La Voie du chamane - Un manuel de pouvoir & de guérison
Devenir le patient
protéger. Alors, à genoux, il roule lentement et avec précaution la spirale en
boule, en commençant par l’extrémité extérieure. Il peut éprouver en même
temps un intense prolongement des sensations de douleur, de blessure et de
malheur des membres du cercle.
Aussitôt que le chamane a fini, il ramasse la boule et la porte à bout de
bras, loin de son corps, en sortant rapidement du cercle et en s’éloignant
vers un emplacement situé à au moins quatre cents mètres. Là, il déroule la
boule et étend le cordon sur un arbre. Il ferme les yeux, repousse le pouvoir
entourant l’arbre et s’en va immédiatement. Les autres ont la possibilité de
l’observer à distance pendant qu’il le fait. Puis, ils peuvent tous revenir
ensemble à leur point de départ, s’asseoir en cercle en se tenant les mains et
commencer le chant de pouvoir.
Devenir le patient
Une technique semblable de guérison chamanique consiste à devenir le
patient. Cette méthode me fut enseignée par un chamane indien salish dans
l’État de Washington, il y a quelques années. Comme dans les autres
techniques d’extraction d’intrusions spirituelles nuisibles, le chamane ne
doit pratiquer cette méthode que s’il est chargé de pouvoir ; cette technique
consiste en effet à prendre sur soi le(s) pouvoir(s) qui nuise(nt) au patient.
Le voile de pouvoir invisible qui entoure le chamane salish empêche les
esprits de s’introduire en lui.164
Tout d’abord, le chamane discute avec le patient de la nature de sa
douleur ou de sa maladie. Il cherche à réunir toutes les informations
possibles sur la manière dont il les ressent, afin d’en faire lui-même
l’expérience.
Il interroge le patient sur les premières manifestations du mal, en
cherchant à connaître toutes les circonstances dont le patient était conscient
à l’époque. Puis il continue son interrogatoire : quelle est sa vision de la vie,
quels sont ses problèmes et ses espoirs ? En d’autres termes, le chamane fait
de son mieux pour apprendre à ressentir comme le patient. Contrairement à la psychanalyse, ce travail ne dure normalement que quelques jours, selon
l’habileté du chamane et son rapport avec le patient.
Lorsque le chamane considère qu’il peut s’identifier émotionnellement
avec le patient, il est prêt à entreprendre la phase critique du travail de
guérison.
Le chamane et le patient se rendent alors dans un endroit sauvage exempt
de toute habitation humaine. À l’aide de son hochet et de son chant de
pouvoir, le chamane éveille son esprit gardien afin qu’il l’aide. Le patient
s’assied calmement auprès de lui durant cette phase.
Lorsque le chamane se sent chargé de pouvoir, le patient et lui se
déshabillent lentement et échangent leurs habits. À mesure que le chamane
enfile chaque vêtement du patient, il se concentre afin de revêtir ses maux
et d’assumer sa personnalité. Au moment où le chamane endosse le dernier
vêtement, il doit commencer à sentir qu’il est le patient.
Alors, le chamane et le patient commencent à danser accompagnés par le
hochet. Le chamane imite chaque mouvement et chaque geste du patient
afin de devenir le patient. Puis, lorsque le chamane sent que sa conscience
est en train de se modifier, il tient ses mains contre le corps du patient
jusqu’à ce qu’il sente qu’il a revêtu tout ce qui est nécessaire pour le guérir
– et tout ce qu’il sent pouvoir supporter sans dommage. Si le travail est
accompli correctement, le chamane sentira des vagues de maladie ou de
douleur le submerger.
À ce moment, le chamane s’éloigne dans l’étendue inhabitée en courant
sur plusieurs dizaines de mètres. Puis il s’arrête et étend ses bras devant lui.
Il se concentre de toutes ses forces sur le rejet du pouvoir intrusif
douloureux qui nuisait au patient et qui repose maintenant en lui. Avec de
grands mouvements de bras et en utilisant tous les sons qui émergent de lui,
le chamane expulse de toutes ses forces le pouvoir nuisible au loin dans le
ciel, vers l’horizon.
