La vie selon Gus Orviston
3 Abe l’Enclume et le Pêcheur Fantôme
3
Abe l’Enclume
et le Pêcheur Fantôme
Pour les incrédules… Dieu est exact dans ses comptes… Leurs œuvres ressemblent aux ténèbres sur une mer profonde que couvrent des flots tumultueux ; d’autres flots s’élèvent, et puis un nuage, et puis des ténèbres entassées sur des ténèbres ; l’homme étend sa main et ne la voit pas.
Coran XXIV : 39,40
Après quelques heures passées à me débattre dans les affres de mes
cauchemars d’ivrogne, je me réveillai, la vessie prête à éclater. C’était
l’aube. Je me redressai lentement, tenaillé par le pire mal de crâne de ma
vie, puis, moitié rampant, je descendis de la mezzanine et me glissai dehors.
Tandis que j’arrosais les buissons du diable, je perçus un bruit
d’éclaboussure différent de celui que je produisais et je pivotai d’un bloc à
temps pour voir bondir une grosse cutthroat dans le courant de H2O. Si
j’avais cru en une quelconque déité, ou même en un dieu de la rivière, je
serais retourné me coucher. La coïncidence était trop étonnante. Il semblait
évident que cette truite était un leurre agité par quelque Intelligence
invisible et affamée, et il semblait tout aussi évident que j’étais la proie
qu’Elle guettait. Malade, frissonnant, encore dans les vapeurs de l’ivresse,
ma place n’était nulle part ailleurs qu’entre les draps. Pourtant, lorsque la
truite, à nouveau, décrivit un bel arc au-dessus de la surface de l’eau, je
mordis à l’hameçon. Je me dirigeai en titubant vers la cabane, passai en hâte
quelques vêtements, et en moins de dix minutes, Sardine fut prêt. La
conscience du Pêcheur l’emportait : les truites de mer devaient être là. Je
descendrais la rivière jusqu’au débarcadère d’Eaton, à l’embouchure, que
j’atteindrais vers le début de l’après-midi, puis je rentrerais en stop et
reviendrais chercher le canoë avec le pick-up. Quant à mon sommeil en
retard, je le rattraperais… à un moment ou à un autre. Après ma mort, peut-
être.
Je lançai juste une fois à l’endroit où la blueback s’était manifestée. À
l’instant même où la mouche touchait l’eau, le poisson la happa, et après
une brève lutte, je l’amenai à terre. C’était la réplique exacte de la truite que
j’avais tuée hier, celle dont le sang avait provoqué la mort d’Alfred, celle
qui était à l’origine de cette nuit de délire, celle qui me valait ce foutu mal
aux cheveux. Malgré ce nouvel avertissement, je ne suspectai aucun piège.
Je n’avais rien ni personne sur qui porter mes soupçons. Je ne croyais pas à
ce que je ne voyais pas, hormis l’air et les poissons, et le désir de corps
lisses et argentés s’était emparé de moi. Je tuai la blueback, sautai dans le
canoë et en route !
Il faisait frais pour un mois de juillet, mais à l’est, le ciel clair aux reflets
roses annonçait le retour prochain de la chaleur. Des lambeaux de brume
s’accrochaient aux arbres sur Tamanawis Mountain, pareils à des troupeaux
de moutons informes paissant dans les feuilles. Un escadron noir de
mergules surgit en grondant, prêt à bombarder les poissons ennemis. Un
grand héron bleu tournoya au-dessus de moi, cornant comme une vieille
limousine volante à la transmission asthmatique. Pourtant, le ciel et ses
habitants n’étaient rien pour moi : mon regard ne s’intéressait qu’à l’eau. À
bord d’un canoë, on ne se contente pas de descendre une rivière : on en fait
partie, on est une créature aquatique silencieuse qui réagit à chaque
accélération, à chaque modification du courant, et qui glisse comme un
doigt sur un corps nu aux nuances de vert. Et comme on ne fait pas de bruit,
on voit le cerf s’abreuver, les castors travailler, les répugnants rats musqués
filer au milieu des branchages et les canards cancaner, toutes choses qu’il
est rare de voir quand on marche le long de la berge. Mais lorsqu’au détour
d’un coude de la rivière, je tombai sur une biche et ses deux faons en train
de boire, quelle fut ma réaction ? Eh bien, je me tournai vers un courant
prometteur, et j’obtins ma récompense sous forme d’une truite indigène de
près de trente centimètres à qui je tordis le cou aussi facilement qu’on
dévisse une capsule de bière, pendant que les faons, ces animaux qu’on ne
pêche pas, dansaient et chancelaient sur leurs pattes grêles, tendaient et
remuaient les oreilles, tordaient leurs truffes noires et humides et agitaient
leurs petits bouts de queue au seul bénéfice des cheveux qui me
recouvraient la nuque.
