La Voie du chamane - Un manuel de pouvoir & de guérison
Chapitre III : Chamanisme et états de conscience
CHAPITRE III
Chamanisme et états de conscience
Le chamanisme représente le plus répandu et le plus ancien système
méthodologique de guérison du corps et de l’esprit connu de l’humanité.
Les données archéologiques et ethnologiques suggèrent que les méthodes
chamaniques sont vieilles d’au moins vingt ou trente mille ans. Il est fort
possible qu’elles soient encore plus anciennes – car, après tout, les primates
qui étaient nos ancêtres ont vécu sur la planète durant plus de deux ou trois
millions d’années.
Aujourd’hui, le savoir chamanique survit principalement au sein de
peuples qui, jusqu’à une période récente, avaient une culture traditionnelle
intacte. Le savoir qu’ils préservent s’est acquis à travers des centaines de
générations, dans des situations de vie et de mort. Les ancêtres de ces
peuples l’ont minutieusement appris et utilisé dans leurs efforts visant à
maintenir la santé et la force, à venir à bout de maladies graves, et à
surmonter la menace et le traumatisme de la mort. Les gardiens de ces
anciennes méthodes revêtent une importance capitale pour nous, car
presque aucune de leurs cultures n’a laissé de témoignages écrits. Aussi est-
ce seulement auprès de leurs derniers représentants vivants que nous
pouvons apprendre les principes chamaniques.
L’un des aspects les plus remarquables des postulats et des méthodes
chamaniques est qu’ils sont très similaires dans des régions de la planète
très éloignées les unes des autres, comme par exemple l’Australie
aborigène, l’Amérique du Nord et du Sud, l’Asie centrale et la Sibérie, l’Europe du Nord et de l’Est, et l’Afrique du Sud. Même dans la littérature
historique de la Méditerranée classique, ou de l’Europe de l’Ouest du
Moyen Âge et de la Renaissance, on trouve la preuve que le même savoir
chamanique fondamental existait là autrefois avant d’être presque
complètement éradiqué par l’Inquisition.
Les nombreuses similarités des méthodes et des croyances chamaniques à
travers la plus grande partie du monde ont été documentées en profondeur
par Mircea Eliade dans son ouvrage de référence, Le Chamanisme et les
techniques archaïques de l’extase29. C’est précisément en raison de la
cohérence de cet ancien système de pouvoir et de guérison qu’Eliade et
d’autres auteurs peuvent parler avec assurance de la fréquence de la
pratique du chamanisme parmi des populations longtemps éloignées les
unes des autres.30 Par exemple, un anthropologue observe : « Partout où l’on
rencontre encore le chamanisme, que ce soit en Asie, en Australie, en
Afrique ou en Amérique du Nord et du Sud, le chamane fonctionne
fondamentalement de la même façon, et il a recours à des techniques
similaires – il est le gardien de l’équilibre psychique et écologique de son
groupe et de ses membres, il est un intermédiaire entre les mondes visibles
et invisibles, il est le maître des esprits, le guérisseur surnaturel, etc. » Le
chamane est capable de « transcender la condition humaine et de voyager
librement dans les différents plans cosmologiques »31.
La remarquable cohérence du savoir chamanique fondamental à travers le
monde a également été soulignée par de nombreux autres anthropologues.
Wilbert, par exemple, note ceci à propos du chamanisme chez les Indiens
Warao du Venezuela : « Il sera évident pour quiconque est familier avec la
littérature sur le chamanisme, que l’expérience warao présente, en grande
partie, des caractéristiques quasi universelles. » Il fournit une longue liste
de pratiques et de croyances que les chamanes warao partagent avec
d’autres chamanes originaires d’Australie, d’Indonésie, du Japon, de Chine,
de Sibérie, aussi bien qu’avec des traditions indigènes d’Amérique du Nord,
du Mexique et d’Amérique du Sud. Wilbert en conclut qu’il existe une
« correspondance remarquable […] non seulement dans le contenu général,
mais également dans les détails spécifiques », entre les voyages
chamaniques des Warao et ceux des Wiradjeri d’Australie vivant sur un
autre continent, à un océan de là.32
L’approche chamanique du pouvoir et de la guérison a été maintenue
sous une forme similaire au sein de cultures traditionnelles qui, sous
d’autres aspects, montraient une adaptation radicalement différente à des
environnements contrastés et à des problèmes de survie matérielle très
distincts. En raison des migrations préhistoriques et de l’isolement, nombre
de ces groupes ont été séparés d’autres branches de la famille humaine
durant dix ou vingt mille ans. Pourtant, durant cette longue période, la
connaissance chamanique ne semble pas avoir varié de façon significative.
