La Voie du chamane - Un manuel de pouvoir & de guérison

L’État de conscience chamanique

Le chamane est un empirique, l’empirisme étant défini comme « la

pratique consistant à mettre l’accent sur l’expérience, et spécialement celle

des sens » (Webster’s Third New International Dictionary). Et évidemment,

le chamane se fonde avant tout sur l’expérience directe des sens pour

acquérir de la connaissance. Pourtant, le maître chamane est humble. Après

tout, aucun d’entre nous ne peut vraiment connaître le Tout. Chacun se

limite à sa petite fenêtre ouvrant sur l’univers. Comme le disait Hama :

Utce :, une femme mohave :

 

Chaque chamane raconte une histoire différente de la création. On peut l’entendre racontée de plusieurs façons. Toutes ces histoires se rapportent au même événement, mais la manière de le rapporter est différente, comme si différents témoins la racontaient en se souvenant de certains détails ou en les oubliant. C’est comme si un Indien, un Noir et un Français racontaient la même histoire, chacun à sa manière, ou comme si moi, mon mari Hivsu : Tupo : ma (brûlé cru), ou vous, décrivions un accident de voiture auquel nous aurions

assisté.35

 

Les chamanes sont des hommes d’action aussi bien que de savoir. Ils

servent la communauté en voyageant à travers la réalité cachée lorsque leur

assistance est demandée. Mais seul un petit nombre de chamanes

deviennent de véritables maîtres de la connaissance, du pouvoir et de la

guérison. De manière caractéristique, les chamanes sont très souvent

évalués par les habitants de leur communauté sur la question de leurs

compétences et de leurs talents thérapeutiques. Le curriculum des chamanes

est bien connu, et les gens décident du chamane qu’il convient d’aller voir

dans les questions de vie ou de mort. Ainsi, bien que nombre de personnes

puissent devenir chamanes, seuls quelques-uns sont reconnus comme étant

exceptionnels.

 

L’État de conscience chamanique

 

Le chamane n’opère dans la réalité non ordinaire qu’une petite partie de

son temps, et lorsque c’est le cas, seulement lorsqu’il y a besoin

d’accomplir des tâches chamaniques, car le chamanisme est une activité à

temps partiel. Chez les Jívaro, les Conibo, les Inuits et d’autres peuplades traditionnelles, le maître chamane participe d’habitude activement aux

affaires économiques, sociales et même politiques de la communauté. Il est

souvent un chasseur accompli ou un jardinier, un artisan ou un artiste, un

penseur et un membre de la communauté responsable de sa famille.

Évidemment, la capacité du maître chamane à opérer avec succès dans deux

réalités différentes est perçue comme une preuve de son pouvoir.

Le chamane suit les préceptes du chamanisme lorsqu’il est engagé dans

des activités chamaniques, et suit les préceptes de la réalité ordinaire

lorsqu’il n’est pas engagé dans du travail chamanique : il se déplace

volontairement, et avec une intention sérieuse, entre les deux réalités.

Quelle que soit la réalité, le chamane pense et agit de façon appropriée et a

pour objectif la maîtrise de ses activités non ordinaires et ordinaires. Seul

celui qui maîtrise ses actions dans les deux réalités est un maître chamane.

Les deux réalités personnelles du chamane, non ordinaire et ordinaire,

ont leurs états de conscience corrélatifs.

Chaque réalité ne peut être appréhendée avec succès que lorsqu’on se

trouve dans l’état de conscience qui lui est approprié. Ainsi, si l’on traverse

une rue passante dans une ville, l’état de conscience approprié est différent

de celui utilisé pour pénétrer dans le Monde d’en bas. Un maître chamane

se rend parfaitement compte de l’état de conscience approprié à chaque

situation à laquelle il est confronté, et entre dans cet état de conscience si

nécessaire.

