva la couche cotonneuse et

me frôla en lâchant son cri aigu… Je baissai la tête par réflexe, et mon

mouvement brusque faillit déséquilibrer le canoë. Je m’efforçai de

m’éloigner au plus vite pour échapper à cette voix caverneuse.

Les bras me pesaient de plus en plus. Je posai la pagaie sur le plat-bord et

m’accordai un instant de répit, les yeux rivés sur mon sac à dos afin de ne

plus voir ce foutu brouillard. Je me rendis soudain compte que, de fait, je

fixais un renflement dans ledit sac à dos, lequel renflement était constitué

par une veste de ciré. Quel crétin ! mais quel crétin !… mourir de froid

alors que j’avais un vêtement sous le nez ! Je le sortis du sac et le passai

par-dessus ma tête, mais la fermeture Éclair se prit dans mes cheveux. Je

jurai, tirai dessus et me débattis comme un flétan sur le plancher d’un doris,

envoyant valdinguer mon matériel et manquant une nouvelle fois de faire

chavirer mon embarcation avant de réussir à dégager les cheveux coincés et à engager le ciré sur mes épaules. Après quoi, je tendis la main pour

reprendre la pagaie…

Plus de pagaie ! Tombée à l’eau ! Je regardai autour de moi… pas de

pagaie en vue. Pensant qu’elle avait peut-être été emportée par le courant, je

me mis à ramer avec les mains dans l’espoir de l’apercevoir devant moi.

Peine perdue. Puis je revins en arrière. Toujours rien. Je continuai ainsi

jusqu’à ce que j’aie des crampes aux bras et au dos, puis je me redressai,

proférai le chapelet de jurons qui s’imposait et me mis à calculer bêtement

le nombre de mouches qu’il me faudrait vendre pour me racheter une

nouvelle pagaie.

Soudain, je vis quelque chose flotter près de la berge. Je me dirigeai par

là tant bien que mal, mais j’étais si fatigué que je cessai de ramer dès que

j’eus constaté qu’il ne s’agissait pas de ma pagaie. Mais quand même,

qu’est-ce que ça pouvait bien être ? Un animal quelconque ? Non, non. Un

tronc d’arbre à moitié immergé ? Ouais, sans doute. Et un reflet pâle agitait

la surface juste à côté… un poisson d’une taille respectable qui gobait une

mouche, on dirait bien. Je jetai un regard sur Rodney. J’étais crevé,

frigorifié, mais tant pis ! Ça me paraissait une excellente manière d’envoyer

au diable ce foutu brouillard… Je montai une Light Cahill n° 12 et la posai

doucement à l’endroit où le poisson s’était montré. Rien ne se produisit.

J’attendis. La mouche se gorgea d’eau et s’enfonça. J’attendis encore. Au

moment où je commençai à la travailler, je sentis une traction bien trop

faible pour une cutthroat, et je pensai aussitôt : steelhead d’été. Je me gardai

de relever trop brutalement le bout du fouet. La canne fléchit, mais il n’y

eut pas de vibrations, juste une résistance… et soudain ça mordit. J’arrachai

sèchement…

et une main blafarde jaillit de l’eau.

Un homme… un homme qui flottait sur le ventre, ma mouche accrochée

à sa manche à hauteur du poignet.

 

Je ne fis pas un geste, mais, inconsciemment, je continuai à exercer une

pression constante sur la soie, de sorte que le canoë vint glisser le long du

corps. Je posai ma canne et demeurai assis là, incapable de réfléchir. Les

doigts livides de l’homme pendaient et s’agitaient doucement, pareils à des

limaces en train de manger. À l’un d’eux brillait une alliance en or. Ses

cheveux gris flottaient autour de sa tête comme des algues autour d’un rocher, et ses oreilles étaient d’une blancheur hideuse. Il portait une chemise

à carreaux semblable à l’une des miennes et des bretelles, oui de larges

bretelles qui maintenaient ses pantalons imperméables. L’homme était un

pêcheur.

