La vie selon Gus Orviston

David James Duncan · Chapitre 16 sur 43

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La vie selon Gus Orviston

1 Où je vivais et pour quoi je vivais

1

 

Où je vivais

et pour quoi je vivais

 

Je veux me promener dans les forêts,

pêcher et boire.

Je vais me conduire en enfant,

mais je ne peux m’en empêcher, je suis né

ainsi, et pêcher et boire me rend heureux…

L’eau ne quittera jamais la terre

et le whisky est bon pour le cerveau.

Que suis-je supposé faire en ces derniers jours,

sinon pêche et boire ?

Jim Harrison

 

Entre le sud de la Colombie britannique et le nord de la Californie, une

multitude de rivières aux eaux vertes et tumultueuses dévale les flancs des

montagnes de la côte et leurs forêts toujours humides d’arbres toujours

verts. Ces rivières sont petites, entre trente et quatre-vingt-dix kilomètres de

long pour la plupart, mais elles charrient d’énormes masses d’eau. Elles

cascadent parmi les forêts, elles grondent et se déchaînent pendant les

orages et les crues, et de temps en temps, elles emportent les cèdres et les

aulnes qui les bordent afin de montrer qu’elles savent d’où proviennent les

feuilles et les branches qui entravent leur cours, mais lorsqu’elles arrivent

près de l’océan, elles perdent de leur impétuosité. Là, elles deviennent

prudentes, elles commencent à décrire des méandres qui dessinent des

lettres dans les vallées qu’elles ont creusées, des C, des S, des U, des L et

autres caractères tirés de leur alphabet secret, elles cessent de rugir et se

mettent à murmurer, à produire des sons bizarres pareils à ceux d’un orateur

nerveux qui se racle la gorge avant de s’adresser à un large auditoire. Ou

bien, parfois, elles ne disent rien et se contentent de glisser dans un silence

renfrogné, comme si elles s’imaginaient qu’en se faufilant discrètement

dans le Pacifique, celui-ci ne les remarquerait, ni ne les dévorerait ainsi

qu’il a coutume de le faire, mais dès qu’elles atteignent leurs embouchures, elles s’aperçoivent qu’elles se sont bercées d’illusions : l’océan est toujours

affamé, et nul fleuve, que ce soit le Columbia, le Mississippi, l’Orénoque ou

le Gange, ne parvient à freiner son appétit… Aussi sont-elles prises de

panique : quand elles goûtent les premières vagues d’eau salée accourues à

leur rencontre, elles s’en retournent vers leurs royaumes dans les collines,

mais elles ne vont pas bien loin. Lorsque la marée toute-puissante rejoint

l’océan, les rivières un instant auparavant si fougueuses la suivent, tels de

pauvres petits chiens tristes au bout d’une laisse, le long des marais et leurs

colverts, des étendues de vase et leurs palourdes, des baies peu profondes et

leurs hérons, des barres et leurs mouettes criardes, ainsi que dans les

courants et les contre-courants qui les emportent vers l’oubli des eaux

salées.

 

La rivière au bord de laquelle j’habitais se trouve au nord de la côte de

l’Oregon. J’ai promis à mes amis de là-bas de ne dévoiler ni son nom, ni

son emplacement géographique exact, aussi f appellerai-je la

« Tamanawis ». La cabane était située au pied de la dernière colline boisée

— les ultimes rapides étaient juste en amont, et les premières lettres

incurvées et prudentes, juste en aval. Il y avait quelques autres maisons

pour pêcheurs disséminées près de la mienne, vides la plupart du temps, et

plus haut, il n’y avait que la pluie, les broussailles, les arbres, les orignaux,

les corbeaux et les coyotes. Environ quatre cents mètres plus bas, sur l’autre

berge, il y avait une ferme laitière exploitée par mes plus proches voisins.

Le fermier avait à s’occuper d’un troupeau de cent vingt vaches ; il avait la

vie plutôt facile. Sa femme avait à s’occuper de lui et de leurs six enfants ;

elle avait la vie plutôt difficile. Le fermier, sa femme, ses gosses et ses

vaches vivaient dans une maison orange, violet et noir, et dans deux granges

rouge, vert et jaune, tandis qu’une clairière parsemée de souches d’arbres

s’étendait à l’endroit où aurait dû être la cour. (Je remerciais constamment

le Ciel pour le rideau d’arbres qui cachait ces bâtiments à ma vue. À cause

de ces souches et de toutes ces couleurs qui venaient me rappeler que

j’avais vécu de télé, de Coca et de doughnuts.) Ensuite, la vallée de la

Tamanawis devenait plus peuplée — quelques autres fermes, quelques

autres cabanes de chasseurs et de pêcheurs, et, çà et là, un de ces cubes

hérissés d’antennes, au sol plastifié, que de pauvres idiots de banlieusards qualifient de « maisons contemporaines », et puis une scierie, un élevage de

volailles et un camp de caravaning qui défigurait les abords d’une

charmante petite ville à l’embouchure de la rivière. (On la surnommait

« Fog », c’est-à-dire « brouillard ».) La route 101 traverse Fog, et la route

bitumée de la Tamanawis, truffée de nids de poule, part de l’un des cinq

carrefours de la ville, passe devant ma cabane où elle n’est déjà plus que

gravillonnée avant de se transformer en chemin bourbeux pour se terminer

en impasse au milieu d’un labyrinthe de chemins forestiers ou réservés aux

pompiers. Les seuls à emprunter cette route sont les pêcheurs, les

bûcherons, les chasseurs et, de temps en temps, des automobilistes égarés

qui cherchent à rejoindre la vallée de la Willamette par une « route

touristique ». Ils arrivent devant chez moi, tout sourires dans leurs voitures

bien briquées, et deux ou trois heures plus tard, ils reviennent, tout penauds

dans leurs voitures couvertes de boue. Ils s’empressent alors de filer vers la

101 et au diable le paysage !

