La vie selon Gus Orviston
8 La ligne de lumière
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La ligne de lumière
Pareille à une incrustation de cuivre dans l’ébène
une feuille tombée de l’un des soixante aulnes va vers l’aval
comme poussée par six rameurs qui fuient la mort,
glisse d’un empan sous l’eau noire
le rose et le nacre et le vert spectraux
le brillant des écailles et des ailes des
libellules à la mort opportune dissoutes dans les remous
Et la feuille va, emportée sur le canal noir
lourde d’une sombre pensée entre les murs de basalte
couverte des plumes et des fourrures des herbes et des mousses
— ténèbres ou lumières comme si c’était
le vaisseau du silence
qui nage dans le ciel de nuit jusqu’au jour
et transporte la lumière bienfaisante dans ses yeux fermés.
Alice Likowski
Tard le troisième jour, nous sommes retournés au bord de la rivière. Il y
avait un soleil d’hiver, mais qui chauffait encore. Eddy était pieds nus, en
jeans, vêtue d’un vieux pull de coton gris qu’elle avait trouvé dans mon
armoire. Ce pull, je ne cessais de le contempler avec de grands yeux : je
l’avais mis pendant des années pour pêcher, j’avais essuyé dessus du sang et
du limon, j’avais transpiré dedans, je l’avais imprégné de mon odeur, et
Eddy le portait comme Océan portait ses filles nuages… Toutefois, je
n’étais pas ce maudit Soleil. Pull mis à part, je me sentais bien malheureux.
Je portais la canne en bambou et le moulinet ventral, et j’étouffais sous mes
cuissardes, mon manteau d’hiver et ma veste de pêche. J’avais la mort dans
l’âme. Arrivé sur la berge, je posai la canne contre un rocher et j’aurais ôté
mon manteau si Eddy ne m’avait enlacé, grimpant sur mes bottes pour tenir
ses pieds au chaud et couvrant de baisers mon visage lugubre pour me
remercier de me plier à son plan.
Le problème était justement là. Son « plan » était né une heure plus tôt,
sur la mezzanine, quand elle m’avait annoncé qu’elle devait retourner ce soir à Portland, et seule. Je n’avais rien dit, mais mon expression s’était
sans nul doute modifiée tandis que, le cœur serré, j’avais roulé à bas du lit
et m’étais à moitié écrasé sur le plancher. Elle m’avait pris dans ses bras,
m’avait dit qu’elle était désolée, m’avait dit de ne pas m’inquiéter, d’être
heureux et Attends ! Écoute ! j’ai un plan ! Alors, j’avais écouté. Une partie
du plan, la partie cruciale, était sa promesse de revenir dès le lendemain
soir. La meilleure partie était qu’ensuite elle pourrait probablement rester
une semaine entière, « pour profiter de la remontée des chinooks (elle avait
cligné de l’œil), du moins c’est ce que je dirai à mon père ». Venait enfin la
dernière partie du plan, la courbe contre laquelle nous met en garde le
prophète Mahomet : au cours des deux heures qui allaient suivre (et après
lesquelles elle partirait), je devais faire tout ce qu’elle me demanderait du
moment que c’était « raisonnablement possible ». Bien entendu, cela me
paraissait très, très suspect, mais j’avais donné mon accord, d’abord parce
que j’étais prêt à faire n’importe quoi, aussi stupidement chevaleresque,
illégal ou inepte que ce soit, afin d’assurer la réussite des deux premières
parties du plan, et ensuite parce que, lorsqu’elle me l’avait demandé, elle
était à califourchon sur moi, en tenue d’Eve. Dans ces conditions, comment
aurais-je pu discuter ?
Début du plan : elle m’avait fait mettre des vêtements de pêche chauds,
des cuissardes, un manteau d’hiver et une veste de pêche, puis elle avait
réclamé la place pour prendre sa douche, une serviette, du shampooing
(marque Ivory soap) et enfin mon vieux pull en coton. Après quoi, elle
m’avait ordonné de remplir mes poches de pain, de fruits, de fromage et de
noisettes, puis d’aller chercher des œufs de saumon frais dans la cave, de
l’aider à transporter ses affaires dans le minibus et à le faire démarrer avec
des câbles reliés à ma batterie. Elle s’était séché les cheveux au soleil
pendant que sa batterie se rechargeait, puis elle avait coupé le moteur et
m’avait pris la main en disant : « Et maintenant, on va s’amuser. » Sur ce,
elle m’avait conduit vers la rivière…
ce qui nous ramène à mon air lugubre, aux pieds nus d’Eddy sur mes
bottes, à Eddy nue dans mon pull-over, au soleil nu sur les cheveux
ébouriffés d’Eddy qui sentent l’Ivory soap. Elle se tourna vers la rivière
encore verte des pluies de la semaine. On apercevait de temps à autre l’éclat
d’un saumon. Elle plissa les yeux dans le soleil, puis elle déclara :
« Plus tôt je partirai, plus tôt je reviendrai. Allons-y.
