La Voie du chamane - Un manuel de pouvoir & de guérison
Chapitre V : Le voyage de restauration du pouvoir
CHAPITRE V
Le voyage de restauration du pouvoir
Les chamanes ont depuis longtemps ressenti que l’esprit gardien ou
tutélaire rend celui qui le possède résistant aux maladies. La raison en est
simple : il fournit un corps puissant qui résiste aux intrusions de forces
externes. Du point de vue chamanique, il n’y a simplement pas d’espace
dans un corps chargé de pouvoir pour permettre l’entrée facile des énergies
intrusives et malfaisantes, connues dans la réalité ordinaire sous le nom de
maladies.
Un animal de pouvoir ou esprit gardien, comme je l’ai appris chez les
Jívaro, n’augmente pas seulement l’énergie physique et la capacité de
résistance aux maladies contagieuses, mais accroît également la vivacité
d’esprit et la confiance en soi. Le pouvoir rend même plus difficile le fait de
mentir.
Être chargé de pouvoir, c’est comme posséder un champ de force en et
autour de soi ; cela vous rend résistant aux intrusions de pouvoir, qui sont
l’équivalent chamanique des infections.
Du point de vue chamanique, les maladies sont des intrusions de
pouvoir : elles ne sont pas naturellement présentes dans le corps, mais y
sont introduites. Si vous êtes puissant, vous leur résisterez. Aussi posséder
le pouvoir d’un esprit gardien est fondamental pour la santé. Une maladie
grave n’est possible que lorsqu’une personne est déspiritualisée, qu’elle a
perdu son esprit gardien et sa force énergisante. Lorsqu’une personne
devient déprimée, faible, sujette aux maladies, c’est un symptôme signifiant qu’elle a perdu son animal de pouvoir et ne peut donc plus résister ou éviter
les infections ou les intrusions de pouvoir non désirées.
Votre expérience de la danse de l’animal peut avoir été couronnée de
succès. Cependant, comme je l’ai déjà indiqué, cela ne garantit pas encore
que vous gardiez son pouvoir, puisqu’il peut vous avoir quitté depuis
longtemps. Pour être absolument sûr que vous possédez un animal de
pouvoir, il existe des techniques spécifiques. L’une d’entre elles est le
voyage chamanique dans le Monde d’en bas en vue de recouvrer un animal
de pouvoir que quelqu’un a perdu.
Alors que la plupart des chamanes entreprennent seuls ce voyage pour
une autre personne seulement, les Salish de la côte ouest de l’État de
Washington pratiquaient une version inhabituelle de restauration du pouvoir
de l’esprit gardien.
Les chamanes salish avaient l’habitude de faire le voyage ensemble, en
groupe. Pour recouvrer l’esprit gardien de leur patient dans le Monde d’en
bas97, ils formaient un « canoë-esprit » ou un « bateau-esprit ». Ce « n’était
pas l’âme d’une personne dans le sens général du mot, mais plutôt son
esprit gardien » qui devait être restitué au patient.98 Chez les Salish de la
côte, l’esprit gardien est communément désigné comme étant un animal de
pouvoir, comme indiqué précédemment.99
Cette pratique en groupe du canoë-esprit100 est particulièrement élaborée.
Lorsqu’une personne commençait à montrer des symptômes de
déspiritualisation, qui, chez les Salish, pouvait impliquer la perte
progressive de biens et de richesses, elle pouvait alors louer les services de
six à douze chamanes qui s’engageaient ensemble à retrouver son esprit
gardien en voyageant dans le Monde d’en bas.101
S’étant mis d’accord sur la nuit durant laquelle ils travailleraient, les
chamanes formaient deux canoës imaginaires en se tenant debout sur deux
rangs parallèles à l’intérieur d’une grande maison communautaire. À côté
de chaque chamane se trouvait sa planche magique de cèdre, fichée dans le
sol de terre battue. Chaque planche était décorée de représentations des
expériences de son propriétaire liées à sa première vision d’un canoë-esprit.
En plus de cela, chaque chamane tenait une perche de deux à deux mètres et
demi de long avec laquelle il pagayait ou poussait le canoë-esprit. Le
chamane de la proue était le meneur, celui de la poupe le barreur.
