La Voie du chamane - Un manuel de pouvoir & de guérison
Postface
Albert Schweitzer observa que « le sorcier réussit pour la même raison
que nous autres [médecins]. Chaque patient porte en lui-même son propre
médecin. Ils viennent à nous sans connaître cette vérité. Nous donnons le
meilleur de nous-mêmes lorsque nous permettons au médecin qui réside
dans chaque malade de se mettre au travail. »167
Peut-être le chamane est-il exceptionnellement qualifié, parmi les
pratiquants des arts de guérison, pour donner « au médecin intérieur une
possibilité de travailler ». Alors que l’absence de technologie médicale
moderne a sans doute forcé les peuples premiers à développer leurs
pouvoirs chamaniques latents pour la guérison, même aujourd’hui, il est de
plus en plus admis que la santé et la guérison physiques exigent parfois plus
qu’un traitement technologique. Il existe une nouvelle conscience de la
connexion étroite entre la santé physique et la santé mentale, ainsi que du
rôle important que peuvent jouer les facteurs émotionnels dans l’apparition,
la progression et la guérison de la maladie. L’accumulation récente de
preuves expérimentales démontrant que les pratiquants du yoga et du
biofeedback peuvent manipuler les processus fondamentaux du corps,
processus considérés auparavant par la médecine occidentale comme
incontrôlables par l’esprit, ne constitue qu’une partie de la nouvelle
reconnaissance de la pertinence des pratiques spirituelles et mentales en
rapport à la guérison. Les récentes découvertes médicales, selon lesquelles,
en état modifié de conscience, l’esprit peut être capable d’activer le système
immunitaire du corps par le biais de l’hypothalamus, sont particulièrement
fascinantes et confirment implicitement l’approche chamanique de la santé
et de la guérison. Il est possible que la science finisse par prouver que
l’inconscient du patient du chamane, qui est conduit par le son durant le
travail chamanique, est programmé par le rituel afin d’activer le système de
défense du corps contre la maladie.
Le champ florissant des médecines holistiques montre une extraordinaire
volonté d’expérimentation impliquant la réinvention de nombreuses
techniques pratiquées depuis longtemps dans le chamanisme, telles que la
visualisation, les états modifiés de conscience, l’hypnose, la méditation,
l’attitude positive, la réduction du stress, et l’expression mentale et
émotionnelle de la volonté personnelle de guérir et de vivre en bonne santé.
En un sens, on réinvente le chamanisme parce que l’Occident en a
besoin.
En rapport avec la prise de conscience croissante de l’inadéquation d’un
traitement purement technologique de la maladie, une insatisfaction devant
l’impersonnalité de la médecine commerciale et institutionnelle moderne se
développe également.
Au sein du monde des peuples premiers, les chamanes sont souvent des
membres de la même famille que le patient ; il y a donc un engagement
émotionnel visant au bien-être individuel du patient, et qui est sans rapport
avec la consultation d’un quart d’heure du médecin de la société
contemporaine. Le chamane peut travailler toute la nuit, ou même plusieurs
nuits, au rétablissement d’un seul patient ; une alliance dyadique fait
fusionner son inconscient avec celui du patient dans un partenariat héroïque
contre la maladie et la mort. Mais cette alliance représente plus encore, car
c’est une union avec les pouvoirs cachés de la Nature qui sont invisibles à
la lumière du jour, lorsque les contraintes matérielles de la vie quotidienne
encombrent la conscience. Au lieu de cela, la paire formée par le chamane
et le patient s’aventure dans la clarté des ténèbres où, libéré des stimuli
externes et superficiels, le chamane voit les forces cachées impliquées dans
les profondeurs de l’inconscient, et les maîtrise ou les combat pour le bien-
être et la survie du patient. Certains chamanes, évidemment, ne sont pas des
membres de la famille de leurs patients, et, au sein de certaines
communautés, acceptent d’être payés pour leur travail. Mais, comme cela se
fait chez les Tsimshian Gitskan de la côte nord-ouest des États-Unis, il n’est
pas rare que le chamane rende l’argent si le patient vient à mourir.168
Les succès de la médecine scientifique et technologique occidentale sont
évidemment miraculeux à leur manière. Mais j’espère que le savoir et les
méthodes chamaniques seront respectés par les Occidentaux, parce que de
leur côté les chamanes respectent la médecine technologique occidentale.