En face de ma cabane, il y avait une immense coupe claire — des

centaines d’hectares de grosses souches d’épicéas au milieu desquelles se

dressaient de tout petits sapins de Douglas —, conséquence de ce qu’on

appelle la « reforestation », ce qui signifie, je suppose, que la masse des

sapins squelettiques formera une « reforêt », qu’un sapin pris

individuellement sera un « resapin » et que les Weyerhauser, propriétaires

du coin, sont atteints de la Folie des Resapins, puisqu’ils s’imaginent que

d’abattre des épicéas de 60 mètres de hauteur pour les remplacer par des

resapins de 60 centimètres, cela équivaut à cultiver des petits pois, du maïs

ou de la luzerne. Ils vont jusqu’à qualifier de « récolte » les grands arbres

qu’ils rayent de la surface de la terre — comme s’ils avaient planté une

forêt vierge ! Mais je ne suis qu’un pêcheur, et peut-être que le sens profond

de leur étrange terminologie et du traitement plus étrange encore qu’ils

réservent aux premiers arbres m’échappe quelque peu.

La berge de la rivière de ce côté-ci de la route n’a jamais connu la hache

du bûcheron. On y voit quelques immenses épicéas, de petits bosquets

d’aulnes, des bouquets de noisetiers, des fougères de la taille d’un arbre, des

fleurs sauvages de la taille d’une fougère, de la bruyère, des buissons

d’épines impénétrables appelées « buissons du diable » et, tout autour de

ma cabane, un dense bois de cèdres, énormes arbres solennels avec de

longues branches tombantes et un parfum qui évoque celui de la solitude elle-même. La cabane était construite en rondins de sapins équarris à la

manière Scandinave et si bien ajustés que, par un froid matin d’hiver, je

pouvais allumer un feu, partir pêcher toute la journée et retrouver la maison

encore douillettement chauffée le soir en rentrant. Il n’y avait qu’une seule

pièce, mais elle était vaste — six mètres soixante sur huit mètres quarante

— et les poutres du plafond étaient disposées de telle façon qu’on avait

envie de se renverser dans son fauteuil pour étudier à loisir leur

agencement. Le lit se trouvait sur une mezzanine au-dessus de la cuisine,

laquelle se composait d’une table, de quelques chaises, d’un poêle, d’un

chauffe-eau et d’un évier ; en guise de réfrigérateur, il y avait une cave avec

des murs en pierre à laquelle on accédait par une trappe dans la cuisine ; la

salle de bains, logée dans un coin, était si exiguë qu’il fallait se mettre

debout dans la douche pour viser les toilettes, et quand on se cognait aux

parois, elles résonnaient comme des timbales, si bien que je pris l’habitude

d’aller vider ma vessie dehors, dans les buissons.

La cabane était sombre à cause des cèdres, mais l’un des locataires que

l’insuffisance de lumière devait sans doute déprimer, avait découpé une

fenêtre dans le mur sud qui donnait sur la rivière, et c’est là que j’installai

l’établi où je montais mes mouches, en partie pour la lumière et en partie

parce que si, en travaillant, j’apercevais un remous dans l’eau, je pouvais

empoigner ma canne et être en bas en l’espace de quelques secondes.

L’électricité ne me manquait pas du tout, au contraire, mais H2O, convaincu

que je m’abîmerais les yeux à confectionner des mouches à la lueur d’une

bougie, m’avait laissé trois lampes Coleman qui éclairaient à peu près aussi

discrètement que des projecteurs, et Ma, épouvantée par l’absence de bruit,

m’avait fait don d’un gros poste de radio AM/FM qui fonctionnait sur

piles ; le tout jouissait d’une préretraite méritée sur une étagère dans un

coin. Bill Bob n’avait manifesté aucune inquiétude quant au manque de

bruit ou de lumière, mais il avait semblé exprimer des réserves sur

l’existence de pêcheur isolé du monde que je me proposais de mener. Bien

qu’il ait juste parlé de cette histoire de « solitaire », dès son retour à

Portland, il emprunta la Remington électrique de H2O et tapa la première

du flot capricieux de lettres qu’il m’envoya. Elle commençait ainsi :

 

Je t’écrirras tout le tant Gus. Pasque t’étais pas solitaire comme ça avant. Tu te sentirras pas trop

seule, hein ? Tu lis tes Cavalier Solitaire ? Tu te rapèles de mon copin Pedro le Mexiquain ? Il dix en mexiquain TONTO appelle CAVALIER SOLITAIRE kemo sabe pasque ça veut dire CELUI QUE PERSONNE CONNAÎT. Mais je sais que tu lis pas. Oublie pas quand même ! Et attention à TONTO pasque Pedro dit en mexiquain que TONTO ça veut dire stupide ou fou alors quand t’es trop seul écris moi et je viendras te voir. En tous cas je continuras à técrire poøur te tenir coømpagnie…

 