D’une certaine manière, cette matinée de juillet marquait le point
culminant de mon existence. À pêcher ainsi, totalement concentré malgré mon violent mal de crâne, à utiliser une demi-douzaine de mouches bien
choisies, une douzaine de techniques de lancer et une centaine de petits
trucs à moi, je créais — à l’aide de Rodney — un être presque vivant à
partir de chaque mouche. Et les truites de mer étaient bien là : on en trompa
quatorze grâce à notre imitation d’insecte, dont onze qu’on amena et cinq
qu’on tua, lesquelles pesaient entre 700 grammes et près de 2 kilos, et je
complétai par cinq truites indigènes de 25 à 30 centimètres sélectionnées
parmi les vingt prises et amenées dans l’épuisette. À dix heures, mon panier
était déjà si plein qu’il aurait fait saliver la plupart des pêcheurs, mais je
n’en continuai pas moins. Je relâchais à présent tous les poissons, mais
j’accomplissais le rituel quasiment à la perfection. Les quelques pêcheurs
installés sur la berge que je croisais me saluaient et me demandaient : « Ça
mord ? » Je hochais la tête sans me mouiller et je marmonnais : « Comme
ci, comme ça », tandis que je me moquais en douce avec Rodney de leurs
paniers qui devaient être à moitié vides.
À midi, je m’arrêtai sur un banc de galets juste au-dessus des eaux de
marée. La pêche avait fini par se ralentir, si bien que tout en dévorant un
sandwich à la saucisse et à la banane, je préparai une canne à lancer munie
d’un petit leurre Doc Shelton et de vers. Après quoi, je me tournai vers la
baie et je vis avec stupéfaction un énorme mur de brouillard déferler sur
moi comme une gigantesque lame de fond.
En été, il y a souvent du brouillard sur la côte de l’Oregon, car la chaleur
qui règne à l’intérieur des terres l’aspire du Pacifique de même qu’un
homme grelottant de fièvre ramène la couverture sous son menton. Là,
pourtant, j’eus un brusque serrement de cœur, sans doute à cause de la façon
dont, sombre, presque noir, il couvrait le ciel entier, et puis à cause de sa
densité inhabituelle et de son approche inexorable… Je m’efforçai de ne pas
y prêter attention, et je me disais que les poissons allaient recommencer à
mordre, dans le froid qu’il apportait avec lui.
Il n’en fut rien. Au moment où j’atteignais les eaux de marée, le
brouillard m’engloutit. La mer était étale. Je laissai le canoë dériver et
essayai de pêcher à l’appât, mais, sans que je comprenne bien pourquoi,
dans cette purée de pois, le côté répétitif lancer/ramener, lancer/ramener, me
parut stupide et déplacé. J’avais froid. Dès que le manteau gris s’abattit sur
moi, la température chuta de plusieurs degrés, ma gorge commença à me
faire mal, mon haleine forma des panaches de fumée et j’eus beau pagayer vite, je ne parvins pas à me réchauffer. Je pêchai encore un moment, mais
lorsque ma ligne s’accrocha, je laissai tomber et me dirigeai vers le
débarcadère d’Eaton.