— Où ça ?
— Nous amuser », dit-elle avec un signe de tête en direction de la
Tamanawis.
Je croyais que s’amuser c’était les baisers dont elle m’avait couvert, mais
je n’insistai pas.
« Quel est le bas de ligne le plus fin que tu aies ? demanda-t-elle.
— Un kilo trois cents.
— Bon, alors monte-le. Fais un nœud baril, prends un hameçon n° 4 et
appâte-le. Donne-moi la canne. » Elle eut un large sourire. « Ça devient
marrant ! »
Je n’étais pas d’accord, mais je m’exécutai. J’amorçai l’hameçon avec les
œufs de saumon, enroulai la ceinture en laine arc-en-ciel autour de sa taille,
puis lui tendis la canne. Elle descendit dans le courant le plus poissonneux
de H2O, prit une profonde inspiration, étudia attentivement l’étendue d’eau,
puis effectua un long lancer en arc de cercle qui aurait atterri dans les aulnes
bordant la rive opposée si elle n’avait pas freiné à la dernière seconde, de
sorte que l’appât tomba presque sans une éclaboussure dans un trou
profond.
« Est-ce que ça mettrait le Plan en danger si je te demandais ce que tu
fais, Eddy ?
— Je pêche », répondit-elle.
Et pour pêcher, elle pêchait. Debout sur un tronc d’arbre, les orteils
enfoncés dans un tapis de mousse, cependant qu’elle baignait dans la
lumière rouge du soleil et que son dos épousait la cambrure de la soie qui
dérivait dans le courant. Je ne reconnaissais plus mon passe-temps de
toujours : Eddy le transformait en une espèce de danse sacrée. Il me
paraissait inconcevable qu’il y eût un seul poisson dans le rayon d’action de
son hameçon — que celui-ci fût appâté ou non — qui refuserait de se
sacrifier en l’honneur de cette danse.
Il y avait néanmoins une chose que je ne comprenais pas.
« Il y a des chinooks dans ce courant, Eddy, et probablement rien d’autre,
dis-je.
— Je sais.
— Certains pèsent plus de vingt kilos.
— Je sais.
— Mais tu utilises un bas de ligne de force un kilo trois cents !
— Je sais. »
Elle ramena son fil.
« Même si tu arrivais à ferrer un chinook sans que le bas de ligne casse,
tu ne pourrais jamais l’amener au bord, même si tu consacrais toute la nuit à
le fatiguer, affirmai-je.
— Je sais.
— Mais je croyais que tu devais partir à la tombée du jour !
— En effet. Mais pas toi, Gust. Il faut que tu poursuives le plan ! »
Jetant un regard entendu sur mes vêtements chauds, mes poches bourrées
de nourriture et mes bottes, elle sourit de son sourire « Aboulé ou je te
roule ! »…
… et un saumon étincelant fit bouillonner l’eau du trou.
Elle me décocha un nouveau sourire, puis lança sa ligne : l’appât tomba à
une dizaine de mètres en amont de l’endroit où le saumon s’était manifesté.
Eddy se dressa sur la pointe des pieds, le corps tendu comme un arc, les
yeux illuminés par le reflet du soleil sur l’eau. Mon intelligence naturelle ne
se borna pas à chuchoter. Elle cria, elle chanta. Elle me dit non seulement
que le saumon allait mordre, mais aussi que le poisson, la rivière, les arbres,
les rochers, la lumière et le ciel, tout cela était fait, en accord avec les Lois
Immuables de la Nature, pour des êtres comme Eddy et pour des moments
comme celui-là.
La soie cessa de dériver. Le bout de la canne frémit. Elle l’abaissa
presque au niveau de la surface de l’eau pour laisser le poisson bien mordre,
puis elle la releva d’un geste à la fois vif et doux. La canne plongea vers le
bas. La danse sacrée débuta.