Le cadeau le plus atroce, je le devais à H2O : un aquarium de deux cents

litres. Il a lui-même installé l’une de ces abominations à côté de son étau à

mouches, et dans ses livres, il recommande à tout monteur de mouches

sérieux d’en avoir un. Il suggère d’attraper des insectes aquatiques et des

larves lors des parties de pêche, puis de les mettre dans l’aquarium afin de

s’en servir comme modèles vivants ; de plus, il sera également possible de

tester l’imitation en l’attachant à un bas de ligne qu’on plonge dans l’eau et

qu’on agite parmi ses congénères : si elle est attaquée ou violée, on pourra

en conclure que la mouche en question constitue un leurre suffisamment

efficace. J’ai toujours considéré que c’était aller un peu loin. Les truites ne

sont pas des entomologistes ; elles se moquent du nom latin de votre

mouche. J’ai trompé des steelheads, des truites de rivière et des bluebacks à

l’aide d’une mouche que j’ai baptisée « Bermuda » — représentation

abstraite d’un gros touriste sur un terrain de golf vu dans un dépliant

touristique sur les Caraïbes ; ma « Bossue sans Tête » — qui, un jour,

deviendra peut-être un célèbre modèle de piège à truites — est la

reproduction d’un monstre qui m’a attaqué au cours d’un cauchemar

provoqué par la moitié de la boîte de bonbons de Bill Bob que j’avais

dévorée avant de me coucher. Pour confectionner leurs mouches, H2O et

ses copains s’en tiennent strictement aux préceptes de l’École de l’imitation

de Nourriture Naturelle, mais ils oublient que les truites sont comme les

coyotes, les chèvres et les humains : elles grignotent, mâchent et mordent

pour toutes sortes de raisons, dont manger n’est que la plus courante. Les

lacs du Nord-Ouest regorgent parfois de nourriture au point que leurs

habitants repus mordraient plutôt dans un Alka Seltzer que dans une

imitation naturelle ; il arrive qu’un vieux poisson blasé, de même que

n’importe quelle créature décadente vivant dans l’abondance, préfère

quelque chose d’un peu plus émoustillant que les éternelles mouches de

pierres, éphémères et autres trichoptères. (Vous vous souvenez du « bout de

tissu » et de la « souris morte » de Walton ?) L’ennui ichtyologique peut

engendrer un goût pour le bizarre qui ne manquera pas de tourner en

ridicule le Puriste qui s’obstine à agiter ses sacro-saintes mouches comme

un prêtre son encensoir au-dessus de sa congrégation. Les bourgeois, qu’il s’agisse de poissons ou d’humains, sont tous pareils : après deux ou trois

semaines de fades repas quotidiens, un homme va vider son portefeuille et

risquer sa vie en se faisant péter la panse et le cerveau avec des plats de

restaurant trop riches arrosés de huit ou dix cocktails. Chez la truite, c’est à

ce moment-là que ma Bermuda intervient : bien sûr, elle ne ressemble pas à

de la nourriture, mais une double margarita non plus ; et les truites n’ont pas

à prendre le volant pour rentrer ensuite chez elles.

Durant quelque temps, je me servis de l’aquarium pour y ranger les

lampes et la radio, mais bientôt, ainsi que Bill Bob l’avait prédit, la solitude

à laquelle je n’étais pas habitué me plongea dans des accès de mélancolie.

Je finis donc par transporter l’aquarium à côté de la fenêtre sud, puis je

branchai un système de tuyaux pour l’alimenter d’un flot constant d’eau de

source fraîche et le remplis de graviers, d’escargots, de dragonnets,

d’écrevisses, de bigorneaux, et cetera. Après quoi, je pris une canne à

mouche ultralégère d’un mètre quatre-vingts, montai une Midge n° 28 sans

ardillon et partis pêcher les plus petits poissons que je pourrais attraper.

Lorsque j’en eus rassemblé quatorze ou quinze dans un seau, je choisis pour

mon aquarium deux saumons argentés, deux truites cutthroats et deux

steelheads. Dans les jours qui suivirent, je restai si longtemps à contempler

mon zoo aquatique que je donnai des noms à ses pensionnaires et que j’eus

bientôt un favori : Alfred le Grand, un smolt steelhead de sept ou huit

centimètres.

Les petits saumons et les petites truites étaient des poissons honnêtes qui

mangeaient, nageaient et s’excitaient tout à fait normalement. En revanche,

Alfred et l’autre steelhead, Sigrid la Petite, n’étaient que du menu fretin,

mais très insolite. Sigrid mesurait à peine cinq centimètres — le plus petit

poisson que j’aie jamais pêché à la mouche —, et elle était frêle, calme et

belle. Elle se contentait de demeurer immobile le long de la paroi de

l’aquarium qui surplombait la Tamanawis et de regarder la rivière couler en

contrebas. J’ignore si elle la voyait vraiment ou si elle savait ce que c’était,

mais ses yeux restaient fixés sur les eaux sauvages, son foyer — et, parfois,

j’avais le cœur serré à ce spectacle. Elle était si petite et pourtant si pleine

de nostalgie. Cette créature de cinq centimètres réussissait je ne sais

comment à me rendre honteux, ou peut-être envieux, car, moi qui mesurais

cent quatre-vingt-trois centimètres, je n’éprouvais pas pareille nostalgie et

je n’avais pas de véritable foyer à regretter. Pourtant, je ne voulais pas la relâcher. Pas tout de suite. Elle était si mignonne, et puis elle était en

sécurité dans l’aquarium, de sorte que je la gardais contre sa volonté

minuscule et cependant inflexible.

