La vie selon Gus Orviston
3 Le cri de la chouette
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Le cri de la chouette
Dans notre aquarium, nous pouvons assister à toutes les cruautés du dur combat pour la vie… Devant le mâle dans toute sa gloire, la femelle aux modestes atours baisse pavillon… et, si elle ne désire pas s’accoupler, elle s’enfuit aussitôt… Le mâle ne doit jamais avoir ne serait-ce qu’un aperçu de ses flancs, sinon il deviendra sur-le-champ… fort peu galant.
Konrad Lorenz
Je me réveillai avant l’aube. L’étoile du matin scintillait au travers du
même trou dans le feuillage des cèdres, et le monde était trop vaste et trop
beau pour qu’on n’eût pas envie de l’explorer. Je sautai à bas de mon lit,
m’habillai en hâte, fonçai dans le pick-up et, le ventre vide, frissonnant,
tandis que les étoiles brillaient encore, je m’engageai sur la route 101 sans
avoir de destination précise à l’esprit.
Après avoir roulé un certain temps (je ne peux pas en dire davantage par
crainte de dévoiler l’emplacement de la Tamanawis), je m’arrêtai à Otis
pour y prendre un petit déjeuner détonant composé de pancakes et de café
que j’engloutis en quantités énormes pour la raison absurde qu’il y avait des
bûcherons assis à côté de moi et que je voulais les impressionner. Je crois
avoir peut-être réussi à en impressionner un ; en tout cas, il m’adressa un
petit sourire en coin pendant qu’il remuait son café brûlant… avec son
pouce ! Par bonheur, je trouvai une épicerie déjà ouverte à Lincoln City où
j’achetai cinq kilos d’oranges en pensant qu’il me faudrait bien ça pour
évacuer la pâte à crêpe qui pesait sur mon estomac. Ensuite, je pris la
direction de la côte dans l’intention de visiter la région de la Siletz River.
Au début de l’après-midi, j’avais franchi une bonne partie des
montagnes. Le soleil était chaud, le pick-up poussiéreux et je commençais à
avoir faim. Je décidai donc d’aller manger mes oranges au bord de la
rivière, puis de lézarder au soleil et de me baigner à poil. Chose étrange, au
cours de mes vingt années d’existence, je n’avais jamais choisi délibérément de me baigner ; j’étais tombé à l’eau en pêchant, mais je
n’avais jamais nagé pour le plaisir de nager. Étant donné que, comme la
plupart des ermites, je suis plutôt pudique, je dénichai un endroit où la
rivière s’écartait de la route pour former un coude avant de s’enfoncer dans
un canyon. Il y avait un tas d’autres endroits déserts le long de cette rivière
longue de plus de cent cinquante kilomètres, mais ce fut, inexplicablement,
celui-là que je choisis.
Une digression : de l’inexplicable
D’une manière générale, il semble y avoir deux explications de l’inexplicable. L’une est logique,
qui met l’aléatoire sur le compte d’un facteur connu sous le nom de Destin, de Sort ou de Hasard. Le Destin, le Sort ou le Hasard, dans leurs formes extrêmes, sont censés pouvoir se manifester dans une salle pleine de singes qui jouent avec des machines à écrire et faire en sorte que l’un d’eux tapera une pièce entière de Shakespeare— à condition que le nombre de singes et le temps alloué soient suffisants pour permettre de faire face aux cas frustrants où un singe, arrivant par exemple à la fin de Hamlet, taperait : « … Qu’on emporte les corps — pareil spectacle convient au champ de bataille mais pas à ce lieu. Allez, ordonnez aux soldats de sh&$bznx§ %grntnokyirt. »
La seconde explication de l’inexplicable est mythologique qui attribue (ou reproche) aux divers
dieux espiègles et manipulateurs appelés Pan, Cupidon, Kâma, Coyote, Corbeau et même Narayana les étranges expériences que nous subissons. J’engage le lecteur à ne pas oublier ces deux explications et à se demander laquelle s’applique le mieux au fait que j’aie choisi pour m’arrêter au bord de la Siletz cet endroit qui, en soi, n’offrait rien de particulier.