La perception de deux réalités est caractéristique du chamanisme, bien

que certains philosophes de salon occidentaux aient longtemps refusé

d’admettre la légitimité d’une distinction entre le monde ordinaire et le

monde caché au sein des peuples premiers, supposant apparemment qu’ils

ne peuvent les distinguer. Comme je l’ai expliqué, non seulement les Jívaro

effectuent une telle distinction consciemment, mais ils accordent une plus

grande importance à la réalité cachée ou non ordinaire.36 Je partage l’avis de

Ake Hultkrantz lorsqu’il dit :

 

[Même] si ces peuples (premiers) n’opèrent pas consciemment une telle dichotomie – ce qu’ils font parfois –, ils ordonnent en fait inconsciemment leur cognition selon ce modèle. Une preuve en est la transe chamanique. Le monde de l’extase est le monde des pouvoirs et des agents surnaturels dans lequel plonge le chamane. Il existe au sein de deux mondes ; en dehors de la transe, il vit la vie quotidienne des hommes de sa tribu ; en transe, il constitue

une partie et une parcelle du monde surnaturel, partageant avec les esprits certaines de leurs

capacités : la capacité à voler, à se transformer, à ne faire qu’un avec son esprit allié, etc.37

 

La distinction que j’établis avec insistance entre les expériences en ECC

et celles en ECO, ou celle qu’établit Castaneda entre la réalité non ordinaire

et la réalité ordinaire, ne figure généralement pas dans les conversations que

tiennent les chamanes entre eux ou même avec des Occidentaux. Ainsi, si

vous écoutiez parler un chamane jívaro, vous pourriez entendre dans sa

conversation quotidienne des récits d’expériences et d’actions qui vous

sembleraient, en tant qu’Occidental, parfaitement absurdes ou impossibles.

Par exemple, il pourrait vous dire comment il a coupé un gros arbre à

distance avec son pouvoir chamanique, ou comment il a perçu un arc-en-

ciel inversé dans la poitrine d’un voisin. Dans la même conversation, il

pourrait vous raconter qu’il est en train de fabriquer une nouvelle

sarbacane, ou qu’il est allé chasser la veille au matin.

Le problème n’est pas, comme certains philosophes occidentaux

pourraient le croire, que des peuples traditionnels comme les Jívaro

montrent une forme primitive, prélogique, de pensée. Le problème est que

l’Occidental n’est pas assez sophistiqué d’un point de vue chamanique.

Pour les membres de sa tribu, le Jívaro n’a pas besoin de préciser la nature

de son état de conscience dans telle expérience particulière. Ils le savent

immédiatement, parce qu’ils ont également appris quel type d’expérience a

lieu dans l’ECC et quel type d’expérience a lieu dans l’ECO. Seul

l’observateur occidental n’a pas le savoir lui permettant de faire la

différence.

La sophistication des Jívaro est loin d’être unique ; en fait, elle est

probablement répandue au sein de toutes les cultures chamaniques.

Malheureusement, les observateurs occidentaux, à qui il manque une

véritable expérience des états modifiés de conscience, n’ont pas assez

souvent cherché à se renseigner sur la nature de l’état cognitif de leurs

interlocuteurs indigènes lorsque ceux-ci faisaient des expériences

impossibles. Comme l’anthropologue australien W. E. H. Stanner l’observa

avec justesse :

 

Fatalement, il est facile pour les Européens rencontrant de tels phénomènes pour la première fois de supposer que cette forme de mysticisme régit toute la pensée aborigène. Ce n’est pas le cas. La pensée logique et la conduite rationnelle sont aussi largement présentes dans la vie

aborigène que dans les niveaux les plus simples de la vie européenne. […] Et si l’on cherche une démonstration vraiment brillante de pensée déductive, il suffit de voir [un aborigène] traquer un kangourou blessé, et de le persuader d’expliquer pourquoi il interprète les signes

observés d’une certaine façon.38

 

Autrement dit, les limitations ne sont pas celles des peuples traditionnels,

mais les nôtres, puisque nous échouons à comprendre la nature bipartite de

leurs expériences et le respect qu’ils leur accordent. Puisque notre culture

occidentale n’est pas chamanique, il est nécessaire, en enseignant le

chamanisme, de distinguer clairement l’ECC et l’ECO, ou les réalités non

ordinaire et ordinaire, comme le fait Castaneda. Lorsque vous devenez

chamane, et s’il y a d’autres chamanes avec qui vous pouvez converser, à

l’instar d’un Jívaro ou d’un Conibo, vous n’avez alors plus besoin de

préciser l’état de conscience où vous vous trouviez lorsque vous avez eu

telle expérience particulière. Votre auditoire, s’il est composé de personnes

ayant cette connaissance, le sait immédiatement.

