La vie selon Gus Orviston

David James Duncan · Chapitre 42 sur 43

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La vie selon Gus Orviston

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Il n’y a plus grand-chose à raconter. C’était de la ligne de lumière et de la

caresse donnée par la main de l’amour que je voulais parler. Maintenant je

l’ai fait, ou du moins ai-je essayé de le faire. Peut-être que, désormais, le

fantôme du vieil Izaak Walton, son livre et la Controverse me laisseront

tranquille. Ou peut-être pas. Cela m’est un peu égal à présent, car je ne suis

plus aussi exigeant que par le passé. Je prends les bonnes choses avec les

mauvaises et je vis parfaitement heureux. C’est-à-dire que je suis accroché

par le cœur jusqu’à ma mort. Qui pourrait demander plus ?

Comme promis, Eddy revint au coucher du soleil. Je lui fis le récit des

événements de la nuit et de l’aube, mais j’étais si épuisé et excité que ledit

récit se révéla plutôt décousu. Pourtant, lorsque j’eus terminé, elle demeura

un long moment silencieuse, plongée dans ses réflexions. Puis elle dit : « Je

t’aime. » Vous vous rendez compte ? Elle ne m’avait encore rien dit de

pareil ! Et je n’avais rien fait pour cela. C’était l’œuvre du Dieu dans la

Lumière. Moi, je me contentais de pendre au bout de la ligne. N’empêche

qu’elle l’avait dit. Elle dit aussi qu’elle resterait toute la semaine, mais elle

ne tint pas parole : elle resta un mois entier, trois mois entiers, six mois

entiers. Et puis un jour de mai, on partit pour Portland, on arracha Titus et

Descartes à leur appartement, on kidnappa Bill Bob à la sortie de son école,

puis on se rendit dans un patelin paumé où un juge de paix célébra notre

mariage comme au siècle dernier. Bill Bob était témoin. Titus prononça un

discours sur le Code de la Chevalerie, le personnage de Béatrice, l’Union

Mystique, les Avatāra, Leïla et Magnun et ainsi de suite, jusqu’à ce

qu’Eddy me souffle qu’on aurait dû prendre Titus comme témoin et laisser

le discours à Bill Bob. Pendant ce temps-là, Descartes s’était installé dans

un fauteuil pour suivre la cérémonie, seulement il s’agissait du fauteuil

pivotant derrière le bureau du juge de paix, et quand il commença à se

balancer, le fauteuil se mit à grincer. Entendant cela, le juge de paix se

tourna vers le chien et aboya : « Dis donc, mon vieux, tu veux descendre de

là tout de suite ! »… Descartes cessa de se balancer. Il plissa son front

formidable, fixa ses yeux turquoise sur le juge, puis il chanta. C’était une chanson silencieuse, chantée seulement par les yeux, une chanson qui

parlait de force, de crocs, de bonds soudains et de chairs déchiquetées, de

fontaines de sang et d’atroces souffrances. Le juge entendit la chanson,

devint écarlate, puis livide, puis bleu, se racla la gorge, rectifia son nœud de

cravate et écorcha le discours qu’il répétait pourtant depuis trente ans avec

toute la suavité requise. La chanson ajouta aux solennités la note de

solennité qui manquait (le témoin était en tenue de gym et sirotait du jus de

raisin pendant qu’on répondait « oui » aux questions traditionnelles).

Ensuite, Descartes sauta au sol, agita la queue, nous lécha tous les deux et, à

en croire Titus, grogna : « Gus et Eddy Orviston, eh ben ! » C’était touchant

de le voir ainsi presque à court de mots.

On laissa nos copains à Portland, et on retourna au bord de la Tamanawis.

Notre « lune de miel », on la passa à la maison : il y avait le bois de cèdres,

la rivière, la cheminée, le vin et la mezzanine… Qu’est-ce que les chutes du

Niagara ou la plage de Waikiki auraient pu nous offrir de plus ? On se borna

à barrer le chemin par une corde à laquelle on accrocha une pancarte

marquée :

 

JEUNES MARIÉS . ALLEZ VOUS FAIRE VOIR.

 

La corde resta en place deux semaines durant. Je sais que ce n’est pas

sympa de censurer ainsi les détails croustillants, mais par les cornes du

diable, nous habitons toujours ici. Nos voisins vont lire ce récit, de même

que nos parents et nos amis. Que pourrais-je dire ? Ce furent deux semaines

fort agréables. Allez vous faire voir !