Elle laissa la soie filer du moulinet de fortune sans appliquer la moindre
pression. Elle murmura : « Chinook ! », et quand la silhouette argentée
creva la surface, elle gloussa comme un vieux sage à l’esprit un peu
dérangé. Le saumon nagea vers l’amont, lentement, inexorablement. Eddy
donna du mou en freinant si peu que la canne ne se courba qu’à peine.
Quelques instants après son premier bond, le saumon sembla se calmer,
puis continua à remonter le courant comme s’il ne percevait plus aucune
menace. Il nagea vers le milieu du lit et s’arrêta derrière un rocher, aussi
inébranlable que le rocher lui-même.
Eddy se tourna vers moi :
« Viens ici, Gus. »
Il me fallait obéir.
« Détache le moulinet et mets-le… dépêche-toi ! Si le poisson demande
du fil, donne-lui-en. Ne le laisse pas prendre trop de mou, mais ne lutte pas
contre lui : contente-toi de le suivre. Ça marche ! » Elle gloussa de
nouveau. « Tiens… prends la canne ! »
Je m’exécutai. Elle noua la ceinture de laine autour de ma taille, puis elle
m’embrassa.
« Je dois partir maintenant… mon renou. Je serai de retour demain, au
coucher du soleil. Voici mon dernier vœu : Amuse le chinook ! »
Elle tourna les talons et partit à grandes enjambées vers la maison.
Si le saumon voulait s’échapper, c’était le moment. Je regardai chaque
pierre sur laquelle ses pieds nus se posaient. Je regardai chaque mouvement
de son corps. Je regardai jusqu’à ce que le jean délavé, le pull-over de coton
et les cheveux blonds aient disparu dans le bois de cèdres. J’avais dans la
gorge une boule de la grosseur d’une orange. Le poisson resta où il était : il
semblait avoir oublié qu’il était pris. Je me retrouvais donc planté au bord
de la Tamanawis au crépuscule, un moulinet attaché autour de la taille, une
canne en bambou à la main, relié à un monstre par un bas de ligne presque
invisible et inadapté à la situation, et muni en outre d’un ordre impérieux :
Amuse le chinook ! C’était impossible, mais c’était le vœu d’Eddy, aussi
j’essayai.
Le saumon demeura quelque temps derrière le rocher. Je tenais la canne
et la ligne d’une main légère. J’attendais. Je sentais les lents coups de queue
d’un gros, très gros poisson. J’avais eu un aperçu de ses flancs étincelants et
je savais qu’il arrivait de l’océan. De plus, il était aussi massif qu’un arbre
et plus puissant que toutes les eaux vives entre ici et sa frayère. Avec un bas
de ligne de force quatre kilos et demi et une journée entière devant moi, j’en
serais peut-être venu à bout, mais je n’avais qu’un bas de ligne de un kilo et
quelque, et déjà le soleil se couchait sur la mer. Toutefois, Eddy ne m’avait
pas ordonné : « Attrape-le ! », mais « Amuse-le ! » Elle pensait par
conséquent à une sorte de jeu. Elle savait que je ne parviendrais jamais à
l’amener au bord, que je m’efforcerais simplement de ne pas le perdre… eh
bien voilà qui allait m’occuper durant son absence. Sinon, qu’aurais-je fait à
part pleurnicher sur mon verre de vin en attendant son retour ? Et puis je me
demandais ce qu’on éprouvait à « amuser » un poisson le plus longtemps possible tout en sachant dès le début qu’on ne l’attraperait jamais. J’étais
peut-être un peu braque, mais l’idée commençait à me séduire. « Très bien,
poisson, dis-je à voix haute. Très bien, Gus. Allons-y doucement. Pas de
tension. Ni dans la tête, ni dans les mains, ni sur la soie. »
Je contemplai mes mains dans les dernières lueurs du soleil couchant. Je
vis le courant souterrain rouge qui circulait sous la peau pâle, je pensai à
Nick et à sa paume transpercée, aux toutes petites mouches que j’avais
montées, aux grandes choses ou aux choses impossibles que les mains
humaines avaient accomplies, et ce même miroitement intérieur qui m’avait
poussé à partir sur la route qui longe la rivière naquit de nouveau en moi.
Quand le chinook se décida à bouger, j’étais prêt.