Au sein d’un respect mutuel, ces deux conceptions peuvent favoriser l’aboutissement de l’approche holistique de la guérison et de la santé que
tant de personnes recherchent aujourd’hui. Pour pratiquer le chamanisme,
nous n’avons pas besoin de comprendre comment il fonctionne en termes
scientifiques, tout comme nous n’avons pas besoin de savoir comment
opère l’acupuncture pour en bénéficier.
Il n’y a pas de conflit entre la pratique chamanique et les soins médicaux
modernes. Tous les chamanes indiens nord ou sud-américains que j’ai
consultés à ce sujet sont d’accord pour affirmer qu’il n’y a pas la moindre
compétition entre ces deux approches. Par exemple, les chamanes jívaro ne
s’opposent absolument pas à ce que leurs patients consultent un médecin
missionnaire.
En fait, ils les encouragent à accepter tous les soins technologiques
possibles. Le chamane veut, avant tout, que son patient guérisse. Toute
forme de traitement ou de médication technologique qui contribuera au
rétablissement de la force du patient, qui l’aidera à combattre la maladie, est
bienvenue.
Les méthodes bien connues des docteurs O. Carl Simonton et Stephanie
Matthews-Simonton dans le traitement du cancer constituent un exemple
actuel d’une alliance mutuelle efficace entre la médecine technologique
occidentale et le chamanisme. Bien que les Simonton n’aient pas sciemment
utilisé des méthodes chamaniques, certaines de leurs techniques, employées
en soutien de la chimiothérapie, sont incroyablement similaires à celles des
chamanes. Les patients des Simonton rapportent parfois un soulagement de
leurs douleurs et une rémission de leur maladie étonnamment efficaces.169
Au cours du traitement, les patients se détendent dans une pièce calme et
se visualisent eux-mêmes en train de marcher jusqu’à ce qu’ils rencontrent
un guide intérieur qui peut être une personne ou un animal. Le patient
demande alors au guide de l’aider à guérir.170 Cette ressemblance avec le
voyage chamanique, ainsi qu’avec le recouvrement de l’animal de pouvoir
et son utilisation chamanique, est aussi évidente que remarquable.
En plus de cela, les Simonton demandent à leurs patients, sans leur
suggérer de formes précises, de visualiser et de dessiner leur cancer.171 Les
patients dessinent spontanément des serpents et d’autres créatures
étonnamment semblables à celles perçues par les chamanes comme étant
des pouvoirs intrusifs nuisibles dans les corps de leurs patients (voir par
exemple le dessin jívaro de l’illustration 13). Les Simonton encouragent aujourd’hui leurs patients à visualiser leur cancer comme des « créatures de
douleur » et à s’en débarrasser.172
Mais la ressemblance avec le chamanisme ne s’arrête pas là. Les
Simonton ont découvert qu’ils pouvaient entraîner leurs patients à visualiser
l’envoi de leurs globules blancs dans les zones touchées de leur corps, afin
que ceux-ci ingèrent les cellules cancéreuses et les chassent hors du corps, à
la manière du chamane qui visualise et commande ses alliés de pouvoir
pour aspirer et extraire les intrusions de pouvoir nuisibles du corps de son
patient. L’une des principales différences est que les patients des Simonton
agissent comme leur propre guérisseur, chose difficile même pour les
meilleurs chamanes. Peut-être les patients cancéreux pourraient-ils
bénéficier de l’assistance d’un chamane dans ce travail ? Un patient ne
devrait pas être forcé à être son propre chamane, pas plus qu’il ne devrait
être forcé à limiter ses soins à l’autoadministration de médicaments
brevetés achetés à la pharmacie du coin.