 

On a détaché la corde au soir du 21 mai, un vendredi, parce que le 22,

c’était un tas de choses à la fois : d’abord, c’était l’ouverture de la pêche à

la truite sur les rivières côtières ; ensuite, cela faisait juste un an que j’avais

signé le bail pour la cabane ; et puis, c’était mon vingt et unième

anniversaire, ce qui signifiait que j’étais maintenant un homme, car aux

Etats-Unis on n’est pas un homme parce qu’on a le droit de voter, d’être

appelé sous les drapeaux, de porter une arme, de prêcher ou de prier, mais

parce qu’on peut boire en toute légalité (ce qui n’était pas pour me

déplaire !). Mais surtout, le 22 mai, c’est le jour où j’ai rencontré Julie, ce

qui en fait le jour le plus étonnant de ma vie. Attention, je n’ai pas dit le jour le plus important ! Le plus important, c’est celui où j’ai effectué le

voyage en compagnie de la femelle chinook. Et je n’ai pas dit non plus le

plus agréable ! Le plus agréable, c’est le jour de soixante heures et quelque

que j’ai passé avec Eddy, à partir du soir d’Halloween. Ce n’est que le plus

étonnant. Et il a commencé comme tout a commencé dans ma vie…

par une partie de pêche. Eddy et moi, Rodney et Rodneyetta (la canne à

mouche de deux mètres quarante d’Eddy), nous avons suivi à pied le cours

de la Tamanawis. Nous avons refait le chemin le long duquel m’avait

conduit la femelle chinook, mais en nous arrêtant en route pour attraper des

cutthroats indigènes. Aucun de nous n’avait pêché depuis la mi-mars et la

présence des dernières steelheads. C’était un vrai plaisir de retrouver toute

l’ancienne magie, car rien ne vaut le spectacle d’une truite qui danse dans la

rivière et fait palpiter la canne entre vos mains comme un cœur. Cela

produit sur celles-ci le même effet que la vue de votre petite amie produit

sur votre corps, que les rêves d’éternité produisent sur votre cœur, que le

chocolat au lait produit sur votre palais… Et pourtant, nous avons tué deux

truites. C’est plutôt bizarre de tuer son cavalier ou sa cavalière, mais c’est

néanmoins ce que nous avons fait. Nous l’avons fait parce que le monde est

bizarre, parce qu’il s’agit d’un monde dans lequel, qui que vous soyez, où

que vous habitiez, quoi que vous mangiez, quoi que vous choisissiez ou ne

choisissiez pas de comprendre et d’apprécier, c’est le sacrifice — le

sacrifice doux et sanglant — qui vous nourrit. Nous avons donc tué deux

truites, mais nous ne connaissions aucune prière sacrificielle, de sorte que

nous nous sommes simplement agenouillés sur la berge pour les féliciter de

s’être bien battues, puis nous avons murmuré : « Nage, petite âme. Deviens

un oiseau, une souris chantante ou une baleine. » Après quoi, nous avons

brisé leurs corps pour nourrir le nôtre.

Sur le chemin du retour, nous avons croisé un pêcheur dans le courant de

H2O, de fait une femme à l’allure d’intellectuelle qui, vêtue de tweed, nous

tournait le dos cependant qu’elle effectuait des lancers spectaculaires vers le

trou près de la berge opposée, celui-là même où Eddy avait ferré le chinook.

Il paraissait évident que les femmes aimaient particulièrement cet endroit.

Un peu plus bas, dans le pool de Ma, il y avait un autre pêcheur, un vieux

pêcheur au coup, le chapeau de paille rabattu sur les yeux, la pipe au bec et

aux trois quarts endormi, sans nul doute un disciple de l’École de Pêche Écrevisse Benson. Puis, près du tas de bois, domaine des écureuils, nous

sommes tombés sur Bill Bob.

Il construisait quelque chose. On n’arriva pas à voir quoi, mais il était

clair qu’il avait commencé au début de la matinée. Il y avait à côté de lui

une petite tronçonneuse, un marteau et des clous, un niveau à bulle, une

perceuse, des boulons et des clés. À l’aide de bouts de bois et de morceaux

de ferraille ainsi que de tubes en carton, il fabriquait un labyrinthe composé

de rampes, de tunnels, de ponts et d’échangeurs qui ressemblait à une

version condensée par le Reader’s Digest du réseau d’autoroutes de Los

Angeles. Il avait ses deux radios branchées et réglées si fort qu’il ne

s’aperçut pas de notre présence avant qu’Eddy lui eût arraché les écouteurs.

Il sauta en l’air, afficha un grand sourire, puis nous serra dans ses bras —

surtout Eddy. Elle lui demanda ce qu’il faisait, et il répondit que c’était

quelque chose pour les écureuils et pour moi à l’occasion de mon

anniversaire. Et comment appelait-il ça ? lui demanda-t-elle.

« Un circuit de rats.

— Quelle merveille ! m’exclamai-je.

— Soit pas “sarcaustique”, répliqua Bill Bob.

— Un circuit de rats ! Juste ce dont les écureuils et moi rêvions depuis

toujours.

— T’inquiète pas. Y aura pas de rats dedans.

— Ah, excellente nouvelle.

— Comment ça marche ? demanda Eddy.

— Tu mets des cacahuètes dedans et tu t’éloignes pour regarder les

écureuils venir et courir tout autour. Ça leur donnera une idée de ce qui les

attend quand ils deviendront des gens. »

Je ricanai.

« Tu as parlé à ce maudit Titus !

— C’est pas vrai !

