La vie selon Gus Orviston
Dernier chapitre
Il n’y a plus grand-chose à raconter. C’était de la ligne de lumière et de la
caresse donnée par la main de l’amour que je voulais parler. Maintenant je
l’ai fait, ou du moins ai-je essayé de le faire. Peut-être que, désormais, le
fantôme du vieil Izaak Walton, son livre et la Controverse me laisseront
tranquille. Ou peut-être pas. Cela m’est un peu égal à présent, car je ne suis
plus aussi exigeant que par le passé. Je prends les bonnes choses avec les
mauvaises et je vis parfaitement heureux. C’est-à-dire que je suis accroché
par le cœur jusqu’à ma mort. Qui pourrait demander plus ?
Comme promis, Eddy revint au coucher du soleil. Je lui fis le récit des
événements de la nuit et de l’aube, mais j’étais si épuisé et excité que ledit
récit se révéla plutôt décousu. Pourtant, lorsque j’eus terminé, elle demeura
un long moment silencieuse, plongée dans ses réflexions. Puis elle dit : « Je
t’aime. » Vous vous rendez compte ? Elle ne m’avait encore rien dit de
pareil ! Et je n’avais rien fait pour cela. C’était l’œuvre du Dieu dans la
Lumière. Moi, je me contentais de pendre au bout de la ligne. N’empêche
qu’elle l’avait dit. Elle dit aussi qu’elle resterait toute la semaine, mais elle
ne tint pas parole : elle resta un mois entier, trois mois entiers, six mois
entiers. Et puis un jour de mai, on partit pour Portland, on arracha Titus et
Descartes à leur appartement, on kidnappa Bill Bob à la sortie de son école,
puis on se rendit dans un patelin paumé où un juge de paix célébra notre
mariage comme au siècle dernier. Bill Bob était témoin. Titus prononça un
discours sur le Code de la Chevalerie, le personnage de Béatrice, l’Union
Mystique, les Avatāra, Leïla et Magnun et ainsi de suite, jusqu’à ce
qu’Eddy me souffle qu’on aurait dû prendre Titus comme témoin et laisser
le discours à Bill Bob. Pendant ce temps-là, Descartes s’était installé dans
un fauteuil pour suivre la cérémonie, seulement il s’agissait du fauteuil
pivotant derrière le bureau du juge de paix, et quand il commença à se
balancer, le fauteuil se mit à grincer. Entendant cela, le juge de paix se
tourna vers le chien et aboya : « Dis donc, mon vieux, tu veux descendre de
là tout de suite ! »… Descartes cessa de se balancer. Il plissa son front
formidable, fixa ses yeux turquoise sur le juge, puis il chanta. C’était une chanson silencieuse, chantée seulement par les yeux, une chanson qui
parlait de force, de crocs, de bonds soudains et de chairs déchiquetées, de
fontaines de sang et d’atroces souffrances. Le juge entendit la chanson,
devint écarlate, puis livide, puis bleu, se racla la gorge, rectifia son nœud de
cravate et écorcha le discours qu’il répétait pourtant depuis trente ans avec
toute la suavité requise. La chanson ajouta aux solennités la note de
solennité qui manquait (le témoin était en tenue de gym et sirotait du jus de
raisin pendant qu’on répondait « oui » aux questions traditionnelles).
Ensuite, Descartes sauta au sol, agita la queue, nous lécha tous les deux et, à
en croire Titus, grogna : « Gus et Eddy Orviston, eh ben ! » C’était touchant
de le voir ainsi presque à court de mots.
On laissa nos copains à Portland, et on retourna au bord de la Tamanawis.
Notre « lune de miel », on la passa à la maison : il y avait le bois de cèdres,
la rivière, la cheminée, le vin et la mezzanine… Qu’est-ce que les chutes du
Niagara ou la plage de Waikiki auraient pu nous offrir de plus ? On se borna
à barrer le chemin par une corde à laquelle on accrocha une pancarte
marquée :
JEUNES MARIÉS . ALLEZ VOUS FAIRE VOIR.
La corde resta en place deux semaines durant. Je sais que ce n’est pas
sympa de censurer ainsi les détails croustillants, mais par les cornes du
diable, nous habitons toujours ici. Nos voisins vont lire ce récit, de même
que nos parents et nos amis. Que pourrais-je dire ? Ce furent deux semaines
fort agréables. Allez vous faire voir !