Il n’attendit pas longtemps pour me tester : il contourna le rocher du côté
opposé et le fil de nylon racla la pierre, mais je sautai aussitôt sur une
souche, me dressai sur la pointe des pieds et levai le bout de la canne vers le
ciel, ce qui libéra la soie. Le saumon quitta son abri et entreprit de remonter
le courant de H2O à coups de queue tranquilles et assurés. Je donnai un peu
de mou, calmai ma respiration, puis laissai la ligne filer doucement entre
mon pouce et mon index. Et, tandis que je me lançais derrière le poisson, je
compris ce qui se passait : la douleur de l’hameçon oubliée, il reprenait sa
migration anadrome, son voyage vers sa frayère, et comme il ne sentait
aucune tension à cause du fil trop léger, je pouvais, moi un homme de la
terre, le suivre et l’accompagner !
Il avançait vite, en plein milieu du courant. Lorsqu’il atteignit les hauts-
fonds, je dus presque courir pour ne pas être distancé, mais arrivé dans le
pool un peu plus loin, il se reposa, ce qui me permit de le rattraper en
sautant par-dessus les troncs d’arbre qui obstruaient le passage. Le soleil
avait maintenant disparu, mais une lueur grise à l’est annonçait que la lune
ne tarderait pas à se lever. Elle était pleine — ce qui signifiait que tous les
saumons allaient entreprendre le voyage — et la mince couche de cirrus ne
manquerait pas de réfléchir sa lumière, si bien que la nuit serait claire, sans
compter que les nuages formeraient une couverture contre le froid coupant
durant les heures qui me séparaient de l’instant où je parviendrais à la
source de la rivière. Le chinook repartit. Je laissai se dérouler un peu de
ligne et le suivis. Ne pensant qu’à maintenir le fil le moins tendu possible,
j’oubliai mes pieds mais, comme c’est si souvent le cas avec les pêcheurs
qui s’élancent ainsi derrière un poisson, ils trouvèrent tout seuls leur chemin parmi les souches et les pierres. La rivière n’était pas haute, ce qui
constituait un avantage pour moi : je pouvais marcher sur un large espace
rocheux entre son lit et les broussailles de la berge. Le saumon franchissait
sans faiblir une succession de courants et de petits rapides, et je perdis
bientôt la notion du temps. Je ne pensais qu’à la soie, veillant à ce que le
poisson ne sente pas la pression, mais pour combien de temps, et jusqu’où,
c’était à lui d’en décider.
Lorsque le saumon glissa vers le bord de la rivière où je me trouvais, je
dus m’accroupir pour ne pas être vu. Sur les hauts-fonds, il nageait parfois à
une distance de deux cannes à pêche de moi. À un moment, je le distinguai
même très bien dans les rayons de lune qui illuminaient la surface,
silhouette argentée de la taille d’un chien qui flottait dans une eau aussi
transparente que l’air. Ce spectacle me fascina tant que je trébuchai. La
ligne se tendit et l’hameçon tira sur la bouche du poisson… et ce fut
l’explosion ! Le chinook plongea vers le milieu de la rivière à la vitesse
d’un orignal au galop. L’idée de l’attraper que je conservais encore dans un
coin de ma tête s’évanouit sur-le-champ : sa puissance était
impressionnante. Je remontai le long de la rivière le plus rapidement
possible, mais le poisson avait pris tant d’avance que le moulinet était
presque arrivé au bout. Par ailleurs, la force du courant tendait la soie et
l’hameçon mordait plus profondément. Le chinook commença à se débattre.
Je savais que s’il réussissait à saisir le bas de ligne entre ses dents, la partie
serait terminée. Je rassemblai ce qui restait de fil, rattrapai le saumon et
parvins ainsi à diminuer la tension. Le poisson cessa de se débattre et
s’arrêta. Le bas de ligne avait tenu. Eddy devait l’avoir attaché à la
perfection.
Après une longue attente, il reprit sa migration à la même allure
majestueuse qu’au début.
Le chinook remontait la Tamanawis avec toute l’aisance de l’ombre d’un
nuage qui file au-dessus d’une vallée. De nombreux pools plus loin, il
s’immobilisa derrière un rocher. J’attendis. La lune était haute dans le ciel.
Comme le poisson ne bougeait pas, je me trouvai à mon tour un rocher. Je
m’assis, déboutonnai mon manteau, mangeai un peu de fromage et une
pomme, et fumai même une pipe. On aurait dit que le chinook aussi
m’attendait. Peut-être allions-nous devenir amis. Un oiseau nocturne descendit en planant, puis il battit des ailes une seule fois avant de continuer
à planer en silence. On avait l’impression qu’il nageait la brasse dans l’air.