— Alors où tu as pêché cette idée que les écureuils deviendraient des

gens ? Ou qu’ils aient besoin de savoir à quoi ça ressemble d’être des gens ?

— C’est Descartes.

— Ah bon ? Et qui a parlé pour Descartes ?

— Titus. Et alors ?

— Alors, même si Titus peut parler à la place de Descartes, Descartes

n’est pas un écureuil.

— Et alors ?

— Alors, comment peut-il savoir que les écureuils veulent devenir des

gens ?

— Et toi, comment tu sais qu’y veulent pas ?

— Je ne sais pas, reconnusse.

— Je sais que tu sais pas, dit Bill Bob. Mais Descartes, il sait. Y me l’a

dit.

— Titus te l’a dit, tu veux dire.

— Je veux dire Descartes. » Bill Bob me lança un regard incendiaire.

« T’es jaloux, c’est tout. Sois pas jaloux, Gus. T’inquiète pas, c’est à toi et

pas à Titus ou à Descartes que je demanderai si je veux savoir ce que c’est

d’être un garde-bœuf !

— C’est quoi, ça ? interrogea Eddy.

— Un minable petit héron qui bouffe des insectes, répondit Bill Bob.

Maintenant, tire-toi, garde-bœuf. Va bouffer des mouches et fiche-moi la

paix. J’ai du boulot. »

Je haussai les épaules et me dirigeai vers la porte de derrière…

et là, au soleil, dans un minuscule fauteuil en osier, dormait le plus petit

être humain que j’aie jamais vu, une fille âgée de moins de deux mois, ou

peut-être même d’un mois ! Eddy sursauta. Bill Bob pouffa de rire. Je

regardai, bouche bée.

« Mais qu’est-ce que c’est que ça ? m’écriai-je.

— Chut, fit Bill Bob. C’est Julie. »

Julie ? Qui était Julie ? Ou plutôt, à qui était-elle ? Je n’avais pas vu de

femme enceinte depuis Ma, ça faisait près de dix ans. Je me tournai vers

Bill Bob, saisi d’un affreux soupçon… Non ! impossible ! Il n’avait même

pas encore de duvet ! Mais d’où pouvait bien sortir cette Julie ?

Je rejoignis Eddy qui avait couru s’agenouiller à côté du bébé. Bill Bob

se glissa entre nous et nous entoura de ses bras. Julie était si minuscule, son

visage si grassouillet et innocent, ses bras si couverts de plis et ses cheveux

— du moins le peu qu’elle avait — si blonds, qu’il me fallut un moment

pour m’apercevoir qu’elle avait un air familier. Étrangement familier !

Malgré tous les efforts d’imagination qu’on pouvait faire, le visage n’était

pas beau, mais il avait quelque chose de merveilleux : on aurait dit celui du

vieil homme le plus petit et le plus gentil du monde. Mais quel vieil

homme ? Je mis du temps à comprendre, non que ce ne fût pas évident, mais cela paraissait tellement invraisemblable ! Je finis cependant par

réaliser :

« Mon Dieu ! Bill Bob ! C’est H2O tout craché ! »

Il rit. D’un air entendu.

« Bon Dieu de merde ! C’est notre petite sœur !

— Ouaip, confirma Bill Bob.

— Surveille un peu ton langage, Gus, me reprit Eddy. Elle a fait un long

chemin pour te voir. »

Je n’arrivais pas à m’arracher à Julie.

« Bon Dieu ! Regardez-la ! On dirait une H2O qui a rétréci au lavage ! »

Eddy et Bill Bob éclatèrent de rire et s’embrassèrent. Quant à moi, je

ressemblais à un paquet de boue. J’étais complètement démonté.

L’existence de ce bébé dépassait mon entendement. À l’évidence, ce n’était

pas un enfant adopté, pauvre petite chose. Mais Ma avait quoi, quarante

ans ? Et H2O, au moins quatre-vingt-dix ? Julie ! Nommée sûrement ainsi

en l’honneur de Juliana Berners, la mère de la pêche à la mouche

moderne…

Bill Bob éteignit ses radios. Il étudia mon expression.

« Qu’est-ce qui ne va pas, Gus ?

— Rien, rien.

— Allez, dit-il en souriant et me saisissant le bras. Viens voir de quoi

Julie est capable. » On se pencha sur le visage de notre petite sœur.

« T’entends ? Tu l’entends ? T’entends comme elle arrive à faire siffler l’air

qui lui entre et lui sort par le nez ? Et toute seule en plus ! »

J’écoutai. C’était vrai. L’air frais aux senteurs de cèdre entrait dans son

nez, version miniature de celui de H2O, puis ressortait, chaud et humide,

imprégné du parfum de Julie. Et en effet, elle faisait cela toute seule ! Mon

cœur retrouva ses anciens élans. La gorge serrée, je clignai des yeux.