Le brouillard était devenu incroyablement épais. Quoique la rivière ne fût
pas très large, je ne distinguais même pas la berge opposée. L’air était
humide et d’une immobilité surnaturelle. Je ne voyais ni n’entendais rien
qui indiquât la présence d’êtres vivants — pas même celle des inévitables
roitelets qui peuplent le bord des cours d’eau. Le monde semblait avoir
rétréci et se préparer à disparaître, devenu informe et incolore. Ce n’étaient
plus que masses floues vertes et grises. Je me mis à frissonner, tandis que la
peur me gagnait. L’univers dans lequel j’errais me paraissait soudain vide
de tout habitant. Ma raison, pourtant, me soufflait que le débarcadère se
trouvait à moins de trois kilomètres en aval et que je ne pourrais pas le
manquer. Seuls les bateaux en mer, enveloppés de ce sinistre linceul,
avaient quelque chose à craindre, mais moi, j’étais déjà loin de la baie. Je
réussis à me ressaisir.
De toute façon, la partie de la rivière en amont du débarcadère d’Eaton ne
présente aucun intérêt. Il n’y a pas de remous, pas de pools, pas de
changements de végétation dans les berges encombrées de broussailles, et
on a davantage l’impression de naviguer sur un chenal ou un marécage que
sur une rivière. Je commençais à perdre le sens des distances et je n’avais
plus aucun repère familier. Les méandres, les quelques ponts et les rares
vieux arbres, tout cela me paraissait étranger. Je perçus les halètements d’un
petit canot à moteur qui se dirigeait vers moi. Je reconnus l’une de ces
vieilles barques en bois vertes et noires qu’on louait au débarcadère et je
parvins à déchiffrer le numéro blanc à demi effacé peint à l’avant. J’essayai
de distinguer les passagers, mais ils ne formaient que des silhouettes
confuses, dépourvues de visages et vaguement humaines penchées sur des
bancs qui évoquaient des bancs d’église. Des pêcheurs, je les aurais
volontiers interpellés pour leur demander si le ponton était encore loin, pour
échanger quelques plaisanteries sur le brouillard ou la pêche, mais je
n’arrivai pas à me résoudre à le faire avec ces fantômes. La barque me
croisa, glissant comme un corbillard et traînant dans son sillage des effluves
de cigarettes mentholées, puis elle disparut, cependant qu’une voix
désincarnée s’élevait, si proche que je ne pus réprimer un sursaut, pour
demander : « Tu vois quelque chose, Ray ? »
À quoi une autre voix répondit dans un grognement : « Je crois pas. »
La première voix reprit : « Ça devait être le Pêcheur Fantôme. »
Les deux silhouettes durent trouver cela drôle, ou du moins entendisse
quelque chose qui ressemblait à un ricanement puis à un raclement de gorge
suivi du bruit de lourds crachats qui vinrent polluer la rivière. Par bonheur,
la marée montait à présent. Je n’avais qu’une envie : foutre le camp de cet
endroit plongé dans un silence sinistre. Je pagayai de toutes mes forces,
mais à cause du porto et du manque de sommeil, je n’arrivais pas à me
réchauffer et j’avais l’impression que le brouillard flottait dans ma tête et
dans ma poitrine. Encore deux ou trois heures de ce régime, et je
deviendrais vraiment le Pêcheur Fantôme. Quoi qu’il en soit, pour le
moment je n’avais pas d’autre choix que de continuer à ramer et à trembler
de froid.
Peu après, j’entendis un cri étouffé provenant de la berge opposée, une
voix sourde d’homme qui appelait : « Abe ! AAAaaaabe ! Abe ! Où que
t’es ? », une voix qui, à l’évidence, n’avait pas l’habitude de crier et qui
était néanmoins contrainte pour une raison quelconque de le faire, comme
un garçon effrayé qui appelle son chien perdu. J’en eus la chair de poule.
Peut-être qu’Abe était effectivement un chien, perdu dans les broussailles.
Ou peut-être qu’il s’agissait de deux vieux pêcheurs au coup égarés au
milieu du brouillard. Le copain du pauvre type devait être en train de piquer
un roupillon dans leur voiture. « Abe ! AAaabe ! Bon Dieu ! ABE !