On a détaché la corde au soir du 21 mai, un vendredi, parce que le 22,
c’était un tas de choses à la fois : d’abord, c’était l’ouverture de la pêche à
la truite sur les rivières côtières ; ensuite, cela faisait juste un an que j’avais
signé le bail pour la cabane ; et puis, c’était mon vingt et unième
anniversaire, ce qui signifiait que j’étais maintenant un homme, car aux
Etats-Unis on n’est pas un homme parce qu’on a le droit de voter, d’être
appelé sous les drapeaux, de porter une arme, de prêcher ou de prier, mais
parce qu’on peut boire en toute légalité (ce qui n’était pas pour me
déplaire !). Mais surtout, le 22 mai, c’est le jour où j’ai rencontré Julie, ce
qui en fait le jour le plus étonnant de ma vie. Attention, je n’ai pas dit le jour le plus important ! Le plus important, c’est celui où j’ai effectué le
voyage en compagnie de la femelle chinook. Et je n’ai pas dit non plus le
plus agréable ! Le plus agréable, c’est le jour de soixante heures et quelque
que j’ai passé avec Eddy, à partir du soir d’Halloween. Ce n’est que le plus
étonnant. Et il a commencé comme tout a commencé dans ma vie…
par une partie de pêche. Eddy et moi, Rodney et Rodneyetta (la canne à
mouche de deux mètres quarante d’Eddy), nous avons suivi à pied le cours
de la Tamanawis. Nous avons refait le chemin le long duquel m’avait
conduit la femelle chinook, mais en nous arrêtant en route pour attraper des
cutthroats indigènes. Aucun de nous n’avait pêché depuis la mi-mars et la
présence des dernières steelheads. C’était un vrai plaisir de retrouver toute
l’ancienne magie, car rien ne vaut le spectacle d’une truite qui danse dans la
rivière et fait palpiter la canne entre vos mains comme un cœur. Cela
produit sur celles-ci le même effet que la vue de votre petite amie produit
sur votre corps, que les rêves d’éternité produisent sur votre cœur, que le
chocolat au lait produit sur votre palais… Et pourtant, nous avons tué deux
truites. C’est plutôt bizarre de tuer son cavalier ou sa cavalière, mais c’est
néanmoins ce que nous avons fait. Nous l’avons fait parce que le monde est
bizarre, parce qu’il s’agit d’un monde dans lequel, qui que vous soyez, où
que vous habitiez, quoi que vous mangiez, quoi que vous choisissiez ou ne
choisissiez pas de comprendre et d’apprécier, c’est le sacrifice — le
sacrifice doux et sanglant — qui vous nourrit. Nous avons donc tué deux
truites, mais nous ne connaissions aucune prière sacrificielle, de sorte que
nous nous sommes simplement agenouillés sur la berge pour les féliciter de
s’être bien battues, puis nous avons murmuré : « Nage, petite âme. Deviens
un oiseau, une souris chantante ou une baleine. » Après quoi, nous avons
brisé leurs corps pour nourrir le nôtre.
Sur le chemin du retour, nous avons croisé un pêcheur dans le courant de
H2O, de fait une femme à l’allure d’intellectuelle qui, vêtue de tweed, nous
tournait le dos cependant qu’elle effectuait des lancers spectaculaires vers le
trou près de la berge opposée, celui-là même où Eddy avait ferré le chinook.
Il paraissait évident que les femmes aimaient particulièrement cet endroit.
Un peu plus bas, dans le pool de Ma, il y avait un autre pêcheur, un vieux
pêcheur au coup, le chapeau de paille rabattu sur les yeux, la pipe au bec et
aux trois quarts endormi, sans nul doute un disciple de l’École de Pêche Écrevisse Benson. Puis, près du tas de bois, domaine des écureuils, nous
sommes tombés sur Bill Bob.
Il construisait quelque chose. On n’arriva pas à voir quoi, mais il était
clair qu’il avait commencé au début de la matinée. Il y avait à côté de lui
une petite tronçonneuse, un marteau et des clous, un niveau à bulle, une
perceuse, des boulons et des clés. À l’aide de bouts de bois et de morceaux
de ferraille ainsi que de tubes en carton, il fabriquait un labyrinthe composé
de rampes, de tunnels, de ponts et d’échangeurs qui ressemblait à une
version condensée par le Reader’s Digest du réseau d’autoroutes de Los
Angeles. Il avait ses deux radios branchées et réglées si fort qu’il ne
s’aperçut pas de notre présence avant qu’Eddy lui eût arraché les écouteurs.
Il sauta en l’air, afficha un grand sourire, puis nous serra dans ses bras —
surtout Eddy. Elle lui demanda ce qu’il faisait, et il répondit que c’était
quelque chose pour les écureuils et pour moi à l’occasion de mon
anniversaire. Et comment appelait-il ça ? lui demanda-t-elle.
« Un circuit de rats.
— Quelle merveille ! m’exclamai-je.
— Soit pas “sarcaustique”, répliqua Bill Bob.
— Un circuit de rats ! Juste ce dont les écureuils et moi rêvions depuis
toujours.
— T’inquiète pas. Y aura pas de rats dedans.
— Ah, excellente nouvelle.
— Comment ça marche ? demanda Eddy.
— Tu mets des cacahuètes dedans et tu t’éloignes pour regarder les
écureuils venir et courir tout autour. Ça leur donnera une idée de ce qui les
attend quand ils deviendront des gens. »
Je ricanai.
« Tu as parlé à ce maudit Titus !
— C’est pas vrai !
