La Voie du chamane - Un manuel de pouvoir & de guérison

Chapitre II : Le voyage chamanique : une introduction

CHAPITRE II

 

Le voyage chamanique : une introduction

 

Chamane est un mot de la langue des Tungus ou Toungouses de Sibérie –

appelés aujourd’hui « Evenk » – qui a été largement adopté par les

anthropologues pour désigner des personnes qui, dans une grande variété de

cultures non occidentales, étaient auparavant connues sous les appellations

de « sorcière », « sorcier », « homme-médecine », « enchanteur », « homme

de magie », « magicien » ou « voyant ». Contrairement à ces étiquettes

familières, le terme chamane a l’avantage de ne pas être chargé de préjugés

ou de significations contradictoires. Qui plus est, il ne suffit pas d’être un

homme-médecine ou un sorcier pour être un chamane.

Un chamane est un homme ou une femme qui entre – volontairement –

dans un état modifié de conscience afin de contacter et d’utiliser une réalité

qui est d’ordinaire cachée, en vue d’acquérir de la connaissance et du

pouvoir, ainsi que pour aider d’autres personnes. Le chamaneIX possède au

moins un, et généralement plusieurs, « esprits » à son service.

Comme l’observe Mircea Eliade, le chamane se distingue des autres

magiciens et hommes-médecine par son utilisation d’un état de conscience

qu’Eliade, suivant la tradition mystique occidentale, appelle « extase ».

Mais la pratique de l’extase seule, souligne-t-il avec justesse, ne définit pas

le chamane, parce que le chamane dispose de techniques d’extase

spécifiques. Eliade explique que par conséquent, « on ne peut donc pas

considérer n’importe quel extatique comme un chamane ; [le chamane] est

le spécialiste d’une transe, pendant laquelle son âme est censée quitter son corps pour entreprendre des ascensions célestes ou des descentes

infernales »6. À cela, j’ajouterais que, dans sa transe, le chamane travaille

normalement en vue de guérir un patient en restaurant son pouvoir

bénéfique ou vital, ou en aspirant des forces nuisibles. Le voyage auquel

Eliade se réfère est spécialement entrepris afin de restaurer le pouvoir ou de

retrouver une âme perdue.

L’état de conscience extatique, ou modifié, et la perspective acquise qui

caractérisent le travail chamanique peuvent être utilement appelés État de

conscience chamanique (qui sera à partir de maintenant désigné sous

l’abréviation ECC). L’ECC comporte non seulement une transe ou un état

de conscience transcendant, mais également une conscience des méthodes

et des postulats chamaniques acquis dans cet état. L’ECC s’oppose à l’État

de conscience ordinaire (ECO), au sein duquel le chamane retourne après

avoir mené à bien son travail spécifique. L’ECC est la condition cognitive

dans laquelle sont perçues la « réalité non ordinaire » de Carlos Castaneda

et les « manifestations extraordinaires de la réalité » de Robert Lowie7.

L’aspect acquis de l’ECC inclut des informations sur la géographie

cosmique de la réalité non ordinaire, afin que l’on puisse savoir où voyager

pour trouver la plante ou l’animal (ou tout autre pouvoir) approprié. Cela

inclut la connaissance des moyens par lesquels l’ECC permet d’accéder au

Monde d’en bas chamanique.

Cette connaissance implique que le chamane soit conscient qu’il doit

mener une mission spécifique en ECC. On n’entre pas dans la réalité non

ordinaire pour s’amuser, mais pour un but sérieux. Le chamane est une

personne qui a du travail à faire en ECC, et il doit connaître les méthodes

fondamentales visant à accomplir ce travail. Si, par exemple, il désire

recouvrer un animal de pouvoir gardien pour un patient dans le Monde d’en

bas, il doit connaître la technique lui permettant d’accéder à ce monde, de

trouver l’animal de pouvoir et de le ramener en toute sécuritéX. Par

conséquent, il doit, en ECO, connaître les instructions à donner au patient.