Arrivé près de moi, il vira pour aller se percher dans un arbre en poussant
un long hululement. Je constatai alors qu’il s’agissait d’un grand duc.
Comme si son cri était un signal, le saumon repartit.
Au fil du temps, et de l’eau, je m’améliorais. La lune éclairait mes pas, et
il me semblait que plus le poisson et moi nous nous enfoncions dans la nuit,
moins je devais me montrer prudent. Il n’y avait que dans les rapides que le
saumon était comme pris de folie, mais dans les hauts-fonds, les pools, les
remous et les courants, il poursuivait à son allure majestueuse. Peut-être
qu’il ne sentait plus sa blessure. Peut-être que ses vieux instincts lui
soufflaient que la nuit était synonyme de sécurité, quelles que soient les
silhouettes sombres qui hantent le bord de l’eau. Ou peut-être qu’il avait
depuis le début conscience de ma présence et qu’il s’y était simplement
habitué. En tout cas, je progressais avec une assurance qui ne cessait de
croître, sans juger utile de m’accroupir ou de marcher sur la pointe des
pieds. Et le saumon choisissait de plus en plus souvent de cheminer de mon
côté de la rivière, comme s’il préférait ma compagnie. Je ne parvenais pas à
m’y faire : je savais qu’il me voyait, et pourtant il nageait toujours à la
même vitesse, suivant une route parallèle à la mienne. Il me fallait parfois
entrer dans l’eau pour éviter des broussailles ou un amas de troncs d’arbres
enchevêtrés, mais les éclaboussures finirent par ne plus effrayer le chinook.
Je commençais à penser sérieusement que, devenu curieux, il se demandait
qui pouvait ainsi se balader à côté de lui en pleine nuit.
Tandis que je marchais le long de la berge ou dans l’eau et que je
surveillais la soie de manière maintenant presque automatique, je m’aperçus
que je pouvais de même me libérer l’esprit. La pensée d’Eddy m’occupait
avec autant de présence et de régularité que le bruit de la rivière, mais dans
le même temps, je me surpris à évoquer le souvenir de Titus qui me parlait
des anciens taoïstes et de « l’équilibre » qu’ils mentionnaient. Titus disait
que cet équilibre venait d’abord d’un équilibre intérieur : il se transmettait
de l’âme à l’esprit, puis de l’esprit au corps, et quand un homme le
possédant se mêlait d’art ou d’artisanat, il était capable de prouesses sans
précédent. Les maîtres zen du tir à l’arc, les poètes soufis, les paysagistes
taoïstes, les premiers marins celtes, tous possédaient cet Équilibre, de même
que les Fianas de l’Irlande préchrétienne, les miniaturistes persans, les architectes des grandes mosquées et des cathédrales gothiques. Et au
moment où je me demandais si on ne pouvait pas inclure Thomas Bigeater à
cette liste, Titus avait ajouté qu’en Chine il y avait eu de simples pêcheurs
qui, grâce à cet Équilibre, attrapaient d’énormes poissons à l’aide de
simples cannes et d’un seul fil de soie ! « Une ligne casse à un certain point
de tension, avait expliqué Titus. Mais si le pêcheur lui-même ne connaît pas
de tension et qu’il transmette cela par le biais de ses mains à sa canne, à sa
ligne et à son hameçon, il n’y aura pas de point de tension, donc pas de
point de rupture. » En vertu de ce principe, avait-il conclu, ces pêcheurs
étaient capables de prendre les plus grands poissons existants et d’arriver à
les amener doucement entre leurs mains…
J’essayai d’invoquer la paix que j’avais ressentie durant les longues
journées de pluie afin de retrouver un espace vide en moi. J’avais le
sentiment que si je parvenais à connaître toujours la paix, à être rempli d’un
tel vide, je pourrais peut-être posséder moi aussi cet Équilibre…
Puis j’éclatai de rire. Le vide avait disparu… complètement disparu…
Parce qu’Eddy était venue. Elle était venue et elle l’avait comblé, noyé, et
il n’y avait pas de plus beau mot pour désigner ce qui brillait désormais en
moi que le mot amour. Eddy était venue et, cependant que je marchais aux
côtés du saumon, cet amour me submergea, et je me mis à rire dans la nuit
comme un ivrogne. Je me disais : Pourquoi l’amour ne pourrait-il pas être
mon Équilibre ? Pourquoi l’amour ne pourrait-il pas être la force douce qui
va du cœur à la main, de la main à la ligne et à l’hameçon, puis du hameçon
à la blessure et au poisson ? L’amour ne pourrait-il pas créer cet équilibre
sacré ? Ne pourrait-il pas éliminer toutes les tensions ? Et du plus profond
de moi naquit une certitude qui déferla comme une vague : l’amour était
capable de renforcer la plus fragile des lignes. Tant que j’aimerais, je ne
perdrais pas ce saumon, aussi grand et fort fût-il. Tant que l’amour courrait
le long de la ligne, il n’aurait aucun désir de s’échapper !