— Alors où tu as pêché cette idée que les écureuils deviendraient des
gens ? Ou qu’ils aient besoin de savoir à quoi ça ressemble d’être des gens ?
— C’est Descartes.
— Ah bon ? Et qui a parlé pour Descartes ?
— Titus. Et alors ?
— Alors, même si Titus peut parler à la place de Descartes, Descartes
n’est pas un écureuil.
— Et alors ?
— Alors, comment peut-il savoir que les écureuils veulent devenir des
gens ?
— Et toi, comment tu sais qu’y veulent pas ?
— Je ne sais pas, reconnusse.
— Je sais que tu sais pas, dit Bill Bob. Mais Descartes, il sait. Y me l’a
dit.
— Titus te l’a dit, tu veux dire.
— Je veux dire Descartes. » Bill Bob me lança un regard incendiaire.
« T’es jaloux, c’est tout. Sois pas jaloux, Gus. T’inquiète pas, c’est à toi et
pas à Titus ou à Descartes que je demanderai si je veux savoir ce que c’est
d’être un garde-bœuf !
— C’est quoi, ça ? interrogea Eddy.
— Un minable petit héron qui bouffe des insectes, répondit Bill Bob.
Maintenant, tire-toi, garde-bœuf. Va bouffer des mouches et fiche-moi la
paix. J’ai du boulot. »
Je haussai les épaules et me dirigeai vers la porte de derrière…
et là, au soleil, dans un minuscule fauteuil en osier, dormait le plus petit
être humain que j’aie jamais vu, une fille âgée de moins de deux mois, ou
peut-être même d’un mois ! Eddy sursauta. Bill Bob pouffa de rire. Je
regardai, bouche bée.
« Mais qu’est-ce que c’est que ça ? m’écriai-je.
— Chut, fit Bill Bob. C’est Julie. »
Julie ? Qui était Julie ? Ou plutôt, à qui était-elle ? Je n’avais pas vu de
femme enceinte depuis Ma, ça faisait près de dix ans. Je me tournai vers
Bill Bob, saisi d’un affreux soupçon… Non ! impossible ! Il n’avait même
pas encore de duvet ! Mais d’où pouvait bien sortir cette Julie ?
Je rejoignis Eddy qui avait couru s’agenouiller à côté du bébé. Bill Bob
se glissa entre nous et nous entoura de ses bras. Julie était si minuscule, son
visage si grassouillet et innocent, ses bras si couverts de plis et ses cheveux
— du moins le peu qu’elle avait — si blonds, qu’il me fallut un moment
pour m’apercevoir qu’elle avait un air familier. Étrangement familier !
Malgré tous les efforts d’imagination qu’on pouvait faire, le visage n’était
pas beau, mais il avait quelque chose de merveilleux : on aurait dit celui du
vieil homme le plus petit et le plus gentil du monde. Mais quel vieil
homme ? Je mis du temps à comprendre, non que ce ne fût pas évident, mais cela paraissait tellement invraisemblable ! Je finis cependant par
réaliser :
« Mon Dieu ! Bill Bob ! C’est H2O tout craché ! »
Il rit. D’un air entendu.
« Bon Dieu de merde ! C’est notre petite sœur !
— Ouaip, confirma Bill Bob.
— Surveille un peu ton langage, Gus, me reprit Eddy. Elle a fait un long
chemin pour te voir. »
Je n’arrivais pas à m’arracher à Julie.
« Bon Dieu ! Regardez-la ! On dirait une H2O qui a rétréci au lavage ! »
Eddy et Bill Bob éclatèrent de rire et s’embrassèrent. Quant à moi, je
ressemblais à un paquet de boue. J’étais complètement démonté.
L’existence de ce bébé dépassait mon entendement. À l’évidence, ce n’était
pas un enfant adopté, pauvre petite chose. Mais Ma avait quoi, quarante
ans ? Et H2O, au moins quatre-vingt-dix ? Julie ! Nommée sûrement ainsi
en l’honneur de Juliana Berners, la mère de la pêche à la mouche
moderne…
Bill Bob éteignit ses radios. Il étudia mon expression.
« Qu’est-ce qui ne va pas, Gus ?
— Rien, rien.
— Allez, dit-il en souriant et me saisissant le bras. Viens voir de quoi
Julie est capable. » On se pencha sur le visage de notre petite sœur.
« T’entends ? Tu l’entends ? T’entends comme elle arrive à faire siffler l’air
qui lui entre et lui sort par le nez ? Et toute seule en plus ! »
J’écoutai. C’était vrai. L’air frais aux senteurs de cèdre entrait dans son
nez, version miniature de celui de H2O, puis ressortait, chaud et humide,
imprégné du parfum de Julie. Et en effet, elle faisait cela toute seule ! Mon
cœur retrouva ses anciens élans. La gorge serrée, je clignai des yeux.