Comme le rapporte T. T. Waterman, accompagnés par le son des hochets,
le battement des tambours et les chants, « les âmes ou esprits [des
chamanes] s’enfoncèrent à travers la terre », voguant dans un bateau-esprit
« ayant le pouvoir de « transformer la terre en eau » partout où ils
voyageaient » dans le Monde d’en bas.102 Alors qu’ils naviguaient dans le
canoë-esprit, chaque chamane, en commençant par le meneur, entonna son
propre chant d’esprit gardien. Un public nombreux s’assit autour des murs
de la maison et se joignit aux chants afin d’aider les chamanes.103
Parfois, les voyages en canoë-esprit des Salish de la côte duraient cinq à
six nuits, les chamanes dormant pendant la journée et repartant le soir de
l’endroit où ils s’étaient arrêtés à l’aube. Dans la plupart des cas, le voyage
durait seulement deux nuits ; la première nuit étant celle du voyage vers le
royaume des esprits et la seconde, celle du retour. Aussitôt qu’ils avaient
réussi à recouvrer l’esprit gardien de leur patient, les chamanes
commençaient le voyage de retour. Lorsqu’ils avaient replacé l’esprit
gardien dans le corps de leur patient, celui-ci se levait et dansait.104
Le canoë-esprit des Salish de la côte est une version à large échelle et
coopérative d’une méthode chamanique plus courante et plus simple de
restauration du pouvoir d’un patient. Dans cette méthode, il n’y a que deux
ou trois participants essentiels : le chamane, la personne ou le patient qui a
besoin de recouvrer son pouvoir, et souvent un assistant jouant le tambour
du chamane. Certains maîtres chamanes peuvent pratiquer sans l’aide d’un
joueur de tambour, mais l’accompagnement sonore est généralement
nécessaire.
J’appris cette méthode en 1961, alors que je vivais chez les Conibo, dont
les chamanes utilisent fréquemment cette technique pour traiter les
maladies. Comme les chamanes Salish, les Conibo voyagent vers le Monde
d’en bas dans un bateau-esprit, quoiqu’il s’agisse plutôt d’un navire à
vapeur non ordinaire que d’un canoë non ordinaire ! En outre, l’équipage
conibo se réduit à un seul chamane assisté par de nombreux esprits.
L’utilisation d’une sorte de bateau-esprit, ou bateau-âme, lors du voyage
chamanique est très répandue dans le monde des peuples premiers. On la
trouve en Sibérie, ainsi qu’en Malaisie ou en Indonésie, où elle est en
relation avec le « bateau des morts »105. Souvent le canoë-esprit a la forme
d’un serpent, comme en Australie aborigène, ou comme chez les Indiens
Desana de la forêt tropicale sud-américaine, qui parlent d’un « Canoë-
Serpent »106. Pour d’autres groupes, tels que les Tapirapé du Brésil central,
on sait peu de chose sur la forme spécifique du canoë-esprit utilisé par les
chamanes.107 Parfois, un chamane peut utiliser un radeau-esprit, comme en
Sibérie.108
Plus souvent, les chamanes qui entreprennent le voyage chamanique
n’utilisent pas de canoë ou de bateau en ECC.
Ils « coulent » dans le Monde d’en bas pour y récupérer un esprit, mais
sans se préoccuper de créer un canoë ou un autre moyen de transport. Pour
ma part, je ne conceptualise un canoë que quand je travaille avec un groupe
à la manière des Salish de la côte, bien que la technique du bateau me fût
présentée par les Conibo. Tout chamane, au fur et à mesure des années,
devrait être préparé à modifier et à adapter ses méthodes selon ce qui
semble le mieux fonctionner pour lui.
La méthode que je souhaite vous présenter est une adaptation
relativement simple et élémentaire du voyage de recouvrement. Cette même
technique élémentaire peut être utilisée non seulement pour retrouver un
esprit gardien pour une autre personne, mais également, avec certaines
différences, pour soigner des patients en recouvrant des parties perdues de
leur âme vitale.
Il s’agit, cependant, d’une forme avancée de travail dont il ne sera pas
question ici.
L’un des éléments les plus importants de cette méthode est de s’allonger
sur le sol auprès du patient. La chute du chamane ou le fait qu’il se couche à
côté du patient est très répandu dans cette méthode de traitement fondée sur
le voyage. Une très bonne raison étant qu’il est très difficile de rester debout
en ECC profond. Mais même en ECC léger, le chamane préfère souvent
s’allonger afin de voir et d’expérimenter le voyage clairement en étant
parfaitement détendu, et sans devoir se soucier de continuer à fonctionner
dans la réalité ordinaire en se tenant debout ou assis. Un Australien de la
tribu des Yaralde a décrit avec éloquence la nécessité de s’allonger durant la
vision :
Si vous vous levez, vous ne verrez pas ces scènes, mais lorsque vous vous allongerez à nouveau, vous les verrez, à moins d’avoir trop peur. Si c’est le cas, vous briserez la toile (ou
le filet) sur laquelle sont suspendues les visions.109