La Voie du chamane - Un manuel de pouvoir & de guérison

Préface à l’édition américaine

 

Dix ans ont passé depuis la parution de l’édition originale de ce livreI, et

ce furent des années tout à fait remarquables pour la renaissance

chamanique. Avant cela, le chamanisme disparaissait rapidement de la

planète, alors que les missionnaires, colons, gouvernements et intérêts

commerciaux écrasaient les peuples tribaux et leurs anciennes cultures.

Cependant, durant la dernière décennie, le chamanisme est revenu à la vie

humaine avec une force surprenante, et cela même dans des bastions de la

« civilisation » occidentale tels que New York ou Vienne. Cette résurgence

a eu lieu si subitement que la plus grande partie du public ignore

probablement qu’il existe une chose telle que le chamanisme, et sait encore

moins qu’il est en train de revenir. Mais quoi qu’il en soit, des milliers de

personnes aux États-Unis et ailleurs ont repris la pratique du chamanisme et

l’ont incluse dans leur vie quotidienne II.

Le retour du chamanisme a rendu perplexes de nombreux observateurs

extérieurs au mouvement, c’est pourquoi je voudrais évoquer quelques-uns

des facteurs contribuant à ce renouveau. L’une des raisons de l’intérêt

grandissant pour le chamanisme est que de nombreuses personnes éduquées

ont délaissé l’Âge de la foi. Elles ne croient plus que les dogmes et autorités

ecclésiastiques puissent leur fournir une preuve adéquate de l’existence de

la réalité des mondes spirituels, ou même du fait que l’esprit existe. Des

anecdotes de seconde main issues de textes religieux antagonistes et

déterminés culturellement, provenant d’autres temps et d’autres lieux, ne

sont pas assez convaincantes pour fournir des paradigmes à leur existence.

Ces personnes demandent des preuves de meilleure qualité.

Le New Age est partiellement une ramification de l’Âge de la science, et

il incorpore à la vie privée les conséquences paradigmatiques de deux

siècles d’utilisation sérieuse de la méthode scientifique. Les enfants de

l’Âge de la science, dont je fais partie, préfèrent parvenir par eux-mêmes, expérimentalement, à leurs propres conclusions sur la nature et les limites

de la réalité.Le chamanisme leur fournit une voie permettant de conduire

ces expérimentations, parce qu’il s’agit d’une méthodologie, et non d’une

religion.

L’Âge de la science a produit le LSD. Parmi ceux qui sont arrivés au

chamanisme beaucoup ont auparavant déjà conduit des

« expérimentations », quoique de manière informelle, par l’intermédiaire de

trips produits par des drogues psychédéliques, mais ont découvert qu’ils

n’avaient pas de cadre ou de discipline dans lesquels positionner leurs

expériences. Ils ont cherché dans les livres de Castaneda et d’autres auteurs

des cartes de leurs expériences, et ont ressenti la cartographie secrète qui se

trouve dans les fondements du chamanisme.

L’Âge de la science a également produit les NDE (Near Death

Experiences ou EMI, expériences de mort imminente) à large échelle, en

raison d’un nouveau niveau de technologie médicale qui a permis à des

millions d’Américains d’être réanimés d’un état de mort clinique. Les

expériences de mort imminente, bien que non planifiées, se sont également

révélées être des expériences personnelles qui ont mis à l’épreuve, et très

souvent changé, les postulats préalables des survivants concernant la réalité

et l’existence de l’esprit. Ces personnes ont également cherché des cartes, et

nombre d’entre elles se sont tournées vers les anciennes méthodes

chamaniques au cours de leur quête.

Les méthodes chamaniques requièrent une discipline détendue, avec de la

concentration et un but. Le chamanisme contemporain, comme celui de la

plupart des cultures tribales, utilise un son percussif monotone pour entrer

dans un état modifié de conscience. Cette méthode classique sans drogue

est remarquablement sûre. Si les praticiens ne maintiennent pas leur

concentration et leur discipline, ils retournent simplement à l’état de

conscience ordinaire. Il n’y a pas de période de temps prédéterminée dans

l’état modifié de conscience, contrairement à ce qui tendrait à arriver avec

une drogue psychédélique.