« Où est Ma ? croassai-je. Où est H2O ? »
Je ne les avais pas vus depuis si longtemps — depuis le jour où j’avais
remonté le cours du Sisisicu, le jour où j’avais trouvé que Ma avait pris du
poids. Par les cornes du diable ! elle était enceinte ! Mon Dieu ! comme je
désirais les voir ! Ils devaient s’imaginer que je les haïssais… je ne leur
avais pas présenté Eddy, je n’avais même pas écrit ou téléphoné,
mais qu’est-ce que Bill Bob me voulait ?
Il m’entraîna vers le bord de la falaise qui surplombait la rivière, puis me
désigna le courant de H2O : la femme que nous avions croisée, Eddy et
moi, était toujours là, vêtue d’un pantalon de pêche et de tweeds anglais, tel
un double femelle de H2O. Et alors qu’on regardait, elle effectua un lancer
si parfait que sa mouche retomba comme une manne juste derrière une
souche à demi immergée. Aussitôt, une truite goba la mouche. La femme
ferra, et quand elle poussa un cri de guerre à la Comanche qui nous déchira
les oreilles, je répondis par un cri semblable. Ma ! Je dévalai la falaise, suivi
de Bill Bob, tandis qu’Eddy venait derrière avec Julie. Soudain, une étrange
pensée me vint à l’esprit et je m’arrêtai net, de sorte que Bill Bob me
télescopa. Je regardai en amont. Le pêcheur au coup était toujours là, assis
près du pool de Ma, avec sa salopette et sa pipe, occupé à terroriser une
boîte de vers. Quand il me vit, il ôta son chapeau de paille et l’agita façon
Hopalong Cassidy, dévoilant le crâne chauve de Henning Hale-Orviston. Je
ne savais plus où me tourner. J’avais tellement envie de les embrasser tous
les deux que je demeurai planté sur place, attendant qu’ils viennent nous
rejoindre. Pendant ce temps-là, Bill Bob me dit :
« Ton copain nous rend visite depuis c’t automne.
— Mon copain ? Quel copain ?
— Ma l’appelle le “Prof Poches”.
— Titus est venu vous voir ?
— Ouais. Ma, H2O et lui sont copains eux aussi. Et puis Descartes, aussi.
— Mais… de… de quoi vous parlez ? Titus et H2O, je veux dire. Et Titus
et Ma ?
— Eh ben, on prend le thé… et les chiens sont acceptés. La première
chose que Titus nous a dit, c’est… (II. se livra à une imitation de Titus assez
convaincante, sinon que sa voix était deux octaves plus haut)… “Je pense,
Henning et Carolina, que vous aimeriez savoir qu’en arabe le mot ‘ma’
signifie eau. Ainsi, voyez-vous, Ma et H2O, sans le savoir, Gus vous a
donné à tous les deux le même nom.”
— Comment ils ont réagi ? demandai-je.
— Ils se sont donné du Ma et du H2O, et y nous z’ont dit à Titus et à moi
de faire pareil si on voulait, et maintenant, tout le monde les appelle comme
ça, même ceux de la Haute Église, mais c’est pas ça qui les a changés.
Depuis le soir où t’as brûlé Nijinski, y sont plus pareils. Ils se sont mis à
pêcher ensemble et à se montrer comment y pêchaient, et c’est là que j’ai commencé à y aller aussi parce que ça devenait marrant. Et c’est là qu’y
z’ont dû fabriquer Julie, je suppose. Et puis H2O s’est payé un vélo pour se
balader avec moi.
— H2O fait du vélo avec toi ? »
Bill Bob acquiesça d’un signe de tête. Je les imaginais, lui avec ses petits
drapeaux, ses cartes à jouer qui claquaient sur les rayons, ses tubes de jus
d’orange et ses radios, et H2O avec ses tweeds qui s’essoufflait derrière.
Décidément, c’était trop ! Une boule dans la gorge, je clignai de nouveau
des paupières.
« Y fait un tas de trucs avec moi, maintenant, reprit Bill Bob. Et y veut en
faire aussi avec toi, sauf que Ma a décidé de te faire une surprise. C’est pour
ça que je t’ai raconté qu’on jouait aux chaises musicales, tu te rappelles ?
Parce que Ma montait des mouches et que H2O fabriquait une canne pour la
pêche au coup. C’était un secret et c’est pour ça que je t’ai menti. Je t’ai
bien eu, hein ?
— Pour ça, oui, répondisse.
— Et des fois, Descartes et moi, on va pisser dans le parc, tout ça parce
que Titus apporte des conneries à lire à Ma et à H2O et y z’aident H2O pour
son nouveau livre. Le répète pas à Titus, mais y a que H2O qui lit ses
conneries, et y raconte à Ma, comme ça tous les deux peuvent blablater
avec Titus.
— De quoi elles parlent, les conneries à Titus ? intervint Eddy.
— Oh, de pêche, d’âmes, des trucs comme ça, je sais pas. Et y a Julie,
aussi. Un livre qu’est écrit par la dame qui lui a donné son nom.
— Juliana Berners, c’est ça ?
— Quéque chose comme ça, mais c’est pas elle. Celle-là, c’est qui ? Une
reine ?