Quant à Alfred, je n’avais jamais rencontré créature plus sociable et plus

dynamique — y compris parmi les merles d’eau, les loutres et les mésanges

à tête noire —, et en particulier si l’on tient compte qu’il ne possédait pour

exprimer son exubérance qu’un corps long de quelques centimètres, par

ailleurs dépourvu de membres. On pourrait s’imaginer qu’une amitié avec

un smolt steelhead serait quelque chose de terriblement stupide,

comparable, peut-être, à la relation névrotique et à sens unique que

certaines vieilles femmes seules entretiennent avec leur caniche. Mon

amitié avec Alfred était toute différente. Nos rapports se fondaient sur le

fait qu’un poisson se fout de ce qu’on lui dit et ne répondra jamais aux

questions qu’on lui pose. Il vit dans l’eau, il n’a pas de larynx, il ne

s’encombre ni d’un large vocabulaire ni d’un large cerveau, et si on lui crie

dessus assez fort pour que les vibrations se propagent dans l’eau, il est peu

probable qu’il prenne cela pour une manifestation d’amitié. D’autre part, ce

n’est pas le genre d’animal qu’on puisse monter, promener, prendre sur ses

genoux, habiller d’un petit manteau, emmener chasser le faisan ou caresser ;

il ne faut pas s’attendre à ce qu’il vous lèche la figure, et si jamais il le

faisait, n’oubliez pas que sa langue est pleine de dents. En compensation, il

a des vertus précieuses : il est d’une propreté méticuleuse, il ne vous sautera

pas dessus pour salir votre costume du dimanche, il ne perdra pas ses poils,

il n’aboiera pas à vous rendre fou, il ne grimpera pas sur votre toit pour

hurler toute la nuit à la mort tandis qu’il se livrera à sa parade nuptiale

précédant ses épousailles avec un membre du sexe opposé, il ne se roulera

jamais dans du poisson pourri, ne vous griffera jamais, ne mordra jamais le

gosse du voisin, pas plus qu’il ne dégueulera sur votre dessus-de-lit, qu’il

ne pissera dans vos chaussures ou qu’il ne se branlera contre la jambe d’un

invité de marque. Un poisson vit une existence silencieuse et ordonnée dans

le cadre de son aquarium. Pour le traiter en ami, il suffit de découvrir une

forme d’interaction qui établira entre lui et vous une sorte d’intimité. C’est

à l’évidence la nourriture qui en constitue la clé.

Dans les élevages, on entasse les smolts dans d’énormes réservoirs de

béton où on les nourrit de petites boulettes par seaux entiers. C’est une

nécessité due à leur grand nombre, mais c’est aussi une regrettable perte sur le plan esthétique, car une steelhead qui mange est une véritable artiste.

Tous ceux qui aiment le basket savent qu’il y a des façons banales ou au

contraire extraordinaires de faire passer le ballon dans le filet. Alfred le

Grand n’ignorait pas qu’il en allait de même pour le poisson et sa boulette.

Je n’irai pas jusqu’à l’appeler le champion de la boulette, mais il faut se

souvenir qu’un champion de basket peut utiliser des centaines

d’articulations pour parvenir à ses fins, tandis que les « mains » d’Alfred

sont sa bouche : attachez les mains d’un basketteur sur sa bouche et vous

verrez combien de points il marquera pendant la saison.

La surface de l’aquarium mesurait environ un mètre carré. Lorsque je

lançais une boulette, Alfred battait à tous les coups la truite et le saumon sur

les neuf dixièmes de la superficie, ne permettant qu’à Sigrid de gagner dans

son petit coin — et encore peut-être s’agissait-il d’un geste chevaleresque.

Il voyait la nourriture approcher alors qu’elle était encore en l’air ; il avait

appris à reconnaître quand je faisais juste semblant de donner à manger ; il

lui arrivait de bondir à plus de quinze centimètres au-dessus de l’eau pour

gober une boulette ; parfois, il fonçait sur l’une d’entre elles qui flottait près

de la paroi et il virait à la toute dernière seconde comme un nageur

olympique : sa queue heurtait le verre et il disparaissait dans une traînée de

bulles pour ne réapparaître, immobile, qu’au milieu de l’aquarium ; il

feintait si souvent les autres poissons que, déroutés, ceux-ci se mettaient à

tourner en rond ; il leur faisait parfois de si sales blagues qu’ils allaient se

cogner contre le verre. Regarder Alfred manger était un véritable plaisir. Il

pratiquait un si beau jeu qu’on avait aussitôt envie de revoir l’action au

ralenti.

 

Il m’a fallu un bon moment pour m’installer : une journée pour ranger

mon matériel, une journée pour construire un fumoir, une journée pour

brancher et remplir l’aquarium, une journée pour préparer et saler la viande,

deux journées pour couper une dizaine de stères de bois. Le 9 juin,

j’accrochai enfin mon Programme Idéal au-dessus de mon lit et j’entrepris

de le mettre en pratique : je pêchai tous les jours toute la journée, de l’aube

au crépuscule. Durant ma vie entière, je n’avais aspiré qu’à cette espèce de

marathon…

et je n’en conserve aucun souvenir heureux. Je me rappelle juste une

rivière après l’autre, un poisson après l’autre, un lancer après l’autre, et dans ma tête, rien sinon les ruses minables nécessaires à tromper mes

stupides proies. Chaque soir, la liste que j’inscrivais dans mon Journal

ressemblait à des barèmes fiscaux ou à des tickets de supermarché, et elle

décrivait non pas un rêve devenu réalité, mais le boulot fastidieux d’un

travailleur à la chaîne qui fait les 2x8 au bord d’un cours d’eau transformé

en usine.

Après deux semaines de ce régime « idéal » composé d’une nuit de six

heures et d’un jour de dix-huit, je souffris d’un cas incurable d’insomnie.