En ECC, le chamane éprouve une joie ineffable caractéristique devant ce

qu’il voit, une admiration respectueuse face aux mondes superbes et

mystérieux qui s’ouvrent devant lui. Ses expériences sont semblables à des

rêves éveillés qui paraissent réels et au sein desquels il peut contrôler ses

actions et diriger ses aventures. Alors qu’il est en ECC, le chamane est

souvent stupéfait par la réalité de ce qui lui est présenté. Il parvient à accéder à un univers entièrement nouveau, pourtant familier et ancien, qui

lui fournit des informations profondes à propos du sens de sa propre vie et

de sa propre mort, ainsi que sur sa place dans la totalité de toute existence.

Durant ses grandes aventures en ECC, il maintient un contrôle conscient sur

la direction de ses voyages, mais ne sait pas ce qu’il découvrira. Il est un

explorateur indépendant dans les palais infinis d’un splendide univers

caché. Enfin, il rapporte ses découvertes afin d’enrichir son savoir et d’aider

les autres.

Le chamane est un voyant accompli qui pratique généralement dans

l’obscurité, la nuit ou au moins avec les yeux couverts, afin de « voir »

clairement. Certaines formes de vision chamanique peuvent être réalisées

les yeux ouverts, mais cette sorte de perception est souvent d’une nature

moins profonde. Dans l’obscurité, le chamane n’est pas distrait par la réalité

et peut se concentrer sur les aspects de la réalité non ordinaire essentiels à

son travail. Mais, l’obscurité seule ne suffit pas à la vision chamanique. Le

voyant doit également entrer en ECC, assisté par le son du tambour, par des

hochets, des chants et de la danse.

L’illumination chamanique est la capacité propre à éclairer l’obscurité, à

voir dans cette obscurité ce que les autres ne peuvent percevoir. Il pourrait

s’agir, en fait, de la plus ancienne signification du mot illumination. Par

exemple, la capacité spéciale du chamane inuit iglulik à voir est appelée son

qaumanEq, c’est-à-dire son éclairement ou son illumination, « […] qui lui

permet de voir dans le noir, à la fois littéralement et métaphoriquement, car

il peut maintenant, même les yeux fermés, voir à travers l’obscurité et

percevoir des choses et des événements futurs dissimulés aux autres ; ainsi

regardent-ils dans le futur et dans les secrets des autres »8. Aua, un chamane

inuit iglulik, décrivit ainsi son illumination chamanique :

 

Je cherchai à devenir un chamane avec l’aide des autres chamanes ; mais je n’y réussis pas. Je rendis visite à de nombreux chamanes célèbres et leur offris de grands cadeaux. […] Je me réfugiai dans la solitude, et là, je devins rapidement très mélancolique. Je fondais parfois en larmes et me sentais malheureux sans savoir pourquoi. Puis, sans raison, tout changea soudain, et je ressentis une grande et inexplicable joie, une joie si puissante que je ne pouvais la réfréner, et que je dus exprimer en un chant, un chant grandiose, qui ne laissa de place que pour un seul mot : joie, joie ! Et je dus utiliser toute la force de ma voix. Puis, au sein d’un tel ravissement irrésistible et mystérieux, je devins un chamane, en ne sachant pas comment cela m’était arrivé. Mais j’étais un chamane. Je pouvais voir et entendre d’une façon totalement différente. J’avais atteint mon qaumanEq, mon illumination, la lumière chamanique du

cerveau et du corps, et cela d’une telle manière que ce n’était pas seulement moi qui pouvais voir à travers l’obscurité de la vie, mais la même lumière émanait également de moi, imperceptible aux êtres humains, et pourtant visible à tous les esprits de la terre, du ciel et de

la mer, et ils venaient à présent vers moi et devenaient mes esprits alliés.9

 

Chez les Wiradjeri d’Australie, le chamane néophyte atteint

l’illumination en étant aspergé d’une eau de pouvoir sacrée, qui est

considérée comme du quartz liquéfié. Eliade observe que « tout ceci revient

à dire que l’on devient chamane lorsqu’on est farci avec de la “lumière

solidifiée”, c’est-à-dire avec des cristaux de quartz […] ». Il suggère

qu’« ils établissent une relation entre la condition d’un être surnaturel et une

surabondance de lumière »10.