L’état modifié de conscience qui compose l’ECC comprend différents

degrés de transe, de la plus légère (comme chez la plupart des chamanes

indiens d’Amérique du Nord), à la plus profonde (comme chez les Lapons,

où un chamane peut temporairement sembler être dans le coma).

Évidemment, cet éventail d’états modifiés de conscience est observé chez

les chamanes sibériens. Comme le souligne Hultkrantz, « les affirmations

selon lesquelles la transe chamanique est invariablement de la même

profondeur sont en conséquence fallacieuses »39.

De façon semblable, Eliade observe :

 

Chez les Ougriens, l’extase chamanique est moins une transe qu’un état d’inspiration ; le chamane voit et entend les esprits ; il est hors de lui parce qu’il voyage en extase dans les régions lointaines, mais il n’est pas inconscient. C’est un visionnaire et un inspiré. L’expérience fondamentale est pourtant une expérience extatique et le principal moyen de

l’obtenir reste, comme dans beaucoup d’autres régions, la musique magico-religieuse.40

 

Ce qui est avéré, c’est qu’un certain degré de modification de la

conscience est nécessaire à la pratique du chamanisme.

Les observateurs occidentaux se sont souvent montrés incapables de voir

qu’un chamane était en transe légère, précisément parce qu’ils étaient des

observateurs extérieurs à qui il manquait une expérience chamanique

personnelle. Hultkrantz note avec une certaine justesse :

Un chamane peut sembler agir dans un état lucide alors qu’en fait son esprit est occupé par des visions intérieures. J’ai moi-même pu observer un homme-médecine d’Amérique du Nord opérant durant un soin dans un contexte obscur difficilement décelable pour un étranger ; et le témoignage qu’il me rapporta sur ce qu’il avait vu pendant le soin mettait l’accent sur le fait

 

qu’il était en légère transe.41

 

À un moment précoce et critique de sa vie, avant même d’être chamane,

on peut être entré très profondément dans cet état modifié de conscience,

quoiqu’il y ait de nombreuses exceptions individuelles et culturelles.

Parfois, une telle expérience a lieu lors d’une quête de vision visant à

acquérir le pouvoir d’un esprit gardien. En d’autres occasions, cela arrive au

point culminant d’une grave maladie, comme chez certains Indiens nord et

sud-américains, ainsi qu’en Sibérie indigène. Une expérience aussi

radicalement profonde et révélatrice encourage souvent la personne en

question à suivre la voie du chamane.

Ma première expérience psychédélique avec les Indiens Conibo, en 1961,

en constitue un exemple personnel.

L’emploi du mot transe sera généralement évité ici, parce que nos

conceptions culturelles occidentales véhiculent souvent par rapport à ce

terme l’idée qu’il s’agit d’un état non conscient. De façon semblable,

Reinhard évite d’utiliser le mot transe et observe que « […] ce que nous

essayons d’établir clairement, c’est que le chamane est dans un état

psychique non ordinaire qui signifie, dans certains cas, non pas une perte de

conscience, mais plutôt un état modifié de conscience » XIII42.

C’est en ECC que l’on voit chamaniquement. On peut appeler cela

visualiser, imaginer, ou, comme l’expriment les aborigènes australiens,

utiliser « l’œil puissant » 43. Quoiqu’une telle vision ait lieu dans un état

modifié de conscience, comparer celle-ci à une hallucination serait un

préjugé non issu de l’expérience qui nous empêcherait de comprendre

directement de quoi il s’agit. Comme l’observe le brillant anthropologue

australien A. P. Elkin, la vision d’un chamane aborigène « n’est pas une

simple hallucination. Il s’agit d’une formation mentale visualisée et

extériorisée qui peut même exister pour un certain temps indépendamment

de son créateur. […] Alors que la personne fait l’expérience de la vision,

elle ne peut bouger, mais reste consciente de ce qui se passe autour d’elle.