 

Il dérivait en position verticale, les bras écartés, et sa tête ballottait à la

surface, évoquant ainsi une sorte d’horrible crucifix gorgé d’eau. Obnubilé

par les poissons comme je l’étais, je me surpris à me demander ce qu’une

truite pouvait penser de lui, et j’allai jusqu’à me mettre à sa place qui, du lit

de la rivière, le regardait pendre, accroché ainsi qu’une icône dans le

brouillard. Mon Dieu, me dis-je. Pas étonnant que ça ne morde pas. Puis je

me mis à rouspéter contre lui pour avoir gâché ma pêche. J’avais perdu

l’esprit. Il me fallut un long moment avant de comprendre que je devais

faire quelque chose. Je ne pouvais pas le laisser dériver ainsi jusqu’à la mer.

Je voulus l’empoigner. Le canoë pencha dangereusement, et ma main

s’appuya sur la tête froide qu’elle enfonça dans l’eau. Je me rejetai en

arrière avec un haut-le-cœur.

Afin de m’aider à reprendre mes esprits, je m’adressai à Rodney :

« Alors, qu’est-ce qu’on fait, Rod ? Le repêcher, ça servirait à rien. Je

pourrais pas le mettre dans le bateau. Va falloir que je l’attache et que je

trouve le moyen de le remorquer. » J’envisageai de le tirer jusqu’à la berge,

mais un simple regard dans cette direction suffit à m’en dissuader : à marée

haute on ne voyait plus que les broussailles, et la berge était immergée, de

sorte qu’on n’avait même plus pied. Je ne pouvais pas descendre du canoë,

donc je ne pouvais pas traîner le cadavre sur la rive, sinon je courais le

risque de me noyer. « Bon, ça fait rien, dis-je à Rodney. De toute façon, il

ne se débattra pas. C’est pas marrant pour nous quand ils renoncent à se

bagarrer, hein, Rod ? Bon, et la corde à l’avant du canoë, qu’est-ce que t’en

penses ? Ça pourrait peut-être coller. »

Je me levai pour me diriger vers l’avant, et je faillis perdre l’équilibre et

faire chavirer le bateau. J’agrippai le plat-bord, réprimant un frisson de

dégoût à l’idée de me retrouver dans l’eau à côté du cadavre. Rampant vers

l’avant, je me retournai pour redresser le canoë, puis je contemplai d’un air

absent le corps qui, la tête la première, dérivait et vint heurter la coque

brillante de Sardine. « C’est le même bruit que celui qu’a fait Alfred dans

l’aquarium hier, tu te souviens, Rod ? Il est un peu comme Alfred, hein ? Il veut pas rester là. Personne aime être dans l’eau avec toutes ces grosses

truites de mer… »

Une autre mouette nous survola qui, dès qu’elle nous vit, me frôla, puis

vira comme la première afin de s’éloigner. Cette fois, j’étais trop paumé

pour avoir peur. Je me rappelai soudain la voix dans le brouillard qui criait :

Abe.

« Alors, c’est toi, Abe, murmurai-je en regardant le cadavre. Eh bien, je

vais te dire un truc, Abe, ta femme va être furax. Si, si, vraiment. De toute

façon, elle a jamais aimé que t’ailles à la pêche. T’aurais dû rester à la

maison et tondre la pelouse, Abe. Mais t’as tenu à y aller, et voilà le

résultat. Je plaisante pas. Ce coup-ci, t’auras pas à chercher d’excuses. » Je

repensai à la voix effrayée, à l’alliance, à la chemise semblable à la mienne,

peut-être un cadeau de ses enfants ou de ses petits-enfants, et je me mis

soudain à pleurer. « Bon, Abe. Bouge plus, maintenant. On va te ramener au

débarcadère. »

Évitant le plus possible de le toucher et luttant contre la nausée, j’attachai

la corde aux bretelles de son pantalon de pêche. Le canoë prit de la vitesse.

La corde se tendit et Abe suivit, ballotté par le courant, un bras qui battait

mollement l’air et le visage à présent tourné vers moi. Sa bouche et ses

yeux étaient grands ouverts, ce qui lui conférait la même expression

étonnée que celle du million de poissons que j’avais pêché. Sur le point de

vomir, je détournai le regard.