Fin de la digression
Me coltinant la moitié de mes cinq kilos d’oranges, je dévalai une pente
sacrément à pic au milieu des sapins, des aulnes, de la bruyère et des
buissons du diable, puis je débouchai devant des rapides. Je n’ai jamais
aimé traîner du côté de rapides : ils sont bruyants, on ne peut pas prendre de
poisson, et si on tombe, on se noie, aussi je longeai la berge en amont
jusqu’à ce que j’arrive à un endroit où la rivière coulait paisiblement. Un
peu plus haut, il y avait un large pool que surplombait un grand aulne au
faîte brisé et qu’entouraient des rochers moussus baignés de soleil qui, tous,
feraient une excellente table de pique-nique pour mes oranges et moi…
Mais avant de continuer, je jetai par hasard un coup d’œil vers le sommet
de l’aulne — et je vis qu’il y avait quelqu’un dans l’arbre. Tout en haut. Au-
dessus de la rivière. Je m’approchai le plus doucement possible, espérant ne
pas être vu. Comme j’estimais les oranges incompatibles avec mon désir de
discrétion, je les posai en pensant revenir les chercher d’ici une heure ou
deux, ou même plus tard… mais je ne revins les chercher ni dans une heure, ni dans deux, ni plus tard — et la raison qui m’en empêcha se trouvait
justement en haut de l’aulne.
Je m’arrêtai à distance d’un lancer de revers de l’arbre et jetai un nouveau
coup d’œil. La personne juchée là-haut ne m’avait pas repéré. De fait, ladite
personne n’avait pas bougé d’un millimètre. Je ne savais pas pourquoi elle
restait figée dans une telle immobilité, mais je savais que ce ne pouvait pas
être quelqu’un d’ordinaire qui se perchait ainsi au sommet d’un arbre, au-
dessus d’un pool et tout seul dans ce canyon désert. Non. Et en plus, c’était
une fille. Une fille pieds nus. Une fille adulte. Une fille qui portait environ
le dixième de ce qui avait été longtemps auparavant une paire de jeans. Une
fille qui portait un T-shirt bleu ciel sans manches, très court et très moulant
au travers duquel je voyais ses… qui épousait ses… qui révélait la forme de
ses… enfin, à vrai dire, je ne voyais pas bien au milieu de toutes ces
branches. Pas aussi bien que je l’aurais souhaité. Je m’avançai encore un
peu en rampant, et m’arrêtai cette fois à distance d’un lancer court de
l’arbre brisé. Je levai la tête. Qu’est-ce que cette fille fabriquait là-haut ?
Pourquoi ne bougeait-elle pas ? Pourquoi tendait-elle son bras doré devant
elle comme Moïse pendant la bataille contre les Amalécites ? Mon esprit
obnubilé par la pêche me remit en mémoire un verset de la Bible :
La canne, avec laquelle tu as frappé le fleuve,
prends-la en ta main, et va.
Et alors je vis — la ligne qui pendait, la canne dans la main tendue…
Bien sûr ! la fille pêchait. Je m’avançai encore un peu et stoppai à distance
d’un lancer en roulé, presque sous l’aulne. Cette fois je la distinguais
clairement. D’où je me trouvais, il était impossible de ne pas remarquer que
les apparences ne trompaient pas. Pas le moins du monde. D’abord, elle
pêchait. Et il serait… hum… disons… intéressant, oui, fort intéressant,
d’observer discrètement la manière dont la fille dans l’arbre pêchait. Une
sorte de projet de recherche. Une étude des méthodes de pêche. Nul
voyeurisme là-dedans. Il était simplement préférable de ne pas troubler sa
concentration et son sentiment de solitude. À l’évidence, j’allais en
apprendre beaucoup. Par exemple, sur cette absence novatrice de
combinaison de pêche, de veste et de toute espèce de vêtement encombrant.