Un [chamane] de la tribu des Kattang de New South Wales [Australie] me raconta […] qu’il pouvait voir et savoir ce qui se passait, mais qu’il était

comme mort et ne sentait rien »44.

L’ECC permet normalement une parfaite remémoration de l’expérience

lorsque le chamane est revenu en ECO, contrairement à la transe

caractéristique des médiums spirites occidentaux ou des participants aux

danses de possession des Caraïbes ou de Java.45 Autrement dit, l’ECC

n’implique pas forcément de l’amnésie. En ECC, une partie de la

conscience du chamane reste d’habitude légèrement connectée à la réalité

ordinaire de l’environnement physique ou matériel où il se situe. La faible

intensité de sa transe explique pourquoi le battement du tambour doit

souvent être tenu par un assistant afin de le maintenir en ECC. Si le

battement du tambour cesse, il se peut que le chamane revienne rapidement

en ECO, et échoue ainsi dans son travail.

Le tambour et le hochet sont les instruments principaux utilisés pour

entrer en ECC. En général, le chamane restreint son utilisation du tambour

et du hochet à l’évocation et au maintien de l’ECC, ainsi, son inconscient en

vient-il automatiquement à associer leur emploi au travail chamanique

sérieux. Lorsque le son régulier et monotone du hochet et du tambour

commence à se faire entendre, et qu’il a été maintes fois auparavant associé

à l’ECC, il agit sur son cerveau comme un signal de retour en ECC. Par

conséquent, seules quelques minutes du son familier du hochet ou du

tambour suffisent généralement à un chamane expérimenté pour entrer dans

la transe légère au sein de laquelle la plus grande partie du travail

chamanique est effectuée.

Le son répétitif du tambour est fondamental pour l’accomplissement des

tâches chamaniques en ECC. Ce n’est pas pour rien que les Sibériens et

d’autres chamanes désignent parfois leur tambour sous le nom de cheval ou

de canoë qui les transporte dans le Monde d’en bas ou le Monde d’en haut.

Le battement régulier et monotone du tambour agit comme une onde

porteuse, d’abord pour faciliter l’entrée du chamane en ECC, puis pour le

soutenir dans son voyage.

L’importance du tambour en tant que monture ou coursier est illustrée par

ces vers chamaniques des Soyot (Tuva) de Sibérie :

 

Tambours chamaniques

Ô mon tambour multicolore

Toi qui te tiens devant moi !

Ô mon joyeux tambour peint

Toi qui te tiens ici !

Que ton épaule et ton cou soient forts.

 

Écoute, ô écoute mon cheval – toi biche nordique !

Écoute, ô écoute mon cheval – toi ours !

Écoute, ô écoute toi [ours] !

 

Ô tambour peint qui te tiens devant moi !

Mes montures – cerf et biche nordiques.

Sois silencieux tambour sonore,

Tambour recouvert de peau,

Exauce mes souhaits.

 

Comme les nuages virevoltant, transporte-moi

À travers la terre du crépuscule

Et sous le ciel de plomb,

Emporte-moi comme le vent

Au-dessus des cimes des montagnes !46

 

Des recherches en laboratoire menées par Neher ont démontré que le son

du tambour produit des changements dans le système nerveux central. La

stimulation rythmique affecte l’activité électrique dans de « nombreuses

zones sensorielles et motrices du cerveau qui ne sont ordinairement pas

affectées, par l’intermédiaire de leurs connexions avec la zone sensorielle

stimulée » 47. Cela semble dû en partie au fait que le simple battement d’un

tambour comporte de nombreuses fréquences sonores, et transmet ainsi

simultanément des impulsions le long de diverses voies nerveuses dans le

cerveau. En outre, les battements du tambour sont principalement constitués

de basses fréquences, ce qui signifie que plus d’énergie peut être transmise

au cerveau par un battement de tambour que par un stimulus sonore de

haute fréquence. Ce processus est rendu possible, affirme Neher, parce que

« les récepteurs de basses fréquences de l’oreille sont plus résistants que les

délicats récepteurs de hautes fréquences, et peuvent ainsi supporter des

amplitudes de son plus élevées avant que la douleur ne soit perçue »48.