Peu importait : la nuit, quand j’arrivais néanmoins à dormir, je rêvais de

pêche, et le jour, je pêchais jusqu’à être plongé dans un état proche du

sommeil. Il y avait la pêche et rien d’autre. Une chanson des Esquimaux

Kiluhiturmiuts dit à propos d’un homme comme moi :

 

Merveilleuse était ma vie quand je pêchais au bord de mon trou dans la glace. Mais pêcher au bord de mon trou

m’a-t-il jamais apporté la joie ? Non !

J’étais toujours si inquiet à l’idée que rien

ne morde à mon petit hameçon. Ayï, yaï ya…

 

Comme l’Esquimau, ma dernière pensée avant de partir pêcher était :

« Ça va être merveilleux ! » Et, comme l’Esquimau, je me tenais ensuite au

bord de la rivière, véritable épave, et trop dévoré d’angoisse pour me

demander pourquoi le « merveilleux » pouvait se révéler aussi lugubre. Ayï,

yaï, ya !

 

Au début de l’après-midi de la fête du 4 juillet, ma famille débarqua.

J’invitai tout le monde à entrer et je préparai un déjeuner. Bill Bob,

prévoyant que la discussion ne manquerait pas de porter sur l’inévitable

sujet halieutique, prit son assiette, ses radios et ses crayons de couleur, puis

disparut dans la forêt de cèdres. H2O, Ma et moi nous installâmes devant un

café et, bien que mon père m’eût salué en arrivant d’un « Comment vas-

tu ? », nous savions tous qu’en réalité il avait voulu dire : « Comment va la

Pêche ? » Je commençai donc à leur raconter… pour m’apercevoir qu’au

bout d’un mois de solitude, je ne parvenais pratiquement plus à parler : je

marmonnais, je bégayais, et, incapable de rassembler mes idées, je ne

cessais de répéter des bribes de phrases dépourvues de signification. J’étais

si surpris par cette incapacité à m’exprimer que je me mis à grogner et que

je leur tendis mon Journal pour le laisser parler à ma place. Ils se plongèrent dedans, fascinés au point qu’ils ne parurent pas remarquer mon handicap,

et, tout joyeux, ils ne tardèrent pas à se lancer dans l’une de leurs

habituelles et fastidieuses Controverses Izaak Walton.

Ils partirent après dîner, mais Bill Bob resta. Il se coucha de bonne heure,

et dès qu’il commença à ronfler (comme un bienheureux), j’allumai une

lampe et notai ceci dans mon Journal :

 

4 juillet, 21 h 30 : après un mois de Progr. Id. ai attrapé en gros 1 400 poissons, 90 % de

cutthroats, 40 cm pour la plus grande, moyenne 18 cm, 60 % à la mouche, 40 % à l’appât (ne pas le dire à Ma). Ai lu 8 bouquins sur la pêche, 2 manuels, ai fabriqué une canne à mouche de 2,40 m, monté 29 mouches. Ne m’étais pas rendu compte jusqu’à aujourd’hui de certaines conséquences inattendues : d’abord, difficultés à parler, ensuite, difficultés à penser, et puis j’entends et je vois tout le temps de l’eau, MAINTENANT par exemple, je ferme les yeux : de l’eau. Je me bouche les oreilles : de l’eau. Je crois pas que ça me plaise beaucoup. Bill Bob a parlé de plusieurs choses en dehors de la pêche, et j’ai été incapable de réfléchir ou de faire le moindre commentaire. J’espérais qu’il ne le remarquerait pas, mais si. Je crois pas que ça lui plaise beaucoup à lui non plus.

— Minuit et demi : nouvelle journée de Progr. Id. Résultat : insomnie. Cette fois, je suis certain

que ça ne me plaît pas ! et ce soir Bill Bob m’a demandé : Tu es heureux, Gus ? Je ne savais pas, je ne le pensais pas, mais j’arrivais pas à répondre. Pas sûr du rapport entre la pêche et le bonheur, pas sûr de grand-chose, faudra voir…

— 3 h du matin : toujours incapable de dormir. Toujours à voir et à entendre l’eau, même avec

les oreillers sur la tête. Je commence à éprouver une tristesse sans raison. Ai lu trois albums du Cavalier solitaire, ai tâché de me détendre. Je me suis plusieurs fois assoupi, mais réveillé en sursaut. Je rêve tout le temps que j’ai une touche. Bill Bob s’est réveillé et m’a observé un moment. Il m’a demandé ce qui se passait. Rien, j’ai répondu, j’avais juste envie de lire, ou alors un moustique m’a piqué. Peut-être que je devrais essayer les boissons alcoolisées…

 

Je me suis enfin endormi alors que le jour se levait pour ne me réveiller

qu’à dix heures et demie, soit cinq heures plus tard que tous les autres

matins depuis que j’ai emménagé au bord de la Tamanawis. Après m’être

habillé, je suis parti à la recherche de Bill Bob.