« Où est Ma ? croassai-je. Où est H2O ? »

Je ne les avais pas vus depuis si longtemps — depuis le jour où j’avais

remonté le cours du Sisisicu, le jour où j’avais trouvé que Ma avait pris du

poids. Par les cornes du diable ! elle était enceinte ! Mon Dieu ! comme je

désirais les voir ! Ils devaient s’imaginer que je les haïssais… je ne leur

avais pas présenté Eddy, je n’avais même pas écrit ou téléphoné,

mais qu’est-ce que Bill Bob me voulait ?

Il m’entraîna vers le bord de la falaise qui surplombait la rivière, puis me

désigna le courant de H2O : la femme que nous avions croisée, Eddy et

moi, était toujours là, vêtue d’un pantalon de pêche et de tweeds anglais, tel

un double femelle de H2O. Et alors qu’on regardait, elle effectua un lancer

si parfait que sa mouche retomba comme une manne juste derrière une

souche à demi immergée. Aussitôt, une truite goba la mouche. La femme

ferra, et quand elle poussa un cri de guerre à la Comanche qui nous déchira

les oreilles, je répondis par un cri semblable. Ma ! Je dévalai la falaise, suivi

de Bill Bob, tandis qu’Eddy venait derrière avec Julie. Soudain, une étrange

pensée me vint à l’esprit et je m’arrêtai net, de sorte que Bill Bob me

télescopa. Je regardai en amont. Le pêcheur au coup était toujours là, assis

près du pool de Ma, avec sa salopette et sa pipe, occupé à terroriser une

boîte de vers. Quand il me vit, il ôta son chapeau de paille et l’agita façon

Hopalong Cassidy, dévoilant le crâne chauve de Henning Hale-Orviston. Je

ne savais plus où me tourner. J’avais tellement envie de les embrasser tous

les deux que je demeurai planté sur place, attendant qu’ils viennent nous

rejoindre. Pendant ce temps-là, Bill Bob me dit :

« Ton copain nous rend visite depuis c’t automne.

— Mon copain ? Quel copain ?

— Ma l’appelle le “Prof Poches”.

— Titus est venu vous voir ?

— Ouais. Ma, H2O et lui sont copains eux aussi. Et puis Descartes, aussi.

— Mais… de… de quoi vous parlez ? Titus et H2O, je veux dire. Et Titus

et Ma ?

— Eh ben, on prend le thé… et les chiens sont acceptés. La première

chose que Titus nous a dit, c’est… (II. se livra à une imitation de Titus assez

convaincante, sinon que sa voix était deux octaves plus haut)… “Je pense,

Henning et Carolina, que vous aimeriez savoir qu’en arabe le mot ‘ma’

signifie eau. Ainsi, voyez-vous, Ma et H2O, sans le savoir, Gus vous a

donné à tous les deux le même nom.”

— Comment ils ont réagi ? demandai-je.

— Ils se sont donné du Ma et du H2O, et y nous z’ont dit à Titus et à moi

de faire pareil si on voulait, et maintenant, tout le monde les appelle comme

ça, même ceux de la Haute Église, mais c’est pas ça qui les a changés.

Depuis le soir où t’as brûlé Nijinski, y sont plus pareils. Ils se sont mis à

pêcher ensemble et à se montrer comment y pêchaient, et c’est là que j’ai commencé à y aller aussi parce que ça devenait marrant. Et c’est là qu’y

z’ont dû fabriquer Julie, je suppose. Et puis H2O s’est payé un vélo pour se

balader avec moi.

— H2O fait du vélo avec toi ? »

Bill Bob acquiesça d’un signe de tête. Je les imaginais, lui avec ses petits

drapeaux, ses cartes à jouer qui claquaient sur les rayons, ses tubes de jus

d’orange et ses radios, et H2O avec ses tweeds qui s’essoufflait derrière.

Décidément, c’était trop ! Une boule dans la gorge, je clignai de nouveau

des paupières.

« Y fait un tas de trucs avec moi, maintenant, reprit Bill Bob. Et y veut en

faire aussi avec toi, sauf que Ma a décidé de te faire une surprise. C’est pour

ça que je t’ai raconté qu’on jouait aux chaises musicales, tu te rappelles ?

Parce que Ma montait des mouches et que H2O fabriquait une canne pour la

pêche au coup. C’était un secret et c’est pour ça que je t’ai menti. Je t’ai

bien eu, hein ?

— Pour ça, oui, répondisse.

— Et des fois, Descartes et moi, on va pisser dans le parc, tout ça parce

que Titus apporte des conneries à lire à Ma et à H2O et y z’aident H2O pour

son nouveau livre. Le répète pas à Titus, mais y a que H2O qui lit ses

conneries, et y raconte à Ma, comme ça tous les deux peuvent blablater

avec Titus.

— De quoi elles parlent, les conneries à Titus ? intervint Eddy.

— Oh, de pêche, d’âmes, des trucs comme ça, je sais pas. Et y a Julie,

aussi. Un livre qu’est écrit par la dame qui lui a donné son nom.

— Juliana Berners, c’est ça ?