— Mais non, roi des idiots. C’était une pêcheuse à la mouche de l’ancien
temps. Mais alors d’où vient le nom de Julie ?
— De Lady Julian de Norwich.
— C’est qui ?
— Une sorte de dame anglaise que Titus voulait faire connaître à H2O
parce qu’elle parle à Dieu et à des gens comme ça.
— Oh ?
— Tu sais ce qu’il a dit ?
— Qui ?
— Dieu, espèce de crétin. À Lady Julian.
— Ah non.
— Tu veux que j’te dise ?
— Ouais, dis-moi.
— Y lui a dit : “Je pourrais créer toutes choses pour le mieux, je peux
créer toutes choses pour le mieux, je devrais créer toutes choses pour le
mieux et je dois créer toutes choses pour le mieux, et tu devras veiller toi-
même à ce que toutes choses soient pour le mieux…” »
Eddy et moi, on échangea un regard, et on sentit l’hameçon s’enfoncer
plus profondément. Bill Bob bomba le torse.
« Je l’ai appris par cœur, dit-il. À cause de Julie. »
Ma nous rejoignit la première. (Elle avait remis la truite à l’eau après
l’avoir amenée au bord.) Elle escalada la berge à grandes enjambées dans sa
tenue à la H2O, jeta les bras autour d’Eddy en disant : « Ma fille ! » Eddy
sourit et dit : « Ma. » Là, je craquai… Ma vit ma figure et hurla : « Fichtre !
fichtre ! Mais c’est Gus le Pleurnichard ! » Elle rit, m’embrassa, puis
demanda : « Alors, qu’est-ce que tu penses de ta p’tite sœur, fiston ? »
J’essayai de répondre, mais j’éclatai en sanglots. H2O arriva à son tour, me
regarda un instant et son visage commença à se défaire… tandis que,
soudain, les souvenirs me revenaient en foule : comment, quand j’étais
petit, il me portait sur son dos pour traverser les torrents, cependant que je
m’accrochais à son cou et regardais le flot tumultueux s’écraser contre ses
bottes, et comment, jamais, il n’avait vacillé. Je me précipitai contre lui et,
de nouveau, je m’accrochai à son cou… et on resta là, dans les bras l’un de
l’autre, pleurant à chaudes larmes, au point que Ma en fut écœurée.
« Bon sang de bonsoir ! Eddy ! s’exclama-t-elle. On dirait qu’on a toutes
les deux épousé de vraies fontaines d’eau salée. Quelqu’un a soif ? »
Elle fit un pas vers H2O et lui lécha la figure.
Il arrive souvent que les gens ne sachent pas de quoi ils parlent, mais
quand ils parlent d’amour, c’est encore pire ! Tout ce qu’on peut dire avec
certitude au sujet de l’amour, c’est qu’on ne peut pas en dire grand-chose.
Ce qui n’empêche pas d’essayer. On peut établir des analogies. L’amour
ressemble à un tas de choses. À une rivière à truites, par exemple : essayez
de capturer une rivière à truites avec un barrage et vous avez un lac ;
essayez de l’attraper avec un seau et vous avez un seau d’eau ; essayez d’en mettre un peu sous un microscope et vous avez un gros plan sur des
micromachins informes qui se tortillent. Lorsqu’elle coule entre ses deux
berges, à son propre rythme et comme il lui plaît, une rivière à truites n’est
qu’une rivière à truites.
L’amour est aussi un sumac vénéneux. On ne peut pas expliquer la
démangeaison qu’il provoque à celui qui ne l’a jamais ressentie. Et on ne
peut pas expliquer l’amour à celui qui n’a jamais été piqué par le sumac
vénéneux… non, non, je plaisante. Ce que je veux dire, c’est que l’amour
ressemble vraiment au sumac vénéneux : il est très contagieux. Vous le
grattez, cela empire. Touchez quelqu’un avec, et il l’attrape à son tour. Par
contre, ce que l’amour n’est pas, c’est le poisson moyen ; si l’amour était un
poisson, il serait suicidaire : il désirerait être pris.
Je ne sais pas où je l’ai attrapé pour la première fois. Je soupçonne que je
l’avais depuis toujours mais que je l’ignorais — peut-être parce que le
murmure des rivières à truites avait étouffé sa voix, l’avait endormi, l’avait
engourdi et m’avait hypnotisé pour que je ne l’entende pas. Et je pense
aussi que ceux qui croient ne pas l’avoir et ne pas le vouloir feraient bien de
se montrer vigilants, car il peut vous attraper n’importe quand, n’importe
où, n’importe comment, et vous ne vous rendez même pas compte que vous
l’avez avant de commencer à vous gratter, et plus vous vous grattez, plus il
vous démange, et plus il vous démange, plus vous l’appréciez, au point d’en
être infesté et de vous asseoir pour écrire des conneries pareilles au lieu
d’aller pêcher ! Comme il est effrayant cet amour ! Il peut représenter un
danger pour vous-même. Il peut vous changer. Il peut vous amener à faire
de drôles de choses. Regardez par exemple ce qu’il m’a amené à faire avec
mon ordre d’incorporation !