AAAAAaaaaaaabe ! » Une mouette piqua, creva la couche cotonneuse et
me frôla en lâchant son cri aigu… Je baissai la tête par réflexe, et mon
mouvement brusque faillit déséquilibrer le canoë. Je m’efforçai de
m’éloigner au plus vite pour échapper à cette voix caverneuse.
Les bras me pesaient de plus en plus. Je posai la pagaie sur le plat-bord et
m’accordai un instant de répit, les yeux rivés sur mon sac à dos afin de ne
plus voir ce foutu brouillard. Je me rendis soudain compte que, de fait, je
fixais un renflement dans ledit sac à dos, lequel renflement était constitué
par une veste de ciré. Quel crétin ! mais quel crétin !… mourir de froid
alors que j’avais un vêtement sous le nez ! Je le sortis du sac et le passai
par-dessus ma tête, mais la fermeture Éclair se prit dans mes cheveux. Je
jurai, tirai dessus et me débattis comme un flétan sur le plancher d’un doris,
envoyant valdinguer mon matériel et manquant une nouvelle fois de faire
chavirer mon embarcation avant de réussir à dégager les cheveux coincés et à engager le ciré sur mes épaules. Après quoi, je tendis la main pour
reprendre la pagaie…
Plus de pagaie ! Tombée à l’eau ! Je regardai autour de moi… pas de
pagaie en vue. Pensant qu’elle avait peut-être été emportée par le courant, je
me mis à ramer avec les mains dans l’espoir de l’apercevoir devant moi.
Peine perdue. Puis je revins en arrière. Toujours rien. Je continuai ainsi
jusqu’à ce que j’aie des crampes aux bras et au dos, puis je me redressai,
proférai le chapelet de jurons qui s’imposait et me mis à calculer bêtement
le nombre de mouches qu’il me faudrait vendre pour me racheter une
nouvelle pagaie.
Soudain, je vis quelque chose flotter près de la berge. Je me dirigeai par
là tant bien que mal, mais j’étais si fatigué que je cessai de ramer dès que
j’eus constaté qu’il ne s’agissait pas de ma pagaie. Mais quand même,
qu’est-ce que ça pouvait bien être ? Un animal quelconque ? Non, non. Un
tronc d’arbre à moitié immergé ? Ouais, sans doute. Et un reflet pâle agitait
la surface juste à côté… un poisson d’une taille respectable qui gobait une
mouche, on dirait bien. Je jetai un regard sur Rodney. J’étais crevé,
frigorifié, mais tant pis ! Ça me paraissait une excellente manière d’envoyer
au diable ce foutu brouillard… Je montai une Light Cahill n° 12 et la posai
doucement à l’endroit où le poisson s’était montré. Rien ne se produisit.
J’attendis. La mouche se gorgea d’eau et s’enfonça. J’attendis encore. Au
moment où je commençai à la travailler, je sentis une traction bien trop
faible pour une cutthroat, et je pensai aussitôt : steelhead d’été. Je me gardai
de relever trop brutalement le bout du fouet. La canne fléchit, mais il n’y
eut pas de vibrations, juste une résistance… et soudain ça mordit. J’arrachai
sèchement…
et une main blafarde jaillit de l’eau.
Un homme… un homme qui flottait sur le ventre, ma mouche accrochée
à sa manche à hauteur du poignet.
Je ne fis pas un geste, mais, inconsciemment, je continuai à exercer une
pression constante sur la soie, de sorte que le canoë vint glisser le long du
corps. Je posai ma canne et demeurai assis là, incapable de réfléchir. Les
doigts livides de l’homme pendaient et s’agitaient doucement, pareils à des
limaces en train de manger. À l’un d’eux brillait une alliance en or. Ses
cheveux gris flottaient autour de sa tête comme des algues autour d’un rocher, et ses oreilles étaient d’une blancheur hideuse. Il portait une chemise
à carreaux semblable à l’une des miennes et des bretelles, oui de larges
bretelles qui maintenaient ses pantalons imperméables. L’homme était un
pêcheur.