— Quéque chose comme ça, mais c’est pas elle. Celle-là, c’est qui ? Une

reine ?

— Mais non, roi des idiots. C’était une pêcheuse à la mouche de l’ancien

temps. Mais alors d’où vient le nom de Julie ?

— De Lady Julian de Norwich.

— C’est qui ?

— Une sorte de dame anglaise que Titus voulait faire connaître à H2O

parce qu’elle parle à Dieu et à des gens comme ça.

— Oh ?

— Tu sais ce qu’il a dit ?

— Qui ?

— Dieu, espèce de crétin. À Lady Julian.

— Ah non.

— Tu veux que j’te dise ?

— Ouais, dis-moi.

— Y lui a dit : “Je pourrais créer toutes choses pour le mieux, je peux

créer toutes choses pour le mieux, je devrais créer toutes choses pour le

mieux et je dois créer toutes choses pour le mieux, et tu devras veiller toi-

même à ce que toutes choses soient pour le mieux…” »

Eddy et moi, on échangea un regard, et on sentit l’hameçon s’enfoncer

plus profondément. Bill Bob bomba le torse.

« Je l’ai appris par cœur, dit-il. À cause de Julie. »

Ma nous rejoignit la première. (Elle avait remis la truite à l’eau après

l’avoir amenée au bord.) Elle escalada la berge à grandes enjambées dans sa

tenue à la H2O, jeta les bras autour d’Eddy en disant : « Ma fille ! » Eddy

sourit et dit : « Ma. » Là, je craquai… Ma vit ma figure et hurla : « Fichtre !

fichtre ! Mais c’est Gus le Pleurnichard ! » Elle rit, m’embrassa, puis

demanda : « Alors, qu’est-ce que tu penses de ta p’tite sœur, fiston ? »

J’essayai de répondre, mais j’éclatai en sanglots. H2O arriva à son tour, me

regarda un instant et son visage commença à se défaire… tandis que,

soudain, les souvenirs me revenaient en foule : comment, quand j’étais

petit, il me portait sur son dos pour traverser les torrents, cependant que je

m’accrochais à son cou et regardais le flot tumultueux s’écraser contre ses

bottes, et comment, jamais, il n’avait vacillé. Je me précipitai contre lui et,

de nouveau, je m’accrochai à son cou… et on resta là, dans les bras l’un de

l’autre, pleurant à chaudes larmes, au point que Ma en fut écœurée.

« Bon sang de bonsoir ! Eddy ! s’exclama-t-elle. On dirait qu’on a toutes

les deux épousé de vraies fontaines d’eau salée. Quelqu’un a soif ? »

Elle fit un pas vers H2O et lui lécha la figure.

 

Il arrive souvent que les gens ne sachent pas de quoi ils parlent, mais

quand ils parlent d’amour, c’est encore pire ! Tout ce qu’on peut dire avec

certitude au sujet de l’amour, c’est qu’on ne peut pas en dire grand-chose.

Ce qui n’empêche pas d’essayer. On peut établir des analogies. L’amour

ressemble à un tas de choses. À une rivière à truites, par exemple : essayez

de capturer une rivière à truites avec un barrage et vous avez un lac ;

essayez de l’attraper avec un seau et vous avez un seau d’eau ; essayez d’en mettre un peu sous un microscope et vous avez un gros plan sur des

micromachins informes qui se tortillent. Lorsqu’elle coule entre ses deux

berges, à son propre rythme et comme il lui plaît, une rivière à truites n’est

qu’une rivière à truites.

L’amour est aussi un sumac vénéneux. On ne peut pas expliquer la

démangeaison qu’il provoque à celui qui ne l’a jamais ressentie. Et on ne

peut pas expliquer l’amour à celui qui n’a jamais été piqué par le sumac

vénéneux… non, non, je plaisante. Ce que je veux dire, c’est que l’amour

ressemble vraiment au sumac vénéneux : il est très contagieux. Vous le

grattez, cela empire. Touchez quelqu’un avec, et il l’attrape à son tour. Par

contre, ce que l’amour n’est pas, c’est le poisson moyen ; si l’amour était un

poisson, il serait suicidaire : il désirerait être pris.

Je ne sais pas où je l’ai attrapé pour la première fois. Je soupçonne que je

l’avais depuis toujours mais que je l’ignorais — peut-être parce que le

murmure des rivières à truites avait étouffé sa voix, l’avait endormi, l’avait

engourdi et m’avait hypnotisé pour que je ne l’entende pas. Et je pense

aussi que ceux qui croient ne pas l’avoir et ne pas le vouloir feraient bien de

se montrer vigilants, car il peut vous attraper n’importe quand, n’importe

où, n’importe comment, et vous ne vous rendez même pas compte que vous

l’avez avant de commencer à vous gratter, et plus vous vous grattez, plus il

vous démange, et plus il vous démange, plus vous l’appréciez, au point d’en

être infesté et de vous asseoir pour écrire des conneries pareilles au lieu

d’aller pêcher ! Comme il est effrayant cet amour ! Il peut représenter un

danger pour vous-même. Il peut vous changer. Il peut vous amener à faire

de drôles de choses. Regardez par exemple ce qu’il m’a amené à faire avec

mon ordre d’incorporation !