Voilà qui m’intéressait beaucoup. Davantage de liberté de mouvements et ainsi de suite. À méditer. Très pratique, et cetera. Je n’aurais pas pu être
plus intéressé… Son matériel de pêche aussi était novateur : elle semblait
ne pas avoir de panier, ni récipient quelconque, ni autre équipement que sa
canne, son fil et ce qu’il y avait au bout. Il était certes possible qu’elle eût
quelques hameçons et bas de ligne de rechange dans les poches de sa
minuscule fraction de jeans, mais compte tenu du caractère moulant de la
chose et du fait que, de mon excellent poste d’observation, je ne discernais
rien d’autre que des contours anatomiques, la théorie des hameçons-
plombs-ou-appâts-de-réserve ne tenait guère. Quant à la possibilité qu’il y
en eût quelque part sous le T-shirt bleu ciel, elle me paraissait encore plus
douteuse. Quoi qu’il en soit, je considérai longuement et soigneusement le
problème, et, répugnant à abandonner mes recherches, je détaillai la
moindre courbe du mince tissu. Toute réflexion faite, son costume de pêche
était si générateur de pensées, si fondamental et néanmoins si fonctionnel,
qu’il était difficile de procéder à l’examen de la canne et de la ligne. Il y
avait là quelque chose de tellement agréable au regard. Je n’étais pas
habitué à voir ce genre de chose, encore moins dans les arbres, encore
moins en train de pêcher et encore moins gracile, la peau toute dorée, jeune,
blonde, seule et… bon… revenons à la canne. Il convient de mentionner
que la canne, le fil et ce qui se trouvait au bout constituaient tout le matériel
utilisé : la canne ne comportait pas de moulinet ! C’était bien la première
fois que je voyais quelqu’un perché comme elle dans un arbre et vêtu
comme elle pêcher sans moulinet, raison pour laquelle je ne pouvais
m’empêcher de me dire que je devais avoir affaire à une personne
extraordinaire, qui méritait qu’on l’observe, qui méritait qu’on fasse sa
connaissance, qui méritait qu’on pense à elle, une pêcheuse d’exception, et
moi, je… je quoi ?… j’apprenais… oui, j’apprenais. J’apprenais comme un
fou ! Je n’avais jamais appris autant en aussi peu de temps, toutes sortes de
choses sur mon sport, par exemple à quel point on apprend en regardant les
autres, quel profit on peut tirer à côtoyer d’autres pêcheurs, à échanger des
idées, à lier davantage connaissance avec eux et ainsi de suite, et puis à les
observer dans leur arbre, la manière dont ils pêchent, dont ils sont habillés,
avec… euh… leur… leur canne. Il faut que je la décrive : un gros bâton.
N’y voyez aucun sous-entendu ! C’était en effet une espèce de bâton taillé
dans une branche de noisetier d’environ quatre mètres de long à laquelle il
restait encore l’écorce et même quelques feuilles. En guise d’anneaux, il y avait deux boucles en fil de fer et une troisième au bout, mais elles ne
servaient pas vraiment de guides. Et, je le répète, il n’y avait pas de
moulinet. La longueur de fil qui ne pendait pas dans l’air ou dans l’eau était
enroulée dans sa main gauche, laquelle agrippait également une branche à
fin d’équilibre, tandis que la droite tenait la canne. Ce qui nous ramène à sa
position. Une superbe position de pêche. Très attentive. Entre autres choses.