La perception d’un chamane en tant qu’être auquel la lumière est donnée,

notamment sous la forme d’une couronne ou d’une aura qui émerge de la

tête, s’applique également aux Jívaro. Le halo, qui est multicolore, ne se

forme que lorsque le chamane est dans un état modifié de conscience induit

par l’ayahuasca.

Il ne peut être vu que par un autre chamane en état de conscience

similaire (voir l’illustration 1).

 

Illustration 1. Halo doré autour de la tête d’un chamane

jívaro dans un état modifié de conscience ; dessin d’un autre

chamane jívaro

Alors que le chamane jívaro irradie de la lumière, il est capable de voir

dans l’obscurité, et même à travers des matériaux ordinairement opaques.

Comme je l’ai décrit ailleurs :

 

Il avait bu, et maintenant, il chantait doucement. Progressivement, des traits et des formes vagues commencèrent à apparaître dans l’obscurité, et la musique aiguë des tsentsak, les esprits alliés, s’éleva autour de lui. Le pouvoir de la boisson les nourrissait. Il appela, et ils vinrent. D’abord pangi, l’anaconda, s’enroula autour de sa tête, et se transforma en une couronne d’or. Puis wampang, le papillon géant, voleta par-dessus ses épaules et chanta pour lui avec ses ailes. Des serpents, des araignées, des oiseaux et des chauves-souris dansèrent dans l’air au-dessus de lui. Sur ses bras apparurent un millier d’yeux tandis que ses démons alliés émergeaient pour sonder la nuit à la recherche d’ennemis. Le son de l’eau jaillissante emplit ses oreilles, et comme il écoutait son mugissement, il sut

qu’il possédait le pouvoir de Tsungi, le premier chamane. Maintenant, il pouvait voir.11

 

Les chamanes pratiquent souvent dans une maison plongée dans

l’obscurité totale, ou bien ils laissent brûler un petit feu ou une lampe ; mais

parfois, même une quantité minime de lumière peut entraver la vision

chamanique. Ainsi, chez les Chukchi (Tchouktches) de Sibérie, la réunion

chamanique…

 

[…] commença, comme d’habitude, dans le noir ; mais lorsque le chamane cessa soudain de battre le tambour, la lampe fut rallumée et son visage fut immédiatement couvert d’une pièce de tissu. La maîtresse de maison, qui était la femme du chamane, prit le tambour et commença à en jouer avec des battements légers et lents. Cela dura tout le temps de la

session.12

 

Je laisse généralement une bougie allumée sur le plancher de la pièce

obscure, lorsque j’entre en ECC, ensuite, lorsque je m’allonge ou tombe sur

le sol, je me couvre simplement les yeux avec l’avant-bras gauche pour

exclure toute lumière.

Lorsque le chamane tombe – soit lentement, soit brusquement – sur le sol

en terre battue de la maison, les Chukchi disent qu’il « coule », ce qui

désigne non seulement son acte matériel, visible par ceux qui se trouvent

dans la maison, mais également « la croyance que, durant la période

d’extase, le chamane est capable de visiter d’autres mondes, et spécialement

celui qui est souterrain »13. De façon semblable, le chamane inuit qui se

prépare à faire le voyage est désigné comme étant celui qui « tombe au fond

de la mer »14. Il ne tombe pas seulement sur le sol de la maison (ECO), mais

tombe dans un Monde d’en bas océanique (ECC).

Le voyage chamanique est l’une des tâches les plus importantes à

entreprendre. La forme