En même temps, les méthodes chamaniques classiques fonctionnent avec

une rapidité surprenante, si bien que, en quelques heures, la plupart des

personnes peuvent faire des expériences qui prendraient normalement des

années de méditation silencieuse, de prières et de psalmodies. Pour cette

seule raison, le chamanisme est idéalement adapté à la vie contemporaine des personnes actives, tout comme il fut idéalement adapté, par exemple,

aux Inuits dont les journées étaient remplies de tâches liées à la lutte pour la

survie, mais dont les soirées pouvaient être consacrées à la pratique du

chamanisme.

Un autre facteur expliquant le retour du chamanisme est le

développement récent d’approches holistiques de la santé utilisant

activement l’esprit pour favoriser la guérison et le maintien du bien-être.

Dans le cadre de la santé holistique, un grand nombre de pratiques du New

Age illustrent la redécouverte, par l’expérimentation récente, de méthodes

qui furent autrefois largement connues dans les pratiques tribales et

populaires. Le chamanisme, comme système englobant en grande partie cet

ancien savoir, reçoit de plus en plus d’attention de la part de ceux qui

cherchent de nouvelles solutions aux problèmes de santé, qu’ils soient

physiques, mentaux ou émotionnelsIII. Des techniques spécifiques utilisées

depuis longtemps dans le chamanisme, telles que la modification de l’état

de conscience, la réduction du stress, la visualisation, la pensée positive et

l’assistance provenant de sources non ordinaires, sont quelques-unes des

approches qui sont largement utilisées dans la pratique holistique

contemporaine.

Une autre raison importante du vaste intérêt pour le chamanisme est qu’il

s’agit d’une écologie spirituelle. En ces temps de crise environnementale

mondiale, le chamanisme fournit un élément qui manque à la plupart des

« grandes » religions anthropocentriques : la révérence pour les autres êtres

de la Terre, pour la planète elle-même, et la communication spirituelle avec

eux. Dans le chamanisme, il ne s’agit pas simplement d’un culte de la

Nature, mais d’une communication spirituelle réciproque qui ressuscite les

connexions perdues que nos ancêtres humains entretenaient avec le

merveilleux pouvoir spirituel et la beauté de notre jardin Terre. Les

chamanes, comme l’a mis en évidence Mircea Eliade, le spécialiste du

chamanisme et de l’histoire comparée des religions, sont les derniers

humains capables de parler avec les animauxIV. En fait, j’ajouterai qu’ils

sont les derniers capables de parler avec l’ensemble de la Nature, y compris

les plantes, les ruisseaux, l’air et les rochers. Nos anciens ancêtres

chasseurs-cueilleurs reconnaissaient que leur environnement avait le

pouvoir de vie et de mort sur eux, et considéraient cette communication

comme essentielle pour leur survie.

Et maintenant, nous aussi, nous commençons à reconnaître le pouvoir de

vie et de mort que notre environnement a sur nous. Après une destruction

irréfléchie et sans merci des autres espèces de la planète, de la qualité de

l’air, de l’eau et de la Terre elle-même, nous retournons, quoique lentement,

à la prise de conscience que l’ultime survie de notre espèce dépend du

respect que nous avons pour notre environnement planétaire. Mais, le

respect seul ne suffit pas. Nous avons besoin de communiquer intimement

et avec amour avec « toute notre parenté », comme le diraient les Lakota, en

ne parlant pas seulement avec le peuple humain, mais avec le peuple des

plantes, et tous les éléments de l’environnement, y compris le sol, les

rochers et l’eau. En fait, du point de vue du chamane, ce qui nous entoure

n’est pas de « l’environnement », mais notre famille.