Un jour, et j’espère que ce sera bientôt, une version moderne du chamane
travaillera aux côtés des médecins occidentauxXXIII.
En fait, cela fonctionne déjà là où vivent des chamanes traditionnels, que
ce soit dans des réserves indiennes nord-américaines ou dans certaines
régions d’Australie. Tout aussi passionnante est la perspective d’un
apprentissage des méthodes chamaniques de guérison et de maintien de la
santé par les médecins, afin qu’ils puissent combiner les deux approches
dans leur pratique.
Je suis heureux de noter qu’un petit nombre de jeunes médecins ont déjà
participé à mes séminaires de formation et semblent enthousiasmés par ce
qu’ils y ont appris. Seul le temps dira si la mise en pratique de principes
chamaniques dans leur travail est couronnée de succès.
Quels que soient vos intérêts et vos espoirs quant à la voie du chamane,
une question fondamentale subsiste : et maintenant, qu’allez-vous en faire ?
Pour continuer le travail décrit dans ce livre, vous n’avez pas besoin de
devenir chamane. Être un chamane signifie essayer d’aider sérieusement les
personnes qui ont des problèmes de pouvoir et de santé. Vous n’êtes peut-
être pas prêt à endosser une telle responsabilité. Même dans les sociétés
traditionnelles, la plupart des gens la refusent. Mais vous pouvez toujours
vous aider vous-même en utilisant sérieusement et régulièrement les
méthodes que vous avez apprises ici. Vous pouvez travailler seul, même sans joueur de tambour, à l’aide d’un enregistrement de tambour
chamanique (voir l’appendice A). Ainsi la technologie du XXIe siècle se
combine-t-elle avec le chamanisme !
Pour ceux d’entre vous qui souhaitent devenir des chamanes
professionnels, je dois souligner qu’il y a beaucoup plus à expérimenter et à
apprendre que ce qui est décrit dans ces pages, comme par exemple
l’errance dans la nature sauvage, la quête de vision, le voyage chamanique
vers la mort et la résurrection, le voyage orphique, le chamanisme et
l’après-vie, le voyage vers le Monde d’en-haut, etc. Cependant, la chose la
plus importante est de pratiquer régulièrement ce que vous avez appris.
Vous pouvez être assisté par un ami ou un membre de votre famille qui
souhaite travailler avec vous et être votre partenaire. Vous pouvez
également participer à des séminaires de formation chamanique (voir
l’appendice A) ou encore mettre sur pied un cercle de personnes intéressées
par le chamanisme qui se rencontrent régulièrement pour s’entraider.
Comme je l’ai souligné, vous pouvez simplement travailler à vous aider
vous-même, mais il se peut que vous trouviez cela insuffisant et que vous
souhaitiez aider les autres à l’aide du chamanisme. Les obstacles les plus
importants que vous devrez franchir seront culturels et sociaux, et non pas
chamaniques, car nous vivons dans la civilisation même qui a persécuté et
détruit ceux qui possédaient cet ancien savoir. Vous ne mourrez certes pas
sur le bûcher, mais vous ne recevrez pas non plus le prix Nobel de
médecine.
Chez les Koryak de Sibérie, une distinction pertinente était établie entre
le chamanisme familial et le chamanisme professionnel. 173 Le chamanisme
familial était réservé aux parents proches et était pratiqué par ceux qui
étaient moins avancés ou moins puissants en termes de connaissance
chamanique. Le chamanisme professionnel était l’apanage des plus doués et
des plus puissants, et impliquait le traitement de n’importe quel patient. Si
vous souhaitez aider les autres avec le chamanisme, je vous conseille de
suivre le modèle du chamanisme familial en assistant les amis proches et les
membres de la famille qui y sont disposés. Et surtout, n’oubliez pas que le
travail chamanique complète les soins médicaux orthodoxes, il n’entre pas
en compétition avec eux. L’objectif n’est pas d’être un puriste, mais d’aider les autres à trouver la santé, le bonheur et l’harmonie avec la Nature de