Entre énormément d’autres choses. Je ne distinguais qu’une partie de son
visage, et uniquement de profil. Le visage d’un pêcheur permet à
l’observateur expérimenté d’en apprendre beaucoup sur la pêche et tout ça,
si bien que je me dévissai le cou pour essayer de mieux voir. C’était un
beau profil : des lèvres couleur œufs de saumon argenté, de longs cils
recourbés comme des pattes arrière d’éphémères, un nez qui vous faisait la
même impression que celui d’un bébé lapin. Non pas que son nez
ressemblât à celui d’un bébé lapin, ce qui eût été ridicule. C’était juste
l’impression qu’on avait. Vous voyez ce que je veux dire ? Un nez de bébé
lapin, un bébé lapin avec son poil si vaporeux, si soyeux ? Vous savez,
quand ils plissent leur petit nez pour renifler quelque chose, comme c’est
mignon, et puis… Bon, laissez tomber…
En tout cas, elle avait un joli nez. Il constituait un élément complet à lui
tout seul. Au demeurant, c’était vrai de tous les autres éléments de son
anatomie : on voyait un nez, un pied ou même un T-shirt, et on n’avait plus
envie de regarder ailleurs, mais on le faisait quand même, parce qu’on ne
voulait rien rater de ce qui se passait là-haut. On réagissait comme ça. Du
moins, moi je réagissais comme ça.
Cependant que je m’évertuais ainsi à ne rien rater, à m’assurer qu’elle
allait bien dans son arbre — elle, c’est-à-dire, elle tout entière, l’élément
global en dehors de l’assemblage d’éléments —je me rendis compte qu’il y
avait quelque chose de plus, quelque chose que je pressentais, quelque
chose d’imminemment imminent. Mon intelligence naturelle, tout affaiblie
qu’elle fût par les fractions et les éléments, le percevait malgré tout :
quelque chose de spectaculaire était sur le point de se produire…
car elle ne bougeait toujours pas. Elle n’avait pas esquissé le moindre
geste depuis l’instant où j’avais posé les yeux sur elle. C’est le souvenir de
Moïse qui me fournit la clé. J’ignore pourquoi je pensai à lui, mais c’est
comme ça. Je me rappelai comment, pendant le combat entre les Israélites
et les Amalécites, ce bon vieux Moïse avait levé les bras pour que les enfants d’Israël triomphent, et comment, quand ses mains étaient devenues
« lasses et appesanties », Aaron et un autre type étaient accourus pour les
lui soutenir. J’avais toujours plaint les Amalécites, même si je ne savais pas
très bien qui ils étaient. Il semblerait que Moïse devait garder les bras levés
pour faire gagner ses troupes. Exactement comme la fille dans son arbre. Et
en plus, avec au bout une branche de noisetier qui pesait bien ses deux ou
trois kilos ! Son pauvre bras devait lui faire un mal de chien, mais à son
profil, on ne l’aurait jamais deviné. Une seule chose pouvait inspirer une
telle force à un pêcheur : un Gros Poisson. Il y en avait sans nul doute dans
le pool, et à en juger par ce que je voyais, il devait observer l’appât aussi
attentivement que je l’observais elle qui observait le poisson…
Soudain, elle se pencha et, ô merveille ! son haut et son bas tout entier
ondulèrent comme la surface d’un lac sous un doux zéphyr. Sa ligne
remonta lentement vers l’amont : ça mordait ! Telle une ballerine, elle
fléchit le buste et pivota pour accompagner le plus possible le mouvement
de la canne, puis, sauvagement, elle ferra !… et lança un trille d’alouette
tandis qu’une étincelante steelhead d’été de trois ou quatre kilos jaillissait
de la rivière puis fonçait à grands coups de nageoires vers l’amont. La
réserve de fil que la fille tenait à la main s’épuisait ! Son expression,
pourtant, ne se modifia pas, alors même que la partie semblait perdue
d’avance. Elle laissa la ligne filer entre ses doigts comme si elle s’y était
attendue. La suite se déroula peut-être en dix secondes, mais en l’espace de
ces dix secondes, j’assistai à trois des manœuvres les plus spectaculaires et
les plus géniales dont j’aie été témoin sur le champ de bataille où
s’affrontent le pêcheur et le poisson. Je vais prendre le temps de les décrire
par le menu :
D’abord, elle tira sur je ne sais quel fil, libérant ainsi les trois anneaux qui
tombèrent à l’eau. Sa ligne n’était plus attachée qu’au bout, si bien que la
canne serait inutile dans son combat contre la steelhead. Le visage de la
fille ne reflétait toujours pas le moindre trouble…
Après quoi, elle se glissa tout en haut de la branche cassée, retourna la
canne et la lança comme un javelot en direction du poisson qui remontait le
courant à toute allure ! La canne disparut dans la Siletz, puis refit surface et
fila ainsi qu’une baleinière de Nantucket entraînée par une baleine !