Il était assis sur une souche à côté du tas de bois derrière la cabane, un

sachet de cacahuètes sur les genoux, un écouteur dans chaque oreille, le

regard fixé sur la pile de bûches comme s’il regardait la télé. Je crus qu’il

avait des hallucinations, jusqu’à ce que je voie des têtes apparaître sur son

écran : des écureuils. Bizarre que je ne les aie pas remarqués avant. Je

m’installai au soleil pour observer la scène : Bill Bob posait une cacahuète

sur son genou, et les petits écureuils venaient chacun à leur tour grimper le

long de sa jambe pour s’en emparer. Je suppose que j’aurais dû trouver le

tableau charmant, mais les écureuils ne ressemblaient en rien à des

poissons. J’avais mal au crâne. Je m’ennuyais. Bill Bob finit par noter ma

présence, étudia un instant mon expression, puis me lança son bidon. Du jus d’orange. Après l’avoir vidé jusqu’à la dernière goutte, je me rendis soudain

compte qu’il n’y avait aucune raison pour qu’un écureuil ressemblât à un

poisson, brillante conclusion qui me permit ensuite de constater qu’ils

avaient l’air de petites personnes replètes en manteaux de fourrure de

mauvais goût achetés lors d’une liquidation et qui utilisaient leurs joues en

guise de sacs à provisions. L’un d’entre eux, plus déluré que les autres,

bondit hors de l’écran, sauta sur les genoux de Bill Bob, prit la cacahuète, la

fourra dans sa bouche, puis alla s’asseoir un peu plus loin pour en réclamer

une deuxième. Bill Bob s’exécuta, et l’autre en réclama une troisième. Mon

frère continua ainsi à en distribuer et l’écureuil à les fourrer dans ses joues,

de sorte qu’on eut bientôt l’impression que sa tête allait exploser. Avec trois

cacahuètes non décortiquées dans chacune de ses joues, il commençait

même à satisfaire mon obsession : on aurait presque dit un poisson, un

poisson-globe. Il réussit à s’emparer d’une septième cacahuète qu’il

éplucha et mangea, après quoi il s’esquiva. Ses petits camarades de la télé

en demeurèrent d’abord abasourdis, puis ils se déchaînèrent. Cinq d’entre

eux escaladèrent en même temps la jambe de Bill Bob, faisant un boucan

d’enfer, ce qui ne contribua pas à arranger mon mal de crâne. Mon frère,

lui, se contenta de sourire gentiment et de puiser dans sa corne

d’abondance, tandis que la musique de deux univers tourbillonnait dans sa

tête.

Après le petit déjeuner, nous partîmes pour Tamanawis Mountain, une

crête de cent cinquante mètres qu’on atteignait en traversant la ferme Coca

& Doughnut. Nous portions des sacs à dos. Le mien contenait le déjeuner,

celui de Bill Bob des pétards, des couverts tout tordus, un filet à papillons

en étamine, un aimant, une boussole rendue inutilisable par l’aimant, une

montre rendue inutilisable par le même aimant, des pinces collées audit

aimant, du jus d’orange, un carnet à dessin, des crayons de couleur et les

deux radios. Au début, je me sentis quelque peu désorienté : je trouvais

bizarre de marcher lentement après un mois passé à courir d’un trou à

l’autre, d’un ruisseau à l’autre, et ma main droite se sentait nue sans Rodney

(le surnom que j’avais donné à ma canne à mouche préférée), mais surtout

il me paraissait étrange d’être à côté d’une personne qui m’aimait et qui,

pourtant, ne manifestait pas le moindre intérêt pour ce que j’avais fait

durant ces quatre semaines et qui, en outre, ne m’écouterait sans doute

même pas si je lui en parlais. J’avais l’impression que mon passé récent et mon avenir probable étaient illusoires dans la mesure où, pour Bill Bob, ils

n’existaient pas. Je commençais cependant à m’habituer au présent. Plus

nous avancions, plus l’eau hallucinatoire se calmait, mieux je m’exprimais

et moins ma tête me faisait mal ; je commençais même à comprendre Bill

Bob qui a l’habitude de sauter d’un sujet à l’autre comme un écureuil d’une

branche à l’autre… D’abord, nous fûmes Edmund Hilary escaladant

l’Everest, puis des Hommes des Montagnes regagnant leur grotte secrète, et

puis Bill Bob déclara que s’il était un Homme des Montagnes, il vivrait

toute l’année dans son immense Hutte circulaire de verre et porterait les

lunettes d’autrefois qui lui permettraient de voir dans toutes les directions à

la fois ; ensuite, il raconta qu’il existait jadis une race de gens qui avaient

un anneau autour de la tête, pareil à celui de Saturne, sauf que le leur, c’était

leurs globes oculaires qui en réalité n’étaient pas en forme de globes mais

d’anneau. Je l’interrompis pour lui faire remarquer que sa Hutte de verre

pouvait difficilement être qualifiée de hutte, mais il fit comme s’il n’avait

pas entendu et affirma que le peuple aux yeux-anneau était capable de voir

partout, y compris à l’intérieur, parce que leurs pupilles n’étaient pas

seulement de petits trous dans les iris comme les nôtres, mais aussi de petits

bandeaux noirs qui entouraient les anneaux. Avec une telle acuité visuelle,

ce devaient être des gens d’une intelligence extraordinaire, dis-je. Non, non,

répliqua-t-il, pas du tout, c’étaient de parfaits idiots, parce que leurs yeux-

anneau n’étaient pas reliés à leur tête, si bien qu’ils ne savaient pas ce qu’ils

voyaient pour la bonne raison qu’il n’existait aucun nerf qui transmettait

l’information au cerveau. Je lui demandai alors comment l’anneau pouvait

rester en place si rien ne le rattachait, et il me répondit qu’il tournait sans

arrêt comme un hula-hoop et qu’il tenait grâce à sa propre vitesse. Il

poursuivit en disant que le peuple aux yeux-anneau avait fini par devenir

tellement stupide que Dieu avait dû intervenir pour établir la connexion

avec leur tête, mais qu’à ce moment-là, ils prenaient tout le temps des coups

dans les yeux parce qu’ils étaient trop grands, et des fois, comme il n’y

avait que de l’œil pour relier le haut et le bas de leurs crânes, la partie

supérieure basculait avant de tomber et de se briser comme le couvercle

d’une théière. Je considérais qu’il était difficile d’imaginer à quoi

ressemblaient les êtres aux yeux-anneau. Il me répondit que F Aiguille de F

Espace à Seattle avait été construite d’après eux, puis il ajouta que, quand il

était bébé, il ne savait pas qu’il avait des yeux ou une tête, et qu’il croyait être ce qu’il voyait. Il se souvenait m’avoir regardé en s’imaginant qu’il