Peu de temps après, je perçus à travers le brouillard le bruit d’une voiture

qui roulait au ralenti sur la route longeant la rivière. Je songeai à crier pour

réclamer de l’aide, mais mon estomac noué — et le souvenir du son de la

voix qui avait appelé Abe — m’en dissuada. De toute façon, la marée se

faisait de plus en plus sentir et je ne tarderais pas à atteindre le ponton

d’Eaton. Ou qui sait si je ne croiserais pas un canot à moteur.

Je pagayai à la main pendant un moment pour tenter de gagner la berge

sud où se trouvait l’embarcadère. La tâche était ardue : Abe me freinait

comme une ancre flottante, et, compte tenu de mon état, j’avais du mal à

rassembler mon énergie. Je me redressai pour me reposer une minute. « On

n’avance pas bien vite, dis-je à Abe. Quel imbécile je suis. Perdre ma

pagaie juste avant de tomber sur toi. Une de perdue, dix de retrouvées, pas

vrai ? »

Pour toute réponse, la bouche d’Abe sembla s’ouvrir plus grande encore,

tandis que, le regard attiré malgré moi, je restai fasciné par les bras qui

s’agitaient au fil du courant comme du varech et par l’expression de totale

incrédulité peinte sur son visage. Soudain à cette vue, le manque de

sommeil, le brouillard et notre situation lamentable aidant, j’éclatai d’un

rire incontrôlable qui m’amena les larmes aux yeux. « Je te jure devant

Dieu, Abe, que t’es le plus mauvais nageur qu’ait jamais existé. Je sais pas,

c’est peut-être ton pantalon de pêche, mais je t’assure que j’ai jamais

rencontré quoi que ce soit qui nage aussi mal que toi. Sauf une enclume,

peut-être. Abe l’Enclume. Abe l’Enclume et le Pêcheur Fantôme, pas mal,

non ? On fait un beau duo, toi et moi, Abe. »

Dans ma tête aussi ça nageait. J’étais de plus en plus déboussolé et je ne

savais plus très bien comment lui et moi nous nous étions rencontrés, ni

même où nous allions. Le brouillard m’envahissait et je babillais comme un

ruisseau, débordant d’affection pour mon compagnon à la traîne. « J’espère

que ces sales bluebacks sont pas en train de te mordiller, Abe. Je les ai vues

gober des mouches pas tellement plus petites que toi, alors fais gaffe… »

Abe se tourna pour surveiller le fond de la Tamanawis. « Je vais te dire un

truc, dès qu’on arrivera au ponton, je te ferai un cadeau, c’est juré. Après

tout, pourquoi pas te le donner tout de suite… je l’ai là, dans le bateau, et tu

peux… tu vois, c’est mon gilet de sauvetage, Abe. Je te le file maintenant,

mais de toute manière je l’aurais fait à un moment ou un autre. Voilà, il est à

toi. Ouais, ouais. Ce gros machin orange dans le canoë. Peut-être qu’il…

qu’il… enfin merde ! peut-être qu’il permettrait même à une enclume

comme toi de flotter. Je raconte pas de conneries, Abe, je suis sincère. J’en

ai pas besoin. Tu peux le prendre. Enfile-le et ce genre d’accident se

reproduira plus. » Je ramassai le gilet de sauvetage et le lui tendis. L’esprit

vide, claquant des dents, j’attendis qu’il le prenne. « Vas-y, Abe. C’est à

toi. » Il ne le prenait toujours pas. « Bon Dieu ! Abe ! Là ! » Il fit comme si

de rien n’était et continua à scruter le fond. Je me sentis blessé. Je demeurai

ainsi le plus longtemps possible, mais il ne daigna même pas lever les yeux.