Des recherches récentes sur les danses de vision des Indiens Salish de la

côte nord-ouest d’Amérique du Nord appuient et élargissent les découvertes

de Neher sur la capacité du rythme du tambour à induire un état modifié de conscience. Jilek et Ormestad ont découvert que les fréquences du son du

tambour situées dans la zone de fréquences des ondes thêta de l’EEG

(quatre à sept cycles par seconde) prédominaient durant les procédures

d’initiation qui faisaient usage du tambour salish en peau de cerf. C’est

cette zone de fréquences, observe Jilek, qui « est censée être la plus efficace

dans la production d’états de transe »49.

On espère qu’une telle recherche sera finalement enrichie par la mesure

télémétrique de l’EEG de chamanes en train de travailler en ECC. Ce type

d’investigations permettra sans doute de découvrir que l’ECC induit

communément des ondes thêta aussi bien que des ondes alpha moins

profondes.

Le son du hochet du chamane provoque une stimulation de plus hautes

fréquences nerveuses dans le cerveau que ne le fait le tambour, et renforce

ainsi les battements du tambour tout en augmentant l’effet sonore global.

Mais cela dit, le son de la plupart des hochets est d’une amplitude

suffisamment basse pour ne pas infliger de douleurs aux récepteurs de

l’oreille.

Bien que le chamane puisse jouer lui-même du tambour lorsqu’il entre en

ECC, son immersion complète dans cet état exige la présence d’un assistant

qui prend le relais et continue le battement du tambour afin que l’état

modifié de conscience du chamane soit maintenu, comme par exemple chez

les Tungus de Sibérie.50 Une autre technique observée chez les Tungus

consiste à laisser l’assistant s’occuper entièrement du battement du

tambour, cela avant même que le chamane n’entre en ECC. C’est la

méthode que je préfère, car autrement l’effort physique que demande le fait

de battre le tambour peut entraver mon passage en ECC. Le chamane

devrait, cependant, réguler la vitesse du battement, car lui seul peut sentir

quel tempo est approprié. Dans les techniques que j’ai adoptées, j’agite un

hochet d’abord sur un tempo lent que j’accélère si j’en ressens le besoin. Le

son du hochet sert non seulement d’indication au joueur de tambour, mais

enrichit également le registre du tambour en hautes fréquences. Lorsque le

chamane utilisant cette méthode entre finalement en ECC, il n’est plus

capable de secouer le hochet, aussi le joueur de tambour le relaie-t-il,

poursuivant sur le tempo qu’il a entendu joué en dernier avec le hochet.

Lorsque l’assistant du chamane tungus joue toute la partie de tambour, le

chamane n’utilise pas de hochet. Au lieu de cela, il marque le tempo en dansant, le rythme des clochettes et des breloques en fer suspendues à son

costume guidant le tambour et l’enrichissant simultanément de sons de

hautes fréquences51. Il s’agit d’une technique qui donne une impulsion

physique au système nerveux du chamane et qui s’harmonise bien avec les

sons puisque, comme l’observe Shirokogoroff, « la danse est en partie

invoquée par la nécessité de produire des sons rythmiques »52.

Le passage en ECC est aussi soutenu par le chant. De façon

caractéristique, le chamane dispose de chants de pouvoir spécifiques qu’il

entonne en de telles occasions. Si les paroles peuvent varier quelque peu

d’un chamane à un autre dans une tribu particulière, d’habitude, la mélodie

et le rythme du chant ne sont pas une création propre au chamane, mais sont

partagés dans l’ensemble d’une région tribale.