Il dérivait en position verticale, les bras écartés, et sa tête ballottait à la
surface, évoquant ainsi une sorte d’horrible crucifix gorgé d’eau. Obnubilé
par les poissons comme je l’étais, je me surpris à me demander ce qu’une
truite pouvait penser de lui, et j’allai jusqu’à me mettre à sa place qui, du lit
de la rivière, le regardait pendre, accroché ainsi qu’une icône dans le
brouillard. Mon Dieu, me dis-je. Pas étonnant que ça ne morde pas. Puis je
me mis à rouspéter contre lui pour avoir gâché ma pêche. J’avais perdu
l’esprit. Il me fallut un long moment avant de comprendre que je devais
faire quelque chose. Je ne pouvais pas le laisser dériver ainsi jusqu’à la mer.
Je voulus l’empoigner. Le canoë pencha dangereusement, et ma main
s’appuya sur la tête froide qu’elle enfonça dans l’eau. Je me rejetai en
arrière avec un haut-le-cœur.
Afin de m’aider à reprendre mes esprits, je m’adressai à Rodney :
« Alors, qu’est-ce qu’on fait, Rod ? Le repêcher, ça servirait à rien. Je
pourrais pas le mettre dans le bateau. Va falloir que je l’attache et que je
trouve le moyen de le remorquer. » J’envisageai de le tirer jusqu’à la berge,
mais un simple regard dans cette direction suffit à m’en dissuader : à marée
haute on ne voyait plus que les broussailles, et la berge était immergée, de
sorte qu’on n’avait même plus pied. Je ne pouvais pas descendre du canoë,
donc je ne pouvais pas traîner le cadavre sur la rive, sinon je courais le
risque de me noyer. « Bon, ça fait rien, dis-je à Rodney. De toute façon, il
ne se débattra pas. C’est pas marrant pour nous quand ils renoncent à se
bagarrer, hein, Rod ? Bon, et la corde à l’avant du canoë, qu’est-ce que t’en
penses ? Ça pourrait peut-être coller. »
Je me levai pour me diriger vers l’avant, et je faillis perdre l’équilibre et
faire chavirer le bateau. J’agrippai le plat-bord, réprimant un frisson de
dégoût à l’idée de me retrouver dans l’eau à côté du cadavre. Rampant vers
l’avant, je me retournai pour redresser le canoë, puis je contemplai d’un air
absent le corps qui, la tête la première, dérivait et vint heurter la coque
brillante de Sardine. « C’est le même bruit que celui qu’a fait Alfred dans
l’aquarium hier, tu te souviens, Rod ? Il est un peu comme Alfred, hein ? Il veut pas rester là. Personne aime être dans l’eau avec toutes ces grosses
truites de mer… »
Une autre mouette nous survola qui, dès qu’elle nous vit, me frôla, puis
vira comme la première afin de s’éloigner. Cette fois, j’étais trop paumé
pour avoir peur. Je me rappelai soudain la voix dans le brouillard qui criait :
Abe.
« Alors, c’est toi, Abe, murmurai-je en regardant le cadavre. Eh bien, je
vais te dire un truc, Abe, ta femme va être furax. Si, si, vraiment. De toute
façon, elle a jamais aimé que t’ailles à la pêche. T’aurais dû rester à la
maison et tondre la pelouse, Abe. Mais t’as tenu à y aller, et voilà le
résultat. Je plaisante pas. Ce coup-ci, t’auras pas à chercher d’excuses. » Je
repensai à la voix effrayée, à l’alliance, à la chemise semblable à la mienne,
peut-être un cadeau de ses enfants ou de ses petits-enfants, et je me mis
soudain à pleurer. « Bon, Abe. Bouge plus, maintenant. On va te ramener au
débarcadère. »
Évitant le plus possible de le toucher et luttant contre la nausée, j’attachai
la corde aux bretelles de son pantalon de pêche. Le canoë prit de la vitesse.
La corde se tendit et Abe suivit, ballotté par le courant, un bras qui battait
mollement l’air et le visage à présent tourné vers moi. Sa bouche et ses
yeux étaient grands ouverts, ce qui lui conférait la même expression
étonnée que celle du million de poissons que j’avais pêché. Sur le point de
vomir, je détournai le regard.