Constatant en un éclair que la ligne attachée au gros bout de la canne
transformait celle-ci à la fois en une véritable lance et en une sorte de traîneau ou de péniche difficile à remorquer pour le poisson, je sentis pour
la première fois de ma vie que je me trouvais en présence d’un pêcheur dont
le génie éclipsait le mien. Aucune tactique ne pourrait surpasser ce que je
venais de voir. Mais ce n’était encore rien…
Lorsque je reportai mon attention sur l’arbre, j’eus droit à une vision que
je n’aurais jamais osé espérer : la minuscule fraction de jeans, le T-shirt
ainsi qu’un petit slip bleu flottaient, accrochés à un rameau…
Et la silhouette élancée, éblouissante et nue de la fille décrivait un arc au
milieu des feuilles en un saut de l’ange à côté duquel les anges auraient
paru bien lourds et maladroits. Elle volait dans les airs, dans le bleu vert des
airs, tandis que la lumière et l’ombre jouaient sur sa peau, parmi le feuillage
luisant, les branches sombres et meurtrières, puis elle disparut dans une
éclaboussure. Elle réapparut un peu plus loin en amont, puis s’élança à la
poursuite de la canne dans un crawl puissant et souple, rapide comme une
loutre. Je me précipitai au milieu des broussailles et des rochers sans me
préoccuper des entailles et des coups que j’infligeais à ma personne. Je
n’allais tout de même pas quitter la fille des yeux dans le souci mesquin de
regarder devant moi !
La branche de noisetier s’immobilisa au bord du pool. Je plongeai
derrière l’un de ces rochers où, il y a si longtemps me semblait-il, j’avais
envisagé de m’installer pour pique-niquer. La fille se redressa un peu,
attrapa la canne, puis se dirigea vers l’autre berge, mais la truite fît demi-
tour et fila vers l’aval, de sorte que la fille lança de nouveau la canne, mais
doucement cette fois, comme on lance un petit bateau, avant de nager
derrière, en brasse à présent. Le poisson bondit à deux reprises, mais avec
mollesse, puis le fil prit du mou, tandis que la steelhead ralentissait, de plus
en plus fatiguée et déroutée. Alors, ô mon Dieu, elle se mit debout, de l’eau
jusqu’à mi-cuisses, et détacha la soie du gros bout de la canne pour la
rattacher à l’autre extrémité avant de revenir vers la berge. Lorsque la ligne
se tendit, la steelhead réagit par un dernier saut et quelques ultimes coups
de nageoires, mais la fille, ayant parfaitement calculé les forces qui restaient
au poisson, utilisa la longueur et la souplesse de la canne pour l’empêcher
de reprendre du fil. Elle l’amena vers les bas-fonds, et le temps qu’elle
s’approche et la tue, mon sang bouillonnait sous l’impact de si nombreuses
pensées tant romantiques que scandaleuses que je dus détourner les yeux
pour qu’elles ne nie montent pas trop à la tête. Lorsque j’eus repris mes esprits, je regardai de nouveau : tirant derrière elle sa canne et sa truite, elle
nageait… droit sur moi !
Je replongeai à l’abri de mon rocher et cherchai frénétiquement des yeux
un chemin au travers des arbres. En vain. Où que j’aille, je serais à
découvert, et avec mes égratignures, mon… mes émotions, je devais avoir
l’air du Violeur Fou de la Rivière. Je l’entendis marcher dans l’eau et
s’approcher. J’entendis l’eau dégouliner de son corps et tomber sur les
pierres. J’entendis son souffle léger et saccadé cependant qu’elle escaladait
un rocher couvert de mousse tout à côté du mien… Puis je n’entendis plus
rien. Elle m’avait sûrement repéré ! J’imaginais son visage, les yeux
agrandis d’horreur, trop terrifiée pour lancer encore le cri qui allait suivre.