Ce processus d’expulsion peut durer plusieurs minutes ou plus. Le
chamane saura qu’il a fini son travail lorsqu’il sentira que son corps est
débarrassé du mal et de la personnalité du patient. Il se sentira alors purifié
et détendu.
Puis, il retourne vers le patient et ils échangent à nouveau leurs
vêtements. Le chamane termine le travail avec un chant de pouvoir ; afin de compléter la purification, il se tient debout auprès du patient dans la fumée
d’un feu contenant des branches de sauge sauvage ou de cèdre.
Une autre version de cette technique peut être utilisée lors des
séminaires, notamment à des fins de démonstration. D’abord, le groupe se
rend dans un endroit sauvage qui n’est pas habité par des humains. Un
volontaire s’assied au centre d’un cercle formé par les participants et est
questionné pendant un court moment par l’ensemble du groupe. Chaque
membre pose une question sur la manière dont le patient fait l’expérience
de la douleur ou de la maladie, sur les conditions de manifestation de la
maladie, les sympathies et les antipathies du patient, et sur toutes les
informations pouvant aider les participants à apprendre à se sentir comme le
patient. Dans cet exercice, il est préférable que les participants non
chamanes ne prennent pas une trop grande partie du pouvoir engendrant le
mal chez le patient.
Le processus qui sera décrit plus bas permet à tous les participants de ne
prendre qu’une petite partie du pouvoir intrusif nuisible, afin qu’ils ne
soient pas mis en danger eux-mêmes.
Il est important que le chef du groupe conseille aux membres qui ne se
sentent pas assez chargés de pouvoir de ne pas participer, mais d’être
simplement spectateurs.
Ensuite, on demande au patient de commencer à danser de la manière qui
lui convient le mieux. Les membres du groupe secouent les hochets et
battent le tambour en accordant continuellement leur tempo à celui du
danseur. Des volontaires imitent de toutes les façons possibles les
mouvements du patient, en dansant auprès de lui. Chaque geste du patient
doit être imité.
Lorsque chaque danseur atteint un point où il éprouve émotionnellement
qu’il est, d’une certaine manière, devenu le patient, il doit toucher celui-ci
brièvement, extraire une partie du pouvoir intrusif qui se trouve en lui et
courir sur plusieurs dizaines de mètres, faire face à la nature sauvage et se
débarrasser du pouvoir comme je l’ai décrit.
Lorsque tous les danseurs ont fait cela et se sentent purifiés, ils retournent
vers le groupe et étreignent le patient. Tous se réunissent afin de former un
cercle de pouvoir en se tenant les mains, et y incorporent le patient avec un
chant de pouvoir (un voyage peut être entrepris ensuite afin de restaurer
l’animal de pouvoir du patient).
Évidemment, cette technique présente une ressemblance intéressante
avec la psychanalyse – notamment le principe du contre-transfert –, et
illustre la façon dont les techniques chamaniques présagent souvent les
méthodes de soin développées seulement récemment en Occident. La
technique des Salish de la côte dans laquelle le chamane devient le patient a
également son équivalent chez les Bushmen !Kung d’Afrique du Sud, dont
les chamanes :
[…] placent leurs mains frétillantes sur chaque côté de la poitrine de la personne, ou sur tout autre point où la maladie est localisée. Ils touchent légèrement la personne ou, le plus souvent, font vibrer leurs mains près de la surface de la peau. Parfois, le guérisseur couvre la personne malade de son corps et la frotte avec sa sueur, qui est censée avoir des propriétés thérapeutiques. La maladie est attirée dans le corps du guérisseur qui l’expulse de son propre
corps en la rejetant avec ses mains vers l’espace, alors que son corps frémit de douleur.165
Dans la guérison pratiquée par les !Kung, le chamane « retire la maladie
avec des cris et des hurlements terrifiants, à faire trembler le sol, qui
montrent la douleur et la difficulté de son travail ». Le travail dure alors
plusieurs heures. 166
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