Aujourd’hui, de Zurich à Auckland, de Chicago à São Paulo, des

humains abordent à nouveau l’ancienne voie du chamane, souvent dans des

cercles ou des groupes de tambour qui se rencontrent régulièrement pour

pratiquer et faire un travail de guérison. Ces groupes sont autonomes, et

comme l’ont fait les chamanes depuis des temps immémoriaux, ils

travaillent indépendamment, dans de petites communautés, afin

d’apprendre, de s’entraider et d’aider les autres. Et ces communautés

informelles font partie d’une communauté plus étendue, maintenant

internationale, mais sans hiérarchie et sans dogmes, car les autorités

spirituelles, comme aux époques tribales, se trouvent directement dans la

réalité non ordinaire à laquelle chaque voyageur chamanique a accès

individuellement.

Un cercle de tambour se réunit toutes les semaines ou tous les quinze

jours, le soir, et compte en général entre trois et douze personnes, la

direction et la responsabilité du tambour passant de l’un à l’autre. En

travaillant ainsi, les participants fournissent du tambour live et

accomplissent un travail chamanique qui leur permet de s’aider les uns les

autres et d’aider leurs proches. Si le groupe pratique des soins, c’est à titre

gratuit, comme un service spirituel.

De nombreuses autres personnes travaillent seules, à l’extérieur des

groupes de tambour, en utilisant des écouteurs et un enregistrement de

tambour. Lorsqu’il est utilisé correctement, celui-ci peut avoir une efficacité

surprenante (voir l’appendice A). Ces enregistrements, ainsi que d’autres

outils technologiques et méthodologiques, sont également utilisés dans le cadre d’un système de résolution de problèmes intitulé shamanic counseling

(conseil chamanique)V.

En utilisant les méthodes fondamentales du chamanisme telles qu’elles

sont exposées dans ce livre et dans les séminaires de formation chamanique

de la FSS (Foundation for Shamanic Studies), ces nouveaux praticiens ne

« jouent pas à l’Indien », mais se rendent aux mêmes sources spirituelles

révélatrices vers lesquelles les chamanes tribaux ont voyagé depuis des

temps immémoriaux. Ils ne prétendent pas être des chamanes ; et pourtant,

lorsqu’ils obtiennent des résultats chamaniques pour eux-mêmes et pour

autrui dans ce travail, cela confirme leur authenticité. Leurs expériences

sont véritables et lorsqu’elles sont décrites, elles sont essentiellement

interchangeables avec les récits de chamanes de cultures non écrites. Le

travail chamanique est le même, l’esprit, le cœur et le corps humain sont les

mêmes ; seules les cultures sont différentes.

En poursuivant leurs pratiques chamaniques, ils en sont venus à

comprendre que ce que la plupart des gens décrivent comme étant la

« réalité » touche à peine à la grandeur, au pouvoir et au mystère de

l’Univers. Les nouveaux chamanes pleurent souvent des larmes d’extase

lorsqu’ils vivent et racontent leurs expériences. Ils parlent avec une

compréhension mutuelle aux personnes qui ont eu des expériences de mort

imminente, et voient de l’espoir là où les autres peuvent voir du désespoir.

Ils tendent à vivre une transformation alors qu’ils découvrent la sécurité

et l’amour incroyables qui se trouvent dans un univers d’ordinaire caché.

L’amour cosmique qu’ils rencontrent à maintes reprises dans leurs voyages

s’exprime de plus en plus dans leur vie quotidienne. Ils ne se sentent pas

isolés, même lorsqu’ils sont seuls, parce qu’ils sont parvenus à comprendre

que nous ne sommes jamais vraiment isolés. À l’instar des chamanes

sibériens, ils comprennent que « tout ce qui est est vivant ». Partout, ils sont

entourés de vie, de famille. Ils sont retournés à la communauté éternelle du

chamane, sans aucune limite de temps et d’espace.

 

Michael Harner

Norwalk, Connecticut

Printemps 1990

 

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