était moi sans comprendre comment je pouvais quitter la pièce alors que lui

ne le voulait pas, puisqu’il était moi. Il se rappelait s’être demandé à quoi ça

servait d’être une chose si la chose qu’on était pouvait aller dans un coin où

on ne la voyait même pas et où on ne savait pas ce qu’elle fabriquait. Il

avait fini par s’apercevoir qu’il se trompait le jour où H2O avait suspendu

un mobile de poisson au-dessus de son berceau. Ce mobile le terrifiait. Il se

figurait alors être sous l’eau. En effet, je me souvenais comme il avait

pleuré et hurlé quand on avait installé le mobile, et cela avait duré jusqu’à

ce qu’on l’enlève. Il s’en souvenait aussi, et il m’expliqua que, s’il avait été

à ce point effrayé, c’était parce qu’il avait autrefois vécu dans une grande

ville engloutie par les eaux où tout le monde avait été noyé. Je lui demandai

alors s’il avait entendu parler d’Atlantis. Oui, me répondit-il, les Yankees

Font brûlée pendant la guerre de Sécession. Et on continua à bavarder ainsi

sur le chemin de Tamanawis Mountain.

Je notai alors que quelques changements s’étaient produits en moi : pour

la première fois depuis longtemps, je trouvais le calme et la verdure

agréables, tandis que l’absence d’une rivière tumultueuse constituait un

baume pour mes nerfs, mes oreilles et mes yeux. Je voyais, entendais et

sentais toutes sortes de choses que je n’avais pas remarquées au cours de

l’été à cause des Ayï-yaï-ya : l’épervière et la castillège, le cri des corbeaux

et le chant des grillons, le soleil sur les prés et le vent dans les arbres. Et,

surtout, je constatai que, pour la première fois depuis mon départ de la

maison, je me sentais à peu près heureux.

Nous atteignîmes le sommet à midi. De là, on jouissait d’une vue

magnifique sur la vallée, et une brise légère nous rafraîchissait. Assis sur un

tronc d’arbre, je mangeai une orange en admirant le paysage pendant que

Bill Bob, silencieux, dessinait des cartes des quatre points cardinaux.

Lorsqu’il eut terminé, il les mit bout à bout et déclara que maintenant on

avait au moins une idée de la vue dont bénéficiait le peuple aux yeux-

anneau. Les cartes n’étaient pas très détaillées, mais elles montraient avec

assez d’exactitude la configuration du terrain. Celle du sud me plaisait

particulièrement parce que ma cabane et la rivière y figuraient ; rien n’était

à l’échelle, mais les méandres de la Tamanawis étaient tous situés aux bons

endroits.

À notre retour, je suivis mon impulsion et décrochai le Programme Idéal

pour le remplacer par les quatre cartes de Bill Bob. Il parut ravi, et même

tellement ravi que j’eus l’impression qu’il ne pensait pas grand bien de mon

Programme. Il alla jusqu’à dire que la Tamanawis lui plaisait assez, et

surtout la forme de son cours. Voilà un compliment auquel n’avait jamais eu

droit la moindre rivière, ni la moindre mare ou le moindre verre d’eau. Je

lui demandai pourquoi. Il me répondit en riant que c’était précisément la

question que la rivière me posait. Je ne voyais pas ce qu’il voulait dire.

On passa la soirée sur la plage à regarder les vagues et le coucher de

soleil, à discuter, à faire griller des saucisses, et, le crépuscule venu, à se

promener pour admirer les reflets phosphorescents sur le sable mouillé.

Cette nuit-là, je dormis à poings fermés pour la première fois depuis des

semaines. Le lendemain matin de bonne heure, je conduisis Bill Bob à la

gare routière de Fog. Au moment où le car s’éloignait, je ressentis un vide

en moi. J’avais la gorge nouée et l’idée d’aller pêcher me répugnait. Avant

de rentrer chez moi, je m’arrêtai à l’épicerie du coin et, dissimulant mon

âge sous ma barbe, je réussis à acheter deux grandes bouteilles de mauvais

porto. Si les insomnies revenaient, je me promettais au moins de me soûler

en attendant le sommeil.

 

Une digression

Extrait de la monographie Qu’est-ce que l’eau ?

par Titus Irving Gerrard

 

Les êtres humains ont été inventés par l’eau pour permettre à celle-ci de se transporter d’un

endroit à un autre.

Tom Robbins

 

La vie et l’eau sont inséparables : les fruits et les légumes frais sont composés de 70 à 95 %

d’eau, et les êtres humains de 70 % ; d’autre part, les réactions chimiques qui nourrissent la vie de chaque organisme se produisent dans des solutions aqueuses, et la grande majorité de ces réactions utilisent l’eau comme réactant — la photosynthèse en est un exemple parmi tant d’autres. 80 % de la surface de la terre est recouverte d’eau, que ce soit sous forme solide, liquide ou gazeuse, et sa masse totale est estimée à 1.33 x 10 24 kg — ou 5 % de la masse totale de la planète.