Je ne remuai pas une paupière. Roulé en boule, la tête entre les bras, les
bras autour des genoux, je fis le vœu de rester ainsi une journée, une
semaine, aussi longtemps qu’il le faudrait. Je ne bougerais pas pour tout l’or
du monde. Tôt ou tard, elle me croirait mort ou fou, et elle finirait par partir.
Après un silence qui me parut durer l’éternité, j’entendis un doux
fredonnement. Ce n’était pas le genre de bruit que ferait une femme nue
paralysée de terreur. Furtivement, beaucoup plus furtivement que je n’avais
jamais guetté le moindre poisson, je me risquai à jeter un coup d’œil
pardessus mon rocher… Elle se séchait au soleil à moins d’une longueur de
canne à mouche de moi, dans le plus total des abandons.
O grenouilles et fièvres ! Ô foulques et constellations ! la pêcheuse était
la plus adorable des plus adorables des créatures ! Sur le rocher brûlé par le
soleil, sur la mousse verte, elle gisait, la truite vif-argent, pointillée de
taches dans toutes les nuances de rose, elle gisait, luisante, contre son flanc,
brillante, contre son flanc, pauvre petite chose pâle, contre son flanc
étincelant. Tandis qu’elle caressait d’un doigt fin la mousse, la pierre, le
malheureux poisson, seuls le ciel et moi savions quelles tortures j’endurais.
Et quand enfin je pensai à respirer, je le fis au rythme de ses seins
couronnés de rose qui se soulevaient et s’abaissaient. Les oiseaux volaient,
les grillons chantaient, les pierres et la rivière bavardaient dans les hauts-
fonds, et puis il y avait la musique de ma naïade, si douce et belle, la beauté
de son corps, le tendre murmure du vent et la beauté de son corps, ô la
beauté de son corps qui m’emporta comme un ouragan. Oh ! que devint le
fils de ma mère cependant qu’il regardait au bord de la rivière ? Que devint
son pêcheur de fils cependant qu’il contemplait la fille resplendissante ?
Le cri de la chouette, voilà ce que devint le pauvre Gus.
Un saumon pris dans l’araignée, voilà ce que devint le petit Gus. Le cri du cincle sur une rivière gelée,
le rat des champs dans les serres de la crécerelle,
le petit de la loutre qui pleure dans un champ d’orties,
voilà ce que devint Gus.
Le brin d’herbe qui pousse entre les dalles de béton,
le hurlement d’un chien dans la solitude d’un paysage d’hiver, un moucheron dans une toile d’araignée,
une truite dans un panier de pêche,
un enfant perdu la nuit au milieu d’une forêt,
voilà ce que devint le cœur du pauvre Gus…
Elle finit par bouger, et je m’empressai de me dissimuler à nouveau. Je
l’entendis glisser à bas du rocher. Je la suivis des yeux cependant qu’elle se
dirigeait vers l’aulne et y grimpait avec la grâce et l’agilité qui
caractérisaient tout ce qu’elle faisait. Elle se rhabilla en haut de son
perchoir. Et, tandis qu’elle redescendait, je quittai ma cachette, m’efforçant
en vain de feindre l’innocence et l’ignorance, comme si je venais d’arriver.