Peu de temps après, je perçus à travers le brouillard le bruit d’une voiture
qui roulait au ralenti sur la route longeant la rivière. Je songeai à crier pour
réclamer de l’aide, mais mon estomac noué — et le souvenir du son de la
voix qui avait appelé Abe — m’en dissuada. De toute façon, la marée se
faisait de plus en plus sentir et je ne tarderais pas à atteindre le ponton
d’Eaton. Ou qui sait si je ne croiserais pas un canot à moteur.
Je pagayai à la main pendant un moment pour tenter de gagner la berge
sud où se trouvait l’embarcadère. La tâche était ardue : Abe me freinait
comme une ancre flottante, et, compte tenu de mon état, j’avais du mal à
rassembler mon énergie. Je me redressai pour me reposer une minute. « On
n’avance pas bien vite, dis-je à Abe. Quel imbécile je suis. Perdre ma
pagaie juste avant de tomber sur toi. Une de perdue, dix de retrouvées, pas
vrai ? »
Pour toute réponse, la bouche d’Abe sembla s’ouvrir plus grande encore,
tandis que, le regard attiré malgré moi, je restai fasciné par les bras qui
s’agitaient au fil du courant comme du varech et par l’expression de totale
incrédulité peinte sur son visage. Soudain à cette vue, le manque de
sommeil, le brouillard et notre situation lamentable aidant, j’éclatai d’un
rire incontrôlable qui m’amena les larmes aux yeux. « Je te jure devant
Dieu, Abe, que t’es le plus mauvais nageur qu’ait jamais existé. Je sais pas,
c’est peut-être ton pantalon de pêche, mais je t’assure que j’ai jamais
rencontré quoi que ce soit qui nage aussi mal que toi. Sauf une enclume,
peut-être. Abe l’Enclume. Abe l’Enclume et le Pêcheur Fantôme, pas mal,
non ? On fait un beau duo, toi et moi, Abe. »
Dans ma tête aussi ça nageait. J’étais de plus en plus déboussolé et je ne
savais plus très bien comment lui et moi nous nous étions rencontrés, ni
même où nous allions. Le brouillard m’envahissait et je babillais comme un
ruisseau, débordant d’affection pour mon compagnon à la traîne. « J’espère
que ces sales bluebacks sont pas en train de te mordiller, Abe. Je les ai vues
gober des mouches pas tellement plus petites que toi, alors fais gaffe… »
Abe se tourna pour surveiller le fond de la Tamanawis. « Je vais te dire un
truc, dès qu’on arrivera au ponton, je te ferai un cadeau, c’est juré. Après
tout, pourquoi pas te le donner tout de suite… je l’ai là, dans le bateau, et tu
peux… tu vois, c’est mon gilet de sauvetage, Abe. Je te le file maintenant,
mais de toute manière je l’aurais fait à un moment ou un autre. Voilà, il est à
toi. Ouais, ouais. Ce gros machin orange dans le canoë. Peut-être qu’il…
qu’il… enfin merde ! peut-être qu’il permettrait même à une enclume
comme toi de flotter. Je raconte pas de conneries, Abe, je suis sincère. J’en
ai pas besoin. Tu peux le prendre. Enfile-le et ce genre d’accident se
reproduira plus. » Je ramassai le gilet de sauvetage et le lui tendis. L’esprit
vide, claquant des dents, j’attendis qu’il le prenne. « Vas-y, Abe. C’est à
toi. » Il ne le prenait toujours pas. « Bon Dieu ! Abe ! Là ! » Il fit comme si
de rien n’était et continua à scruter le fond. Je me sentis blessé. Je demeurai
ainsi le plus longtemps possible, mais il ne daigna même pas lever les yeux.