La lune progressait dans le ciel en même temps que le chinook et moi le
long de la Tamanawis, sans lutte, presque sans effort. J’avais déjà senti que
le saumon commençait à me faire confiance, et peu après, il me sembla
qu’il en allait de même avec les autres animaux et les oiseaux. Un deuxième
hibou, semblant comme le premier nager la brasse, me survola en silence, et
ses yeux rouges et étonnés se posèrent un instant sur moi à l’instant où il
frôla le bout de ma canne à pêche. Dans un remous, deux ratons laveurs chassaient les écrevisses et, quand je passai devant eux, ils
m’apostrophèrent de leurs voix furieuses et métalliques, mais lorsque je
brandis le dernier morceau de fromage de chèvre qui me restait, ils me
laissèrent le poser sur le rocher qui se dressait entre eux. Les premiers cerfs
que je vis étaient âgés d’un an à peine, aussi attribuai je leur absence de
prudence à l’inexpérience, mais peu de temps après, un quatre-cornes me
permit d’approcher suffisamment pour lui lancer une pomme, puis il me
suivit des yeux avant de baisser l’encolure pour la manger. Plus tard, un
castor passa près de moi en nageant sans battre de la queue, ni plonger sous
la surface. Puis, comme je franchissais un banc de galets, sept mergules qui
dormaient là sortirent la tête de sous leurs ailes au bruit de mes pas, mais ne
se jetèrent pas à l’eau, ni ne s’envolèrent, tandis que ma ligne les frôlait. À
chacune de ces rencontres, mon amour et ma certitude grandissaient. J’avais
toujours abordé la rivière à la manière d’un magicien muni de sa baguette
magique, mais cette nuit, grâce à Eddy et à l’amour, j’étais comme un
aveugle conduit par un saumon à la vue perçante qui me montrait un monde
que j’avais cru détruit, un monde où un homme peut encore marcher sans
crainte parmi les animaux et les oiseaux qu’il appelle « sauvages ».
À la fois ému et honteux de la confiance que me manifestaient les
animaux, et alors que, heure après heure, je percevais les puissants coups de
nageoire du saumon qui battaient comme le cœur d’argent de la rivière, je
sentais que le pêcheur en moi se défaisait. Les paradigmes pêcheur/poisson
et chasseur/proie disparaissaient ainsi qu’une traînée de sang qui se diluait
dans l’eau. Avec une ligne aussi fine, il n’était pas question d’amener à terre
cet énorme poisson. Il n’y aurait ni trahison, ni traîtrise, ni combat, ni mort.
Il n’y avait qu’un chinook qui entreprenait son voyage vers ses origines et
qui guidait un pêcheur inaccompli au plus profond de la nuit.
Le saumon continuait, inlassable, à remonter le courant à la même allure
régulière. La fatigue me gagnait, mes pensées se ralentissaient et mes pieds
trébuchaient parfois. Mes mains, par contre, transmettaient le secret de mon
cœur au poisson par l’intermédiaire de la soie.
Tandis que je poursuivais ma route comme un automate, la nuit devenait
de plus en plus extraordinaire et pourtant de plus en plus familière : j’avais
l’impression de revenir dans une ancienne demeure depuis longtemps
oubliée. La rivière qui coulait d’est en ouest comme la traverse d’une croix miroitait, luisait et fragmentait la lune. La ligne aussi luisait, pâle dans le
clair de lune, qui s’élevait presque à la verticale. Les cirrus se dissipaient
pour ne plus former qu’une brume haute dans le ciel, et un immense arc-en-
ciel sphérique entourait la lune et l’accompagnait tout au long de son
voyage. La voûte céleste criblée de lointaines étoiles qui brillaient
faiblement paraissait couler, tel un fleuve infini, et la Tamanawis illuminée
par le clair de lune avait l’air d’un ruban projeté par la Voie lactée. Chaviré,
submergé, je marchais dans un silence respectueux, comme intimidé par
tout ce que j’avais vu et que je voyais, tout en devinant que de plus grands
secrets encore m’allaient être dévoilés.