En décembre, avant notre mariage, j’ai en effet reçu mon ordre

d’incorporation, pratiquement pour Noël. Il est arrivé dans une enveloppe,

accompagné d’une lettre du Gouvernement. C’était la première fois que je

recevais une lettre du Gouvernement, aussi l’ai-je examinée avec une

grande attention. Elle avait un côté solennel. Je voyais bien qu’elle se

donnait de grands airs et qu’elle tenait à ce que je la juge importante. Cela

aurait peut-être réussi sans Eddy, le chinook et la caresse d’une main qui

m’avaient montré ce qui était réellement important. La lettre n’en était pas

moins intéressante. Le Gouvernement me disait que je devais porter tout le

temps l’ordre d’incorporation sur moi, parce que telle était la loi. En revanche, le Gouvernement ne me disait pas de quel type de loi il s’agissait,

mais il m’en communiquait les références, lesquelles étaient assez

nombreuses : c’était une loi de la catégorie 45-Sec.rGffl289bdbdbd-$XK.

Une véritable formule de nécromancien. La Magie des nombres du

Gouvernement. J’aurais pu en être intimidé, mais on trouve beaucoup de

trucs du même genre dans l’industrie des articles de pêche, et on apprend à

ignorer les chiffres, les lettres et les traits d’union pour poser des questions

simples, du genre : « J’ai vu une canne 45-Sec.rGff, un moulinet $XK et

une ligne 1289bdbdbd, mais ce que je voudrais savoir, c’est si on les a bien

en main, si c’est agréable à l’œil, si ça titille la bonne vieille intelligence

naturelle quand on les essaye. » Et dans ce cas-là, j’envisagerai peut-être de

les acheter ou de tâcher d’en fabriquer de semblables.

Voilà à quoi je pensais en examinant l’ordre d’incorporation que le

Gouvernement voulait que je porte sur moi. Il n’était pas lourd, rien de tel,

et il ne me posait aucun problème sur le plan physique. Je pouvais

simplement le glisser dans ma poche — il risquait tout au plus de se

mouiller. J’ai bien regardé ce qui était écrit dessus : il y avait mon nom,

mon âge et mon adresse, ainsi qu’une note rappelant, comme dans la lettre,

que je devais le garder en permanence sur moi ; on me précisait aussi que

j’étais classé « 1-H » et d’autres choses dont je ne me souviens pas. Par

contre, je me souviens que j’étais debout à côté de la boîte aux lettres et que

des nuages couraient dans le ciel, de gros nuages d’hiver annonciateurs de

tempête qui s’amassaient, cependant que les arbres échangeaient des

murmures à propos de la menace qu’ils représentaient. Je me souviens qu’il

y avait des steelheads dans la rivière et des animaux dans la forêt, ainsi

qu’un oiseau qui tournait de temps en temps dans le ciel. Il y avait Eddy

dans la cabane, il y avait nos amis éparpillés le long de la vallée, qui tous

vaquaient à leurs occupations. Et il y avait un Jumeau Jardin caché dans

mon ombre, laquelle était cachée par les nuages. Et il y avait une ligne

invisible qui partait de mon cœur, traversait ma tête et montait vers le

Royaume où l’Être de Lumière m’attendait, nous attendait tous…

et puis il y avait cet ordre d’incorporation. Il avait l’air de moins en

moins important. Je n’étais pas sûr de vouloir qu’on me rappelle sans cesse

mon nom, mon adresse ou mon âge, ou encore le fait que j’étais classé « 1-

H ». Je ne savais même pas ce que 1-H signifiait. Être désigné par le

premier nombre me faisait néanmoins l’effet d’un éloge. C’était toujours mieux que d’être 23-H, 135-H ou quelque chose comme ça. Mais si c’était

un éloge, qu’est-ce que cela entraînait ? Je l’ignorais. J’ai été le montrer à

Eddy.

Elle n’a aimé ni la lettre, ni l’ordre d’incorporation. Elle ne les a pas

aimés du tout. Elle a dit que cela signifiait que je pouvais être appelé à faire

mon service militaire et que j’avais attendu trop longtemps pour m’inscrire

dans une université quelconque et obtenir ainsi un sursis. Elle a dit que si

j’étais appelé, je partirais sans doute pour le Vietnam. Elle a semblé plutôt

bouleversée. Je me suis efforcé de lui remonter le moral. Je lui ai dit que, de

toute façon, je ne me serais inscrit nulle part, si ce n’était pour enseigner la

pêche, mais elle s’est énervée, a répliqué que je ne savais pas ce que je

disais. Est-ce que je me rendais compte de ce qui se passait au Vietnam et

de ce qui m’attendait si j’y allais ? Non, ai-je répondu, je ne me rends pas

compte. J’ai été chercher l’atlas et je l’ai ouvert à la page du planisphère.