Lorsque je commençai à avoir des crampes au bras, je rangeai le gilet dans
le bateau. « Bon, bon, Abe. Je te le donnerai plus tard. »
Je me remis à pagayer avec les mains en direction de la berge et soudain
le canoë s’immobilisa avec une secousse, puis se souleva en tournoyant. Je
me retournai. Les pieds d’Abe s’étaient pris dans un arbre immergé. Je tirai sur la corde sans parvenir à le dégager, mais j’avais peur d’y aller trop fort :
je risquerais de chavirer ou les bretelles de son pantalon pourraient craquer,
de sorte que je le perdrais pour de bon. Avec d’infinies précautions,
j’amenai Sardine près de lui jusqu’à ce que j’aperçoive, dans l’eau verte,
son pied gauche coincé entre la fourche de deux branches. « Dis donc,
Abe… t’exagères. Maintenant, tu viens. »
Abe regarda son pied, agita les bras, mais ne fit pas la moindre tentative
pour se dégager.
« Écoute, c’est plus drôle du tout, Abe. Non, c’est vrai. Allez,
rapplique. »
Il ne rappliqua pas. La marée continuait à monter. La rivière en route vers
l’océan augmenta sa pression. Abe roula un peu sur le côté, les yeux fixés
sur les profondeurs secrètes de la Tamanawis. Je me mis alors à prier pour
qu’un bateau arrive, pour qu’une branche casse, pour que le courant le
libère, pour qu’il se passe quelque chose…
Aucun bateau n’arriva, aucune branche ne cassa, aucun courant ne le
libéra, rien ne se passa. Voilà le résultat auquel aboutissaient depuis
toujours mes prières. Je ne voyais qu’une seule solution : me mettre à l’eau
pour dégager moi-même le pied d’Abe. J’entrepris de me déshabiller. Je
claquais des dents au point que je crus qu’elles allaient se briser. J’avais le
corps entier tétanisé sous l’effet de la tension, du froid et de la peur, et, à
l’idée de ce que je m’apprêtais à faire, j’hésitai un instant. Il n’y avait
qu’une seule façon de descendre d’un canoë sans qu’il se renverse : je pris
donc ma respiration… et je plongeai.
J’ouvris les yeux. Tout était vert et calme. L’eau n’était pas aussi froide et
turbulente que je l’avais redouté. Je nageai d’abord doucement par crainte
de crampes, mais à chaque brasse je me détendais et je me sentais de plus
en plus à l’aise, davantage dans mon élément ici qu’à l’air libre. Je refis
surface et nageai le long de la coque de Sardine. Voyant combien le canoë
semblait frêle, je me rendis compte qu’il allait être très difficile de remonter
dedans. Peu importait. J’étais mieux dans l’eau et je pourrais guider
l’embarcation sans trop de problèmes.
Je m’approchai d’Abe et l’agrippai par sa chemise pour me maintenir,
mais sa botte se libéra aussitôt et le courant le précipita contre moi. J’eus
l’impression qu’il était vivant et qu’il se débattait. Je le repoussai avec
révulsion, mais comme je ne voulais pas qu’il s’imagine que je ne l’aimais pas, je retournai chercher le gilet de sauvetage dans le canoë et réussis à le
lui mettre. Abe flottait bien à présent. Ensuite, je guidai le bateau dans sa
course en aval, levant de temps à autre la tête pour tenter d’apercevoir le
ponton d’Eaton. Comme on ne voyait pas à cinq mètres, je serrais la berge
pour être sûr de ne pas le rater et je heurtais parfois un arbre submergé
couvert d’algues dont les branches mortes et gluantes tantôt me caressaient,
tantôt égratignaient mes jambes. Je m’efforçais cependant de garder mon
sang-froid, car je savais que, sinon, je me noierais.
Soudain, l’embarcadère se matérialisa devant moi. Je laissai le canoë se
coincer entre les piliers et je me retournai au moment précis où Abe, les
bras ondulant, me heurtait en pleine poitrine et me clouait contre le ponton.
Épouvanté, je jaillis hors de l’eau, m’enfonçant une grosse écharde dans la
cuisse, puis je restai allongé au bord, telle une tortue échouée. Je sentais
mon corps s’engourdir et, épuisé comme je l’étais, je me laissai aller…
quand une voix rauque hurla : « Jésus Marie ! » Je dressai la tête et vis le
visage laid et ridé du vieux Ralph Eaton penché au-dessus de moi. « Non,
murmurai-je. Je crois qu’il s’appelle Abe. »
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