Pour quelle raison ? Cela n’était évidemment pas dû à un manque
d’imagination de la part des populations traditionnelles, car il existe de
grands contrastes et de grandes variations dans leurs systèmes sociaux, leur
art, leur économie et bien d’autres aspects de leurs cultures. Pourquoi alors
le savoir chamanique est-il si fondamentalement similaire dans différentes
parties du monde des cultures premières ?
Je pense que la réponse est, simplement : parce que ça fonctionne. Durant
plusieurs milliers d’années, grâce à des essais et des erreurs, des peuples
vivant dans des situations écologiques et culturelles souvent extrêmement
différentes sont néanmoins parvenus aux mêmes conclusions quant aux
méthodes et aux principes fondamentaux du pouvoir et de la guérison
chamaniques.
Le chamanisme a prospéré au sein de cultures traditionnelles qui ne
disposaient pas des innovations technologiques de la médecine moderne. À
mon sens, le faible niveau technologique de ces cultures a contraint leurs
membres à développer au plus haut degré possible la capacité de l’esprit
humain à faire face aux graves problèmes posés par la santé et la survie.
Certaines des méthodes les plus intéressantes que les humains possèdent en
rapport avec la santé et les potentialités thérapeutiques de l’esprit sont celles
des chamanes appartenant à des cultures à faible développement
technologique.
Pour accomplir sa tâche, le chamane dépend d’un pouvoir spécifique
individuel qui lui est habituellement procuré par ses esprits gardiens et
alliés. Chaque chamane dispose d’au moins un esprit gardien à son service,
et cela qu’il possède ou non d’autres esprits alliés. Dans son ouvrage de
référence sur le concept de l’esprit gardien chez les peuplades indigènes
d’Amérique du Nord, Ruth F. Benedict observe que le chamanisme « est pratiquement partout, d’une manière ou d’une autre, construit autour d’un
système incorporant la vision et l’esprit gardien (…) »33.
En dehors de l’Amérique du Nord, l’esprit gardien joue un rôle tout aussi
important, mais il est souvent désigné sous d’autres termes dans la
littérature anthropologique, comme par exemple « esprit tutélaire » dans les
ouvrages sur le chamanisme sibérien, et « nagual » au Mexique et au
Guatemala. Dans la littérature australienne, on se réfère au « totem
assistant », et dans la littérature européenne, au « familier ». Parfois, l’esprit
gardien est simplement dénommé l’« ami » ou le « compagnon ». Quel que
soit son nom, il est la source fondamentale du pouvoir qui permet au
chamane d’agir.
La façon la plus commune d’acquérir un esprit gardien consiste à faire
une quête d’esprit dans un lieu isolé dans la nature sauvage ; une grotte, le
sommet d’une montagne, une grande cascade ou une piste isolée la nuit,
comme chez les Jívaro. Il existe également des voies chamaniques
involontaires ou spéciales pour se procurer un esprit gardien.
Sans esprit gardien, il est virtuellement impossible d’être un chamane,
car celui-ci doit posséder cette source de pouvoir à la fois vive et
fondamentale pour surmonter et maîtriser les puissances spirituelles ou non
ordinaires dont l’existence et les actions sont normalement cachées aux
humains. L’esprit gardien est souvent un animal de pouvoir, un être spirituel
qui non seulement protège et sert le chamane, mais devient son alter ego ou
une autre identité pour lui.