Les chants ont tendance à être répétitifs et relativement monotones ; leur

tempo est accéléré lorsque le chamane approche de l’ECC. Ils ont

probablement pour fonction latente d’influencer l’activité du système

nerveux central d’une manière analogue aux exercices de respiration

yoguique, quoiqu’aucune recherche ne l’ait à ma connaissance déterminé.

Le chamane est souvent assisté en ECC par les membres de l’audience qui

chantent avec lui. Les paroles aident à évoquer l’ECC en se référant aux

esprits gardiens et alliés du chamane, et réaffirment son pouvoir.

L’aspect acquis de l’ECC implique que les choses vues, senties et

entendues, ainsi que toutes les expériences vécues dans l’état modifié de

conscience soient comprises comme étant complètement réelles. Ces

expériences directes et empiriques ne sont pas considérées par le chamane

comme imaginaires, mais comme une réalité immédiate. En même temps, le

chamane reconnaît la différence entre la réalité de l’ECC et celle de l’ECO,

et ne les confond pas. Il sait quand il se trouve dans l’une ou dans l’autre, et

entre dans chacune volontairement.

Les préceptes que le chamane utilise alors qu’il est en ECC impliquent

que pour lui, les animaux, les plantes, les êtres humains et tous les autres

phénomènes vus en état modifié de conscience sont considérés comme

pleinement réels à l’intérieur du contexte de la réalité non matérielle et non

ordinaire au sein de laquelle ils sont perçus. Le chamane entre en ECC pour

voir et interagir avec ces formes non matérielles. De telles formes ne sont

pas visibles pour le chamane ou d’autres personnes en ECO, et ne font pas

partie de la réalité ordinaire.

L’aspect de l’ECC implique un profond respect pour toutes les formes de

vie, respect accompagné d’une conscience humble de notre dépendance vis-

à-vis des plantes, des animaux et même de la matière inorganique de notre

planète. Le chamane sait que les êtres humains sont reliés à toutes les

formes de vie, qu’elles sont « toute notre parenté », comme disent les Sioux

Lakota. En ECC comme en ECO, le chamane approche les autres formes de

vie avec une compréhension et un respect familiaux. Il reconnaît leur

ancienneté, leur parenté et leurs forces spécifiques.

C’est pourquoi le chamane entre en ECC avec respect pour la Nature,

pour les forces inhérentes aux animaux sauvages et aux espèces végétales,

et pour leur ferme ténacité qui leur a permis de survivre et de prospérer au

cours des éons de l’existence planétaire. Approchée avec respect et amour

dans un état modifié de conscience, la Nature, croit-il, est prête à révéler

des choses invérifiables dans un état de conscience ordinaire.

Nombre de tribus indiennes nord-américaines préservent encore une

vision essentiellement chamanique de la réalité, comme en témoignent, par

exemple, ces affirmations d’un Hopi :

 

Pour le Hopi, toute vie est une – c’est une seule et même chose. Ce monde où il vit est le monde humain, et, en son sein, tous les animaux, oiseaux, insectes et toute créature vivante, aussi bien que les arbres et les plantes qui sont également doués de vie, n’apparaissent que sous la forme d’une mascarade, ou sous les formes sous lesquelles nous les voyons ordinairement. Mais il est dit que toutes ces créatures et tous ces êtres vivants qui partagent l’étincelle de la vie avec nous humains possèdent sûrement d’autres habitats où ils vivent sous une forme humaine comme nous-mêmes. En conséquence, tous ces êtres vivants sont considérés comme humains, et ils peuvent parfois être vus sous leurs propres formes même sur Terre. Lorsqu’un être vivant est tué, son âme peut alors s’en retourner vers son propre monde qu’elle ne quittera peut-être plus jamais, mais les descendants de cette créature

prendront sa place dans le monde humain, génération après génération53.