Pour l’avertir de ma présence, je me frayai un passage au milieu des
broussailles avec toute la discrétion d’un éléphant, sifflotant et chantonnant,
bien décidé à tenter mon gros coup de bluff et à afficher une joyeuse
humeur de pêcheur. Au moment où je m’apprêtais à lancer un bonjour
enjoué, je vis pour la première fois son visage de face… Dieu tout-puissant,
qu’il était beau ! Je parvins tout juste à croasser : « Bbbjrr ! »
Elle se figea. Je me tus, puis je voulus rire, mais ce qui émergea de mon
gosier ressemblait plutôt au râle d’un goitreux. Cherchant à m’expliquer, je
prononçai ceci : « Euh… je… je bjdir bnnjjurr… euhfin… »
Banco ! Sans un mot, l’adorable fille se baissa pour ramasser une grosse
pierre. Effaçant le sourire plaqué sur mon visage, je m’écriai : « Ahrr ! la
gruff pirre ! »
Par toutes les licornes et tous les satyres de l’Oregon ! Je m’imaginais
très bien ce qu’elle devait penser… À peine rhabillée — à condition
d’admettre qu’elle était habillée —, qu’est-ce qu’elle voit : un homme des
cavernes bavant et bafouillant qui débouche du sous-bois, tandis que des
sons d’animal en rut s’échappent de sa gorge poilue ! Je me représentais ma
barbe pleine de brindilles, mes dents jaunes, ma braguette ouverte sur mon
slip du même jaune que mes dents, mes deux narines obstruées par une
épaisse morve verdâtre. Je baissai les yeux. Un mignon petit escargot se traînait tranquillement à mes pieds. Par tous les États des États-Unis !
comme j’aurais voulu être cet escargot ! Comme je m’empresserais, au plus
vite de mon allure d’escargot, d’aller me glisser sous le rocher le plus
proche pour y mourir ! Elle se tenait là, devant moi, terriblement belle,
terriblement effrayée, cependant que je me dandinais sur place, bouche bée,
incapable de me cacher, la figure sur le point d’exploser. Il fallait que je
fasse quelque chose.
« Ayez pas par, bredouillai-je. J’ai un défaut de prononchiachion. Je… je
chuis qu’un modechte pêsseur.
— Oh ! » fit-elle, resserrant sa prise sur la pierre, les lèvres tremblantes et
les yeux semblables à de grosses pommes bleues.
C’était trop horrible. Je lâchai dans un gargouillement : « Bon ! faut
qu’che aillche… au… au rrvoireee. » Puis je me dirigeai vers la rivière en
trébuchant, entrai dans l’eau et continuai à marcher jusqu’à ce que les flots
m’engloutissent. Je nageai sous l’eau, le plus près possible du fond,
royaume du limon, des gobies et de la merde de poisson, espérant me noyer,
avaler la moitié de la rivière et en terminer une fois pour toutes. Mais, en
dépit de ma volonté, j’atteignis la berge opposée et refis surface, les
poumons en feu. J’aspirai une grande goulée d’air, me relevai et me dirigeai
tout droit vers les broussailles sans dévier d’un pouce. Je piétinai la bruyère,
m’égratignai contre les buissons du diable, les buissons d’églantiers et les
épais taillis. Je laissai en chemin sur les épines et les branchages de petits
souvenirs de moi composés de lambeaux de chair et de vêtements, puis
j’arrivai devant un cèdre — un véritable monstre d’arbre —, et comme ni
lui ni moi n’étions disposés à céder le passage, je sautai pour attraper la
branche la plus basse sur laquelle je me hissai, puis j’entrepris de grimper
jusqu’en haut et au-delà.
En montant, je rencontrai une laborieuse fourmi rouge qui descendait
laborieusement, et, moi-même ému par mon triste sort, je l’interrogeai : je
lui demandai pourquoi j’étais né, pourquoi mes parents n’avaient pas eu le
bon sens de m’abandonner à la naissance au sommet de quelque montagne
enneigée, pourquoi je n’avais pas réussi à me noyer, pourquoi une maladie
inconnue ne m’avait pas emporté, pourquoi un écureuil enragé ne m’avait
pas ouvert la gorge. Je lui posai encore d’autres questions de ce genre, mais
la fourmi, à l’instar de la fille, se contenta de me jeter un regard, puis de
brandir ses minuscules pinces. Je repris mon escalade solitaire.
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