Le fait qu’une personne dispose d’un esprit gardien ne suffit pas à faire
d’elle un chamane. Comme les Jívaro le soulignent, qu’un adulte en soit
conscient ou non, il bénéficie probablement, ou a bénéficié, de l’aide d’un
esprit gardien durant son enfance ; autrement, il n’aurait pas disposé du
pouvoir de protection nécessaire pour parvenir à l’âge adulte. La différence
principale entre une personne ordinaire et un chamane quant à leur esprit
gardien est que le chamane utilise activement son esprit gardien lorsqu’il est
dans un état modifié de conscience. Le chamane voit et consulte
fréquemment son esprit gardien, voyage avec lui dans ses voyages
chamaniques, bénéficie de son aide et l’utilise pour aider les autres à
reprendre des forces à la suite d’une maladie ou d’une blessure.
En plus de son esprit gardien, un chamane puissant possède normalement
un certain nombre d’esprits alliés. Il s’agit de pouvoirs individuels mineurs, comparés à l’esprit gardien, mais qui peuvent être plusieurs centaines à la
disposition d’un chamane, et lui fournissent un important pouvoir collectif.
Ces esprits alliés ont des fonctions spécialisées pour des buts particuliers. Il
faut des années à un chamane pour en accumuler et former une équipe
chamanique.
Il ne semble pas y avoir de différences marquées entre les sexes en
termes d’aptitude et de potentialité chamaniques. Dans beaucoup de
sociétés, comme chez les Jívaro, la plupart des chamanes sont des hommes,
et cela pour des raisons économiques et sociales qui n’ont que très peu de
liens avec la pratique du chamanisme en soi. Mais les femmes jívaro, quand
elles ont terminé d’élever leurs enfants et atteignent la cinquantaine,
deviennent parfois des chamanes spécialement puissantsXII. Dans l’Europe
médiévale et de la Renaissance, les veuves et les vieilles femmes
devenaient souvent des chamanes guérisseurs, en partie pour se soutenir
entre elles. Bien sûr, l’Inquisition les appelait « sorcières », à l’image des
missionnaires chrétiens qui continuent à traiter de sorciers les chamanes des
sociétés non occidentales.
Les chamanes sont principalement des guérisseurs, mais ils pratiquent
aussi la divination en sondant le présent, le passé et le futur pour servir les
autres membres de la communauté.
Un chamane est un voyant. Notre terme voyant/voyante se réfère à cette
forme d’activité, survivance de notre héritage chamanique européen qui a
presque complètement disparu.
Un chamane peut également pratiquer la clairvoyance et voir ce qui se
passe dans un autre endroit au même moment.
Le chamane se déplace entre les réalités, athlète magique des états de
conscience engagé dans des prouesses mythiques.
Il est l’intermédiaire entre les réalités ordinaire et non ordinaire, ainsi que
Castaneda l’a décrit de manière spectaculaire.
Il est aussi un médiateur de pouvoir, dans le sens où il manipule les
puissances spirituelles afin d’aider les autres et de leur faire retrouver un
équilibre salutaire.
Un chamane peut être appelé pour aider quelqu’un qui est déspiritualisé,
c’est-à-dire qui a perdu son esprit gardien personnel ou même son âme.
Dans de telles situations, le chamane entreprend un voyage de guérison
dans la réalité non ordinaire afin de recouvrer l’âme ou l’esprit perdu et la (ou le) ramener au patient. Le patient d’un chamane peut également souffrir
d’une douleur ou d’une maladie localisée. Dans un tel cas, la tâche du
chamane consiste à extraire la puissance nuisible qui en est la cause afin de
restaurer la santé du patient. Telles sont les deux approches fondamentales
de la guérison chamanique : la restauration des pouvoirs bénéfiques et
l’extraction de ceux qui sont nuisibles.
Dans ces tâches thérapeutiques, les chamanes doivent être capables de
voyager sans cesse entre les réalités. Pour ce faire, dans certaines cultures
ils prennent des substances modifiant la conscience ; mais, dans nombre
d’autres cultures, ils n’en utilisent pas.34 En fait, certaines substances
psychoactives peuvent interférer avec la concentration requise par le travail
chamanique.