 

Même en plein jour, on peut apprendre à voir chamaniquement les

aspects non ordinaires d’un phénomène naturel. Par exemple, voici une

méthode de vision dans la pierre, technique que j’ai apprise auprès d’un

homme-médecine sioux lakota. Tout d’abord, choisissez une question à

laquelle vous désirez recevoir une réponse. Puis marchez simplement dans

une étendue sauvage jusqu’à ce que sur le sol, une pierre grosse comme

deux poings semble attirer votre attention. Prenez-la et transportez-la

jusqu’à un endroit où vous pouvez vous asseoir confortablement avec elle.

Placez la pierre sur le sol devant vous, posez la question à laquelle vous

désirez recevoir une réponse. Examinez soigneusement la surface

supérieure de la pierre jusqu’à ce que vous soyez capable de discerner une

ou plusieurs créatures vivantes formées par ses lignes, crevasses et

irrégularités. Cela peut prendre quelques minutes.

Lorsque vous êtes satisfait d’avoir discerné un ou plusieurs animaux,

plantes, insectes, visages, formes humaines ou autres entités à la surface de

la pierre, pensez à ce que la pierre essaye de vous dire sur la question que

vous avez posée. Fixez votre conclusion dans votre esprit, puis retournez la

pierre. Réitérez le même processus de vision et de réflexion en utilisant

cette nouvelle surface. Si la pierre est assez épaisse, vous pouvez répéter le

processus avec ses deux faces restantes.

Ensuite, considérez calmement la façon dont les communications

individuelles de chacune des quatre faces se rassemblent pour former un

message qui constitue une réponse à votre question. Pour finir, avec respect

et gratitude, reposez la pierre dans la position et à la place où vous l’avez

trouvée.

Une fois que vous aurez acquis une expérience chamanique suffisante,

vous pourrez utiliser cette technique pour aider une autre personne. Faites-

la alors procéder par les mêmes étapes, à la seule différence que vous

participez ensemble à la vision de la réponse à son problème. À mesure que

chaque face est observée, laissez d’abord votre compagnon décrire et

analyser ce qu’il voit. Puis, en tant que chamane, complétez ses

observations et son analyse avec les vôtres. Sur la base de votre plus grande

expérience, vous pouvez parvenir à suggérer la manière dont ce que vous

voyez correspond avec ce qu’il voit. Puis, retournez la pierre et répétez le

processus pour les quatre faces. Finalement, la personne fait sa propre

synthèse des quatre faces et obtient une réponse globale à son problème.

Évidemment, il existe des similarités et des différences entre cette

approche chamanique et un test de Rorschach ou les techniques

psychanalytiques de libre association. Mais le fait qu’il y ait des différences

ne rend pas pour autant la technique chamanique opérationnellement

inférieure. Dans la perspective du chamane, il y a des animaux et des êtres

dans la pierre. Le concept d’imaginaire n’a pas sa place dans le monde du

chamane. Pour lui, toute la Nature possède une réalité cachée, non ordinaire. C’est quelque chose que l’on apprend à voir en suivant la voie du

chamane.

Cette libre adaptation par David Cloutier du poème d’un chamane de la

tribu des Chukchi de Sibérie illustre mon propos :

 

Les choses que voit un chamane

 

Tout ce qui est

est vivant.

 

Sur la berge escarpée d’un fleuve,

il est une voix qui parle.

J’ai vu le maître de cette voix,

il m’a salué de la tête,

j’ai parlé avec lui,

il a répondu à toutes mes questions.

 

Tout ce qui est

est vivant.

 

Petit oiseau gris,

petite gorge bleue,

chante dans une branche creuse,

appelle ses esprits, danse,

chante ses chants de chamane.

Pic sur un arbre,

voilà son tambour,

il a un bec qui bat du tambour

et l’arbre tressaille,

crie comme un tambour

lorsque la hache mord son flanc.

 

Toutes ces choses répondent

à mon appel.

 

Tout ce qui est

est vivant.

 

La lanterne se promène,

les murs de cette maison ont des langues,

même ce bol a son propre foyer.

Les peaux assoupies dans leur sac

ont murmuré toute la nuit.

Les bois sur les tombes

se lèvent et encerclent les tertres

alors que les morts eux-mêmes se lèvent

et s’en vont rendre visite aux vivants.54

 

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