Lorsque je commençai à avoir des crampes au bras, je rangeai le gilet dans

le bateau. « Bon, bon, Abe. Je te le donnerai plus tard. »

Je me remis à pagayer avec les mains en direction de la berge et soudain

le canoë s’immobilisa avec une secousse, puis se souleva en tournoyant. Je

me retournai. Les pieds d’Abe s’étaient pris dans un arbre immergé. Je tirai sur la corde sans parvenir à le dégager, mais j’avais peur d’y aller trop fort :

je risquerais de chavirer ou les bretelles de son pantalon pourraient craquer,

de sorte que je le perdrais pour de bon. Avec d’infinies précautions,

j’amenai Sardine près de lui jusqu’à ce que j’aperçoive, dans l’eau verte,

son pied gauche coincé entre la fourche de deux branches. « Dis donc,

Abe… t’exagères. Maintenant, tu viens. »

Abe regarda son pied, agita les bras, mais ne fit pas la moindre tentative

pour se dégager.

« Écoute, c’est plus drôle du tout, Abe. Non, c’est vrai. Allez,

rapplique. »

Il ne rappliqua pas. La marée continuait à monter. La rivière en route vers

l’océan augmenta sa pression. Abe roula un peu sur le côté, les yeux fixés

sur les profondeurs secrètes de la Tamanawis. Je me mis alors à prier pour

qu’un bateau arrive, pour qu’une branche casse, pour que le courant le

libère, pour qu’il se passe quelque chose…

Aucun bateau n’arriva, aucune branche ne cassa, aucun courant ne le

libéra, rien ne se passa. Voilà le résultat auquel aboutissaient depuis

toujours mes prières. Je ne voyais qu’une seule solution : me mettre à l’eau

pour dégager moi-même le pied d’Abe. J’entrepris de me déshabiller. Je

claquais des dents au point que je crus qu’elles allaient se briser. J’avais le

corps entier tétanisé sous l’effet de la tension, du froid et de la peur, et, à

l’idée de ce que je m’apprêtais à faire, j’hésitai un instant. Il n’y avait

qu’une seule façon de descendre d’un canoë sans qu’il se renverse : je pris

donc ma respiration… et je plongeai.

J’ouvris les yeux. Tout était vert et calme. L’eau n’était pas aussi froide et

turbulente que je l’avais redouté. Je nageai d’abord doucement par crainte

de crampes, mais à chaque brasse je me détendais et je me sentais de plus

en plus à l’aise, davantage dans mon élément ici qu’à l’air libre. Je refis

surface et nageai le long de la coque de Sardine. Voyant combien le canoë

semblait frêle, je me rendis compte qu’il allait être très difficile de remonter

dedans. Peu importait. J’étais mieux dans l’eau et je pourrais guider

l’embarcation sans trop de problèmes.

Je m’approchai d’Abe et l’agrippai par sa chemise pour me maintenir,

mais sa botte se libéra aussitôt et le courant le précipita contre moi. J’eus

l’impression qu’il était vivant et qu’il se débattait. Je le repoussai avec

révulsion, mais comme je ne voulais pas qu’il s’imagine que je ne l’aimais pas, je retournai chercher le gilet de sauvetage dans le canoë et réussis à le

lui mettre. Abe flottait bien à présent. Ensuite, je guidai le bateau dans sa

course en aval, levant de temps à autre la tête pour tenter d’apercevoir le

ponton d’Eaton. Comme on ne voyait pas à cinq mètres, je serrais la berge

pour être sûr de ne pas le rater et je heurtais parfois un arbre submergé

couvert d’algues dont les branches mortes et gluantes tantôt me caressaient,

tantôt égratignaient mes jambes. Je m’efforçais cependant de garder mon

sang-froid, car je savais que, sinon, je me noierais.

Soudain, l’embarcadère se matérialisa devant moi. Je laissai le canoë se

coincer entre les piliers et je me retournai au moment précis où Abe, les

bras ondulant, me heurtait en pleine poitrine et me clouait contre le ponton.

Épouvanté, je jaillis hors de l’eau, m’enfonçant une grosse écharde dans la

cuisse, puis je restai allongé au bord, telle une tortue échouée. Je sentais

mon corps s’engourdir et, épuisé comme je l’étais, je me laissai aller…

quand une voix rauque hurla : « Jésus Marie ! » Je dressai la tête et vis le

visage laid et ridé du vieux Ralph Eaton penché au-dessus de moi. « Non,

murmurai-je. Je crois qu’il s’appelle Abe. »

 

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