Eddy s’est assise à côté de moi. On a regardé où était le Vietnam et où était

l’Oregon, et j’ai constaté qu’en dehors de toute autre chose, le Vietnam était

sacrément loin. Je l’ai fait remarquer à Eddy et elle m’a traité de grand idiot

puis, au bord des larmes, elle m’a serré dans ses bras. Je lui ai demandé

combien de temps je devrais y rester si je partais. Presque deux ans, m’a-t-

elle répondu. Si elle était à ma place, est-ce qu’elle partirait ? lui ai-je

demandé. Non, elle ne partirait pas. J’ai dit : « On ne fait qu’un, tu es

d’accord ? » Oui, a-t-elle répondu. « Et ce n’est pas une loi qui a décrété

qu’on ne faisait qu’un, mais le vœu qu’on a prononcé, tu es toujours

d’accord ? » Oui, a-t-elle de nouveau répondu. « Eh bien, dans les livres de

Titus, quand la loi exige des gens qu’ils brisent leurs vœux, les gens

n’obéissent pas. Je crois que je vais faire pareil. » J’ai pris une bouteille de

vin vide, j’ai glissé la lettre et l’ordre d’incorporation à l’intérieur, puis j’ai

remis le bouchon et j’ai été la jeter dans la Tamanawis. Je ne l’ai jamais

revue. J’ignore ce qui lui est arrivé. Peut-être qu’elle s’est cassée sur un

rocher et qu’elle a coulé. Peut-être qu’elle a dérivé jusqu’à l’océan. Peut-

être qu’elle a dérivé jusqu’au Vietnam. Je ne sais pas. C’était à la rivière et

pas à moi d’en décider.

Quelques semaines plus tard, j’ai reçu une nouvelle lettre du

Gouvernement. Elle m’annonçait qu’il allait y avoir un tirage au sort pour

décider si je serais ou ne serais pas appelé sous les drapeaux. Et si ce n’était

pas moi, ce serait qui ? Elle expliquait qu’on mettrait les dates de naissance de tout le monde dans une espèce de cuve, de tonneau ou je ne sais quoi,

qu’on remuerait le tout, puis qu’un certain général Louis B. Hershey

plongerait la main dans le tonneau pour en sortir les dates de naissance une

par une, et que c’est dans cet ordre-là que les gens seraient incorporés et

envoyés au Vietnam ou ailleurs. C’est cette lettre qui m’a apporté la preuve

que ceux qui travaillent au Gouvernement ne sont pas tous sains d’esprit.

En voilà des dispositions incroyables ! Il avait sans doute fallu pas mal de

temps à pas mal de personnes pas très saines d’esprit pour concocter un truc

pareil. Toutefois, je m’interrogeais sur la raison qui poussait le

Gouvernement à me raconter tout cela puisque la décision avait été prise

sans qu’on m’eût seulement consulté. Et puis, d’abord, pourquoi

m’expédiait-on ces lettres ? Je ne savais rien du Vietnam, je ne savais pas

pourquoi on nous envoyait là-bas, et puisque je ne savais pas qui on devait

tuer, ni pourquoi on devait tuer, je pensais que je ferais tout aussi bien de

rester à la maison et de laisser partir ceux qui savaient. Je pensais que rien

de tout cela ne me concernait. De fait, j’en avais tellement la conviction que

je suis allé de nouveau chercher une bouteille de vin vide…

Puis j’ai commencé à m’inquiéter. Qui sait combien de lettres le

Gouvernement jugerait bon de m’envoyer ? Cela pourrait durer des années

et je ne me voyais pas continuer à les jeter à l’eau l’une après l’autre dans

une bouteille. Premièrement, je finirais par être à court de bouteilles et,

deuxièmement, les bouteilles risqueraient de se casser et des gens

pourraient se couper, de stupides petits poissons pourraient manger les

éclats et des mouettes s’étouffer avec les bouchons. Ou peut-être que les

bouteilles ne se briseraient pas, que des baleines les avaleraient telles

quelles en les prenant pour de petits Jonas tout verts et qu’elles se

casseraient dans leurs estomacs et les blesseraient, que des phoques

joueraient avec et se couperaient la bouche, que des pélicans les prendraient

pour des poissons, ou encore que des pêcheurs japonais, Scandinaves,

russes ou péruviens les remonteraient dans leurs filets et que les messages à

l’intérieur les dérouteraient et les déprimeraient parce que ni eux ni aucun

membre de l’équipage de leurs bateaux ne comprendraient l’anglais. Qui

pouvait savoir ? Pas moi, en tout cas. Aussi ai-je préféré brûler la lettre.

J’en ai reçu une autre. Elle disait, de manière fort détournée, que le

général Louis B. Hershey avait tiré ma date de naissance — le 22 mai — en 301e position sur 365. Je l’ai montrée à Eddy. Elle était contente, car cela

signifiait que je n’irais pas en prison, ni au Vietnam, ni où que ce soit où je

n’avais pas envie d’aller. Mais moi, je n’étais pas content. J’étais même

furieux. Vous vous rendez compte ? J’aurais pu aller en prison, comme ça,

juste pour avoir un anniversaire, juste pour avoir ouvert mon courrier !