En décembre, avant notre mariage, j’ai en effet reçu mon ordre
d’incorporation, pratiquement pour Noël. Il est arrivé dans une enveloppe,
accompagné d’une lettre du Gouvernement. C’était la première fois que je
recevais une lettre du Gouvernement, aussi l’ai-je examinée avec une
grande attention. Elle avait un côté solennel. Je voyais bien qu’elle se
donnait de grands airs et qu’elle tenait à ce que je la juge importante. Cela
aurait peut-être réussi sans Eddy, le chinook et la caresse d’une main qui
m’avaient montré ce qui était réellement important. La lettre n’en était pas
moins intéressante. Le Gouvernement me disait que je devais porter tout le
temps l’ordre d’incorporation sur moi, parce que telle était la loi. En revanche, le Gouvernement ne me disait pas de quel type de loi il s’agissait,
mais il m’en communiquait les références, lesquelles étaient assez
nombreuses : c’était une loi de la catégorie 45-Sec.rGffl289bdbdbd-$XK.
Une véritable formule de nécromancien. La Magie des nombres du
Gouvernement. J’aurais pu en être intimidé, mais on trouve beaucoup de
trucs du même genre dans l’industrie des articles de pêche, et on apprend à
ignorer les chiffres, les lettres et les traits d’union pour poser des questions
simples, du genre : « J’ai vu une canne 45-Sec.rGff, un moulinet $XK et
une ligne 1289bdbdbd, mais ce que je voudrais savoir, c’est si on les a bien
en main, si c’est agréable à l’œil, si ça titille la bonne vieille intelligence
naturelle quand on les essaye. » Et dans ce cas-là, j’envisagerai peut-être de
les acheter ou de tâcher d’en fabriquer de semblables.
Voilà à quoi je pensais en examinant l’ordre d’incorporation que le
Gouvernement voulait que je porte sur moi. Il n’était pas lourd, rien de tel,
et il ne me posait aucun problème sur le plan physique. Je pouvais
simplement le glisser dans ma poche — il risquait tout au plus de se
mouiller. J’ai bien regardé ce qui était écrit dessus : il y avait mon nom,
mon âge et mon adresse, ainsi qu’une note rappelant, comme dans la lettre,
que je devais le garder en permanence sur moi ; on me précisait aussi que
j’étais classé « 1-H » et d’autres choses dont je ne me souviens pas. Par
contre, je me souviens que j’étais debout à côté de la boîte aux lettres et que
des nuages couraient dans le ciel, de gros nuages d’hiver annonciateurs de
tempête qui s’amassaient, cependant que les arbres échangeaient des
murmures à propos de la menace qu’ils représentaient. Je me souviens qu’il
y avait des steelheads dans la rivière et des animaux dans la forêt, ainsi
qu’un oiseau qui tournait de temps en temps dans le ciel. Il y avait Eddy
dans la cabane, il y avait nos amis éparpillés le long de la vallée, qui tous
vaquaient à leurs occupations. Et il y avait un Jumeau Jardin caché dans
mon ombre, laquelle était cachée par les nuages. Et il y avait une ligne
invisible qui partait de mon cœur, traversait ma tête et montait vers le
Royaume où l’Être de Lumière m’attendait, nous attendait tous…
et puis il y avait cet ordre d’incorporation. Il avait l’air de moins en
moins important. Je n’étais pas sûr de vouloir qu’on me rappelle sans cesse
mon nom, mon adresse ou mon âge, ou encore le fait que j’étais classé « 1-
H ». Je ne savais même pas ce que 1-H signifiait. Être désigné par le
premier nombre me faisait néanmoins l’effet d’un éloge. C’était toujours mieux que d’être 23-H, 135-H ou quelque chose comme ça. Mais si c’était
un éloge, qu’est-ce que cela entraînait ? Je l’ignorais. J’ai été le montrer à
Eddy.
Elle n’a aimé ni la lettre, ni l’ordre d’incorporation. Elle ne les a pas
aimés du tout. Elle a dit que cela signifiait que je pouvais être appelé à faire
mon service militaire et que j’avais attendu trop longtemps pour m’inscrire
dans une université quelconque et obtenir ainsi un sursis. Elle a dit que si
j’étais appelé, je partirais sans doute pour le Vietnam. Elle a semblé plutôt
bouleversée. Je me suis efforcé de lui remonter le moral. Je lui ai dit que, de
toute façon, je ne me serais inscrit nulle part, si ce n’était pour enseigner la
pêche, mais elle s’est énervée, a répliqué que je ne savais pas ce que je
disais. Est-ce que je me rendais compte de ce qui se passait au Vietnam et
de ce qui m’attendait si j’y allais ? Non, ai-je répondu, je ne me rends pas
compte. J’ai été chercher l’atlas et je l’ai ouvert à la page du planisphère.