De temps en temps, dans les pools les plus profonds, d’autres saumons
s’approchaient du mien. Au bout d’un moment, je m’aperçus que mon
poisson avait attiré de la compagnie, une escorte de mâles qui filaient et
zigzaguaient dans son sillage. Je sus alors que mon guide était une femelle,
lourde d’œufs, et je sus également que si par miracle j’arrivais à la prendre,
je ne pourrais jamais lui faire de mal. Elle nageait sans relâche, et elle
paraissait encore plus calme et imposante comparée aux mâles nerveux qui
tournoyaient autour d’elle. Dans un rapide, la ligne accrocha un instant, et
elle sentit la piqûre de l’hameçon, mais habituée qu’elle était, elle sembla
ne pas y prêter attention. Elle nageait avec les mouvements tranquilles et
sûrs de celle qui sait qu’elle porte en elle les espoirs de son peuple. Elle
nageait sans peur, alors qu’elle nageait vers sa mort.
Dans un large remous à la surface parsemée de feuilles, elle s’approcha à
nouveau de moi. Je cherchai du regard les mâles qui la suivaient quand je
crus distinguer une ombre. C’était un autre gros chinook. Lorsqu’ils se
mirent à remonter le courant côte à côte, je compris qu’elle venait de
trouver son compagnon. Le mâle finit à son tour par s’habituer à ma
présence, encore qu’il tolérât moins bien les éclaboussures. Je m’efforçai
donc de rester le plus possible sur la berge. Ils venaient souvent vers moi et
me laissaient les regarder cheminer ensemble cependant qu’ils respiraient le
vent mêlé à l’eau comme je respirais l’éther mêlé à l’air. Les animaux et les
oiseaux nocturnes s’interpellaient sur notre passage. La lune traversait le
ciel, entourée de son halo. Les saumons me conduisaient vers l’amont
pendant que les hommes dormaient. Et l’amour nouvellement éclos courait
dans mes veines avec la même régularité et la même aisance que le fil léger
courait dans l’eau.
Plus tard, bien plus tard, dans les minutes qui précèdent l’aurore, les deux
saumons se reposèrent derrière un tronc d’arbre immergé dans environ un
mètre d’eau. La lune entourée de son halo arc-en-ciel descendait vers la
mer. Le voyage nocturne s’achevait. Les deux chinooks allaient rester là
jusqu’aux premières lueurs de l’aube, puis nager vers le prochain pool pour
y passer la journée. Ma belle femelle flottait doucement aux côtés de son
compagnon, et je souhaitais que notre séparation fût aussi sereine.
J’entrai dans l’eau et me dirigeai vers elle. Tous deux me virent, mais ne
bougèrent pas. Centimètre après centimètre, je m’approchai Je dérangeai à
peine la surface et j’avais l’impression que mes jambes, devenues elles-
mêmes de l’eau, ne faisaient aucun bruit. Arrivé à une longueur de canne à
pêche, je posai ma canne sur l’eau et saisis doucement la soie, puis je
continuai à avancer jusqu’à ce que le poisson pris par l’hameçon se trouve à
hauteur de mes genoux. J’étais trop fatigué pour éprouver un sentiment de
stupéfaction, mais sa docilité et les battements de ses légers coups de
nageoire me remuaient comme une musique entendue pendant mon
sommeil. Immobile, je rembobinai le fil, et lorsqu’il se tendit, mon poisson
frissonna, mais ne chercha pas à s’échapper. J’attendis que le rose et le bleu
de l’arc-en-ciel de la lune disparaissent derrière la cime des plus hauts
sapins, puis je rembobinai de nouveau un peu de ligne : je l’attirai petit à
petit vers moi, priant pour qu’elle ne prenne pas peur. Elle me laissa faire.