L’eau nous est si familière que nous finissons par oublier ses remarquables propriétés. Dans une

très large mesure, ce sont les excentricités de l’eau qui rendent la terre habitable. Sur la lune, les températures varient de 120° centigrades à midi à moins 150° à minuit, mais sur terre, la chaleur spécifique de l’eau empêche des écarts aussi importants, car les océans et les lacs absorbent la chaleur solaire durant la journée, et la nuit, ils la libèrent dans l’atmosphère. Le point d’ébullition de l’eau est supérieur d’environ 260 degrés à celui du méthane, bien que les deux composés aient à peu près le même poids moléculaire ; et le point de vaporisation est, sur une base de calcul cal/g, plus élevé que celui de tout autre liquide, ce qui fait qu’un tiers de l’énergie solaire qui frappe notre globe est dissipé par l’eau qui s’évapore des océans, des lacs et des champs de glace, et permet ainsi à la terre de bénéficier d’une température relativement constante. C’est le même mécanisme qui régule et maintient dans des limites extraordinairement étroites la température du corps humain, des plantes et des animaux, car, en effet, une grande partie de la chaleur générée par le métabolisme est consommée par la vaporisation de l’eau au travers des pores de la peau, des stomates de la feuille, ou par le biais du phénomène du halètement. Si l’eau avait le même point de vaporisation que le n-heptane (un liquide de formule moléculaire analogue), il nous faudrait en consommer sept fois plus pour ne pas cuire dans notre jus par une journée estivale.

Autre mystère : l’eau est l’une des rares substances dont la forme solide, la glace, est moins

dense que la forme liquide. Sinon, la glace se formerait au fond des lacs en hiver, fondrait incomplètement en été, et notre planète entrerait bientôt dans un âge glaciaire permanent — et fatal. Par ailleurs, un bourbon on the rocks ne tinterait plus de manière aussi agréable à nos oreilles.

Le comportement volumétrique de l’eau sous forme liquide est encore plus bizarre : en effet, elle

se contracte lorsqu’on la chauffe au-dessus de 0° centigrade pour atteindre une densité maximum à 4° ! Nul analyste structural, nul physicien, nul scientifique d’aucune sorte n’a jamais pu résoudre cette énigme. C’est un pied de nez à toutes les lois connues de la chimie. Et pour ceux qui s’enorgueillissent de leur matière grise, voilà qui vient leur rappeler de façon fort désagréable que le cerveau est constitué de 92 % d’eau, et que, par conséquent, un cerveau gelé de scientifique est moins dense que le cerveau de ce même scientifique à 4° !

L’eau est formée de deux atomes d’hydrogène pour un atome d’oxygène, reliés par ce qu’on

appelle une « liaison hydrogène ». Cela, nous le savons. Pourtant, nul savant, que ce soit hier ou aujourd’hui, n’a jamais réussi à fournir une description quantitative de la thermodynamique de l’eau, ni d’aucun liquide, du reste. Ce n’est pas faute d’avoir essayé. L’eau est à l’analyste structural ce que Waterloo a été à Napoléon. De nombreuses années durant, les âmes enclines à l’analyse ont cru que l’eau liquide se composait de molécules H O géométriquement identiques à celles de petits morceaux 2

de cristaux de glace. Or, des chimistes plus avertis ont fait remarquer que si l’eau se composait de « microcristaux » de glace et de vapeur, comment expliquer qu’on pouvait refroidir l’eau pure jusqu’à moins 40° sans qu’elle gèle ? Les tenants de la théorie des cristaux de glace se sont cependant entêtés à qualifier de « cristalline » la structure de l’eau, mais parmi ceux qui ne se satisfaisaient pas de ce sophisme sémantique, une deuxième école a vu le jour :

Cette théorie la plus récente et la plus largement admise sur la « structure » de l’eau se fonde sur

ce qu’on appelle un « amas vacillant ». Surnommés avec poésie « machins », les « amas vacillants » sont censés être des « amas de molécules H O », unis par des liaisons hydrogènes, qui « nagent dans 2 une mer de molécules d’eau relativement “libres” », cela comme des poissons. Ces amas se présentent sous une infinité de formes et de tailles, et chacun d’entre eux ne cesse de se désintégrer, de se métamorphoser, de composer de nouvelles alliances puis de tomber en morceaux — d’où le « vacillant ». En vérité, ils « vacillent » si rapidement que les analystes affirment que leur durée moyenne de vie est de moins d’un centième de seconde !

Cela ne contribue guère à nous éclairer. Si notre voisin nous annonçait solennellement qu’une

fois toutes les heures pile, l’espace d’un milliardième de seconde, il se change en kumquat, nous serions bien incapables, à l’aide de nos seuls yeux et de nos seules montres, de le démentir. Quoi qu’il en soit, il serait raisonnable, à défaut d’être scientifique, de lui signaler que ce qui se passe dans l’intervalle d’un milliardième de seconde n’a pas beaucoup d’impact. On pourrait rétorquer la même chose à nos analystes structuraux dont les amas vacillants ne sont en réalité qu’un moyen dispendieux de dire, à la manière des nécromanciens, ce que l’homme sait depuis toujours : c’est-à-dire que l’eau n’a pas de structure. Il y a des dizaines de milliers d’années, nos sages ancêtres partageaient le mythe selon lequel l’eau était la matière primitive, la matière primordiale, la matière chaotique d’où procédaient toutes formes. Il est clair qu’on n’a rien trouvé de mieux depuis.

Fin de la digression

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