Eddy s’est assise à côté de moi. On a regardé où était le Vietnam et où était
l’Oregon, et j’ai constaté qu’en dehors de toute autre chose, le Vietnam était
sacrément loin. Je l’ai fait remarquer à Eddy et elle m’a traité de grand idiot
puis, au bord des larmes, elle m’a serré dans ses bras. Je lui ai demandé
combien de temps je devrais y rester si je partais. Presque deux ans, m’a-t-
elle répondu. Si elle était à ma place, est-ce qu’elle partirait ? lui ai-je
demandé. Non, elle ne partirait pas. J’ai dit : « On ne fait qu’un, tu es
d’accord ? » Oui, a-t-elle répondu. « Et ce n’est pas une loi qui a décrété
qu’on ne faisait qu’un, mais le vœu qu’on a prononcé, tu es toujours
d’accord ? » Oui, a-t-elle de nouveau répondu. « Eh bien, dans les livres de
Titus, quand la loi exige des gens qu’ils brisent leurs vœux, les gens
n’obéissent pas. Je crois que je vais faire pareil. » J’ai pris une bouteille de
vin vide, j’ai glissé la lettre et l’ordre d’incorporation à l’intérieur, puis j’ai
remis le bouchon et j’ai été la jeter dans la Tamanawis. Je ne l’ai jamais
revue. J’ignore ce qui lui est arrivé. Peut-être qu’elle s’est cassée sur un
rocher et qu’elle a coulé. Peut-être qu’elle a dérivé jusqu’à l’océan. Peut-
être qu’elle a dérivé jusqu’au Vietnam. Je ne sais pas. C’était à la rivière et
pas à moi d’en décider.
Quelques semaines plus tard, j’ai reçu une nouvelle lettre du
Gouvernement. Elle m’annonçait qu’il allait y avoir un tirage au sort pour
décider si je serais ou ne serais pas appelé sous les drapeaux. Et si ce n’était
pas moi, ce serait qui ? Elle expliquait qu’on mettrait les dates de naissance de tout le monde dans une espèce de cuve, de tonneau ou je ne sais quoi,
qu’on remuerait le tout, puis qu’un certain général Louis B. Hershey
plongerait la main dans le tonneau pour en sortir les dates de naissance une
par une, et que c’est dans cet ordre-là que les gens seraient incorporés et
envoyés au Vietnam ou ailleurs. C’est cette lettre qui m’a apporté la preuve
que ceux qui travaillent au Gouvernement ne sont pas tous sains d’esprit.
En voilà des dispositions incroyables ! Il avait sans doute fallu pas mal de
temps à pas mal de personnes pas très saines d’esprit pour concocter un truc
pareil. Toutefois, je m’interrogeais sur la raison qui poussait le
Gouvernement à me raconter tout cela puisque la décision avait été prise
sans qu’on m’eût seulement consulté. Et puis, d’abord, pourquoi
m’expédiait-on ces lettres ? Je ne savais rien du Vietnam, je ne savais pas
pourquoi on nous envoyait là-bas, et puisque je ne savais pas qui on devait
tuer, ni pourquoi on devait tuer, je pensais que je ferais tout aussi bien de
rester à la maison et de laisser partir ceux qui savaient. Je pensais que rien
de tout cela ne me concernait. De fait, j’en avais tellement la conviction que
je suis allé de nouveau chercher une bouteille de vin vide…
Puis j’ai commencé à m’inquiéter. Qui sait combien de lettres le
Gouvernement jugerait bon de m’envoyer ? Cela pourrait durer des années
et je ne me voyais pas continuer à les jeter à l’eau l’une après l’autre dans
une bouteille. Premièrement, je finirais par être à court de bouteilles et,
deuxièmement, les bouteilles risqueraient de se casser et des gens
pourraient se couper, de stupides petits poissons pourraient manger les
éclats et des mouettes s’étouffer avec les bouchons. Ou peut-être que les
bouteilles ne se briseraient pas, que des baleines les avaleraient telles
quelles en les prenant pour de petits Jonas tout verts et qu’elles se
casseraient dans leurs estomacs et les blesseraient, que des phoques
joueraient avec et se couperaient la bouche, que des pélicans les prendraient
pour des poissons, ou encore que des pêcheurs japonais, Scandinaves,
russes ou péruviens les remonteraient dans leurs filets et que les messages à
l’intérieur les dérouteraient et les déprimeraient parce que ni eux ni aucun
membre de l’équipage de leurs bateaux ne comprendraient l’anglais. Qui
pouvait savoir ? Pas moi, en tout cas. Aussi ai-je préféré brûler la lettre.
J’en ai reçu une autre. Elle disait, de manière fort détournée, que le
général Louis B. Hershey avait tiré ma date de naissance — le 22 mai — en 301e position sur 365. Je l’ai montrée à Eddy. Elle était contente, car cela
signifiait que je n’irais pas en prison, ni au Vietnam, ni où que ce soit où je
n’avais pas envie d’aller. Mais moi, je n’étais pas content. J’étais même
furieux. Vous vous rendez compte ? J’aurais pu aller en prison, comme ça,
juste pour avoir un anniversaire, juste pour avoir ouvert mon courrier !