Alors, lentement, très lentement, je me penchai vers elle…
le bout de mes doigts effleura l’eau. Elle les vit briser le miroir de la
surface, mais elle ne bougea toujours pas. Je me penchai davantage, comme
si je désirais m’enfoncer dans l’eau avec le mouvement imperceptible de la
lune ou du soleil qui se couchent. Je gardai les mains jointes tout en les
glissant le long de la soie. Le froid les engourdissait, mais une pulsation
continuait de les parcourir, née d’une étrange certitude et d’une soumission
à quelque loi secrète de la nature. Mes bras plongèrent en silence, mes
manches s’alourdirent d’eau, je sentis le nœud et je commençai à ramener
vers moi le bas de ligne invisible. Le mâle, devenu ombrageux, s’éloigna,
tourna autour de nous, revint frôler mon poisson avant de décrire un
nouveau cercle. Elle seule, au cours de la nuit, avait senti l’hameçon et vu le
fil. Elle resta sur place.
Je continuai à rentrer la soie jusqu’à ce que ma main ne soit plus séparée
de la femelle que par quelques centimètres. Je tenais le fil de la main droite, et je laissai pendre la gauche un peu plus bas. Mes cheveux, ma barbe, mon
visage effleuraient l’eau. Je pris une profonde inspiration et me baissai
encore… .
Ma tête pénétra dans la rivière. Mes oreilles se remplirent, l’eau
s’engouffra par l’encolure de mon manteau et coula, glaciale, sur ma
poitrine. J’ouvris les yeux. Je la voyais floue à présent. Elle ne bougeait
toujours pas. J’avançai ma main gauche engourdie vers elle, et je touchai
son flanc argenté qui brillait dans le clair de lune…
et elle demeura immobile ! Je posai ma main glacée sur son flanc
étincelant. Elle accepta mon contact. Elle ne bougea pas.
Les poumons près d’éclater, je dus me relever pour respirer. L’eau
dégoulina de ma tête et de mes épaules, retomba en cascade dans la rivière,
mais mon saumon ne s’effraya pas. Enfin, d’une saccade la plus légère
possible, je cassai le fil à hauteur du nœud. L’hameçon toujours planté en
elle au bout du mince bas de ligne, la femelle chinook s’éloigna lentement.
Je m’essuyai la figure, m’emparai de la canne qui flottait à la surface,
puis je repris le chemin de la maison.
Je me trouvais sur une hauteur à plus d’une dizaine de kilomètres en
amont de chez moi. Je marchai longtemps et je regardai la lune grossir, puis
prendre une teinte rougeâtre avant de se coucher. Pendant un moment, je
m’efforçai de comprendre ce qui s’était passé, mais j’étais trop épuisé, trop
mouillé et trop frigorifié pour réfléchir.
Le ciel commença de s’éclaircir derrière moi à l’est. Je continuai à
marcher et à regarder. Le brouillard s’accrochait encore à la rivière tandis
que le soleil apparaissait au-dessus des montagnes. La route blanche de
givre qui courait elle aussi d’est en ouest brillait dans la lumière matinale.
La vallée s’étendait devant moi. Un corbeau appela…
Et soudain je la sentis… une violente douleur qui me vrilla le cœur
comme si on y enfonçait un hameçon. Je pivotai d’un bloc : les rayons du
soleil me frappèrent en plein visage. Mes yeux se fermèrent.
Et soudain je la vis… la ligne verticale, si ténue qu’elle devait n’être faite
de rien qu’on puisse nommer. Elle partait de mon cœur de chair et de sang,
traversait ma tête et s’élançait vers le ciel, pareille à un rayon de lumière
liquide. Elle courait, née des formes changeantes et ondoyantes du monde, vers un royaume où seule la lumière pouvait pénétrer. Ma douleur s’aviva.
Fou de joie, je tombai à genoux sur la route blanchie,
et je sentis la main qui se posait sur ma tête comme la lumière du soleil.
Alors, je sus que la ligne de lumière ne menait pas à un royaume mais à un
Être, que la lumière et l’hameçon étaient à lui et qu’ils n’étaient faits que
d’amour. Mon cœur était transpercé. Je me mis à pleurer. Je sentais
l’Ancien qui m’attirait à lui, qui cherchait à m’arracher à ce paysage
d’automne et qui m’appelait à une joie éternelle.
La main se retira. La présence sans nom s’évanouit, et la lumière autour
de moi se mêla à la lumière du soleil, celle que je connaissais. Mais dans
mon cœur, la blessure resta, ainsi que la douleur salutaire. Je me relevai,
m’époussetai les genoux, m’essuyai les yeux et respirai profondément. Je
repris mon chemin, encore que je sache qu’à partir de cet endroit de la route
et de cet endroit de ma vie, il n’y avait pas d’échappatoire. Il n’y avait nulle
part où aller.
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