L’une des choses intéressantes à propos du chamanisme est que,
lorsqu’une drogue est utilisée, elle est prise par le guérisseur plutôt que par
le patient, bien qu’il y ait des exceptions dans lesquelles la drogue est prise
en commun. Cette différence avec la médecine occidentale moderne
s’explique aisément si l’on considère que le chamane doit effectuer son
travail de guérison en état modifié de conscience. L’idée est de fournir un
accès vers la réalité cachée. Le chamane est responsable d’un tel travail, pas
le patient.
En son essence, l’initiation chamanique est empirique et souvent
progressive ; elle consiste à apprendre comment atteindre l’état de
conscience chamanique avec succès, et à voir et voyager au sein de cet état ;
à acquérir la connaissance de son esprit gardien, ainsi que de la certitude à
son égard, et s’assurer de son assistance en état de conscience chamanique ;
et à apprendre à aider les autres avec succès en tant que chamane. Une
phase caractéristique de la pratique chamanique plus avancée consiste à
acquérir la connaissance de ses esprits alliés, ainsi que de la certitude à leur
égard. Il existe des phases encore plus avancées, ainsi que certains types
importants d’expériences chamaniques, qui ne sont pas traités dans ce livre.
Cependant, si vous réussissez à expérimenter les trois premières phases
décrites ci-dessus, vous pouvez probablement vous considérer comme un
ou une chamane. Mais l’initiation chamanique est un processus sans fin, fait
de lutte et de joie, et seuls ceux que vous tenterez de guérir pourront vous
octroyer le statut de chamane.
Un chamane débutant, après avoir appris la cosmologie, les méthodes et
les principes fondamentaux du chamanisme, acquiert connaissance et
pouvoir personnels par l’intermédiaire du voyage et de la pratique
chamaniques. Une fois cette connaissance acquise, le chamane devient un
guide pour les autres. Par exemple, une personne de sa communauté peut
avoir fait un rêve ou avoir eu une vision et questionne le chamane sur sa
signification. Le maître chamane est capable de lui répondre « oh oui, ce
que tu as vécu a un sens… », sur la base de ce qu’il a lui-même appris
empiriquement. Le chamane tente éternellement d’articuler ses révélations
personnelles comme si elles constituaient les pièces d’un immense puzzle
cosmique.
De nombreuses années d’expérience chamanique sont d’habitude
nécessaires pour parvenir à un haut degré de connaissance du puzzle
cosmique, et même un maître chamane n’espère jamais compléter le puzzle
en une vie d’homme.
Un véritable maître chamane ne met jamais en doute la validité des
expériences des autres, quoique cela puisse être le cas de chamanes moins
doués et plus orgueilleux. Le maître chamane essaiera d’intégrer même les
expériences les plus inhabituelles à sa cosmologie globale, cosmologie
fondée principalement sur ses propres voyages. S’il y parvient facilement, il
est probablement un maître, comme le chamane conibo qui me confiait :
« Oh, ils disent toujours la même chose. »
Le maître chamane ne prétend jamais que ce dont vous avez fait
l’expérience est imaginaire. Cela constitue l’une des différences entre le
chamanisme et la science. Il existe néanmoins des ressemblances entre le
chamane et le scientifique : les meilleurs d’entre eux sont émerveillés par la
complexité et la magnificence de l’univers et de la Nature, et savent que
durant leur propre vie, ils ne pourront observer et comprendre qu’une petite
partie du Tout. Chamanes et scientifiques poursuivent personnellement des
recherches au sein des mystères de l’univers, et croient que les processus de
causalité sous-jacents à cet univers sont cachés au regard ordinaire. Ni les
maîtres chamanes ni les grands scientifiques ne permettent aux dogmes des
autorités ecclésiastiques ou politiques d’entraver leurs explorations.
L’accusation de sorcellerie (chamanisme) portée contre Galilée ne fut pas
un hasard.