Je ne suis pas allé en prison. Pourquoi ? Eh bien, parce que le général
Louis B. Hershey avait une ligne de lumière qui, jaillie de sa tête, menait au
Royaume de Lumière et que le Pêcheur qui attendait au bout manipulait la
ligne comme le fil d’une marionnette, si bien que le général Louis B.
Hershey avait tiré les dates de naissance selon un ordre établi. Ce qui
signifiait que ceux dont les dates sortaient du tonneau étaient conduits par
leur ligne de lumière soit en prison, soit au Canada, soit au Vietnam et que
d’autres, comme moi, restaient où ils étaient. Quel monde étrange ! Je
souhaiterais parfois que cette ligne de lumière et d’amour ressemble
davantage à un fil monobrin de force cinq cents kilos. Je souhaiterais
parfois qu’elle ne soit qu’un foutu câble d’acier, car lorsque la ligne est si
ténue et le pouvoir d’équilibre de la main du Pêcheur si grand, il est
drôlement facile pour le menu fretin qu’est l’homme de penser et d’agir
comme si la ligne d’amour n’existait pas et de faire aux autres des choses
stupides, absurdes et horribles comme de mettre des dates d’anniversaires
dans un tonneau et d’en extraire quelques-unes pour que ceux à qui elles
correspondent aillent tuer d’autres gens. Face à de tels événements, je ne
peux m’empêcher de regretter qu’il ne tire pas un bon coup sur la ligne pour
secouer un peu ceux qui le méritent. Tout cela, c’est dans ma tête. Dans
mon cœur, je n’ignore pas que l’Homme-Pêcheur sait ce qu’il fait : le bras
comme des rivières, la main comme des océans, il surveille ses lignes avec
une patience infinie, bienveillant à l’égard de ceux qui L’aiment, mirage à
l’égard de ceux qui ne L’aiment pas.
En définitive, ce qui compte, c’est la manière de voir les choses. Et la
manière dont on voit les choses dépend de la manière dont Sa ligne vous
conduit à les voir. Depuis quelque temps, j’essaye quant à moi de voir les
choses comme un homme du nom de Hu :
Il était une fois un vieux taoïste du nom de maître Hu qui vivait dans un
village de l’ancienne Chine. Hu aimait Dieu et Dieu aimait Hu. Quoi que fît
Dieu, Hu était content, et quoi que fît Hu, Dieu était content. Ils étaient amis, et même si bons amis qu’ils plaisantaient beaucoup ensemble. Hu
s’amusait à appeler Dieu « le Gros Balourd ». Voilà comment il blaguait.
Dieu était content. Il lui retournait la plaisanterie et, par exemple, lui
couvrait le visage de verrues, lui mettait des kystes sur le cuir chevelu, de
l’arthrite dans les mains, une bosse dans le dos, des chancres dans la bouche
et de la goutte dans les pieds. Voilà comment II blaguait. Sacré Dieu ! Quel
blagueur ! Mais Hu était content.
Maître Hu devint bossu comme un crapaud, tordu comme du bois de
merisier, un vrai bretzel humain. « Espèce de Gros Balourd ! » criait-il à
Dieu en riant. Dieu était content. Il affligea Hu d’une jambe droite plus
courte de vingt-cinq centimètres que la gauche afin de montrer qu’il
écoutait. Et Hu riait de plus belle, marchait en décrivant de petits cercles
pour exhiber sa jambe atrophiée et disait aux villageois : « Ha ! ha ! ha !
regardez ! le Gros Balourd m’écoute ! Regardez comme Il me fait bossu,
tordu et laid ! Il me fait rire tout le temps ! C’est à cela que sert un Ami ! »
Et les habitants du village le regardaient en secouant la tête : oui, le vieux
Hu ressemblait à un épouvantail, à un cadavre ambulant, à une serpillière. Il
adressait des clins d’œil aux villageois, levait les yeux vers Dieu et criait :
« Alors ! Gros Balourd ! et maintenant ? » Et crac ! une nouvelle verrue lui
poussait !
Les gens secouèrent tant la tête que leurs langues se délièrent. Ils
disaient : « Ce pauvre maître Hu est devenu fou. » Et c’était peut-être vrai.
Peut-être que Dieu lui avait envoyé la folie en même temps que les verrues,
les kystes, la bosse et la goutte. Qu’est-ce que Hu en avait à faire ? Il était
content. Il aimait Dieu, Dieu l’aimait, et Hu était le vieil homme le plus
courbé, le plus laid et le plus heureux de l’empire jusqu’au jour où il
murmura :
Alors ! Gros Balourd ! et maintenant ?
Dieu prit la ligne de Hu dans sa main et la tira droit à Lui. Hu était
content. C’est à cela que sert un Ami.
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