Je ne suis pas allé en prison. Pourquoi ? Eh bien, parce que le général

Louis B. Hershey avait une ligne de lumière qui, jaillie de sa tête, menait au

Royaume de Lumière et que le Pêcheur qui attendait au bout manipulait la

ligne comme le fil d’une marionnette, si bien que le général Louis B.

Hershey avait tiré les dates de naissance selon un ordre établi. Ce qui

signifiait que ceux dont les dates sortaient du tonneau étaient conduits par

leur ligne de lumière soit en prison, soit au Canada, soit au Vietnam et que

d’autres, comme moi, restaient où ils étaient. Quel monde étrange ! Je

souhaiterais parfois que cette ligne de lumière et d’amour ressemble

davantage à un fil monobrin de force cinq cents kilos. Je souhaiterais

parfois qu’elle ne soit qu’un foutu câble d’acier, car lorsque la ligne est si

ténue et le pouvoir d’équilibre de la main du Pêcheur si grand, il est

drôlement facile pour le menu fretin qu’est l’homme de penser et d’agir

comme si la ligne d’amour n’existait pas et de faire aux autres des choses

stupides, absurdes et horribles comme de mettre des dates d’anniversaires

dans un tonneau et d’en extraire quelques-unes pour que ceux à qui elles

correspondent aillent tuer d’autres gens. Face à de tels événements, je ne

peux m’empêcher de regretter qu’il ne tire pas un bon coup sur la ligne pour

secouer un peu ceux qui le méritent. Tout cela, c’est dans ma tête. Dans

mon cœur, je n’ignore pas que l’Homme-Pêcheur sait ce qu’il fait : le bras

comme des rivières, la main comme des océans, il surveille ses lignes avec

une patience infinie, bienveillant à l’égard de ceux qui L’aiment, mirage à

l’égard de ceux qui ne L’aiment pas.

En définitive, ce qui compte, c’est la manière de voir les choses. Et la

manière dont on voit les choses dépend de la manière dont Sa ligne vous

conduit à les voir. Depuis quelque temps, j’essaye quant à moi de voir les

choses comme un homme du nom de Hu :

Il était une fois un vieux taoïste du nom de maître Hu qui vivait dans un

village de l’ancienne Chine. Hu aimait Dieu et Dieu aimait Hu. Quoi que fît

Dieu, Hu était content, et quoi que fît Hu, Dieu était content. Ils étaient amis, et même si bons amis qu’ils plaisantaient beaucoup ensemble. Hu

s’amusait à appeler Dieu « le Gros Balourd ». Voilà comment il blaguait.

Dieu était content. Il lui retournait la plaisanterie et, par exemple, lui

couvrait le visage de verrues, lui mettait des kystes sur le cuir chevelu, de

l’arthrite dans les mains, une bosse dans le dos, des chancres dans la bouche

et de la goutte dans les pieds. Voilà comment II blaguait. Sacré Dieu ! Quel

blagueur ! Mais Hu était content.

Maître Hu devint bossu comme un crapaud, tordu comme du bois de

merisier, un vrai bretzel humain. « Espèce de Gros Balourd ! » criait-il à

Dieu en riant. Dieu était content. Il affligea Hu d’une jambe droite plus

courte de vingt-cinq centimètres que la gauche afin de montrer qu’il

écoutait. Et Hu riait de plus belle, marchait en décrivant de petits cercles

pour exhiber sa jambe atrophiée et disait aux villageois : « Ha ! ha ! ha !

regardez ! le Gros Balourd m’écoute ! Regardez comme Il me fait bossu,

tordu et laid ! Il me fait rire tout le temps ! C’est à cela que sert un Ami ! »

Et les habitants du village le regardaient en secouant la tête : oui, le vieux

Hu ressemblait à un épouvantail, à un cadavre ambulant, à une serpillière. Il

adressait des clins d’œil aux villageois, levait les yeux vers Dieu et criait :

« Alors ! Gros Balourd ! et maintenant ? » Et crac ! une nouvelle verrue lui

poussait !

Les gens secouèrent tant la tête que leurs langues se délièrent. Ils

disaient : « Ce pauvre maître Hu est devenu fou. » Et c’était peut-être vrai.

Peut-être que Dieu lui avait envoyé la folie en même temps que les verrues,

les kystes, la bosse et la goutte. Qu’est-ce que Hu en avait à faire ? Il était

content. Il aimait Dieu, Dieu l’aimait, et Hu était le vieil homme le plus

courbé, le plus laid et le plus heureux de l’empire jusqu’au jour où il

murmura :

 

Alors ! Gros Balourd ! et maintenant ?

 

Dieu prit la ligne de Hu dans sa main et la tira droit à Lui. Hu était

content. C’est à cela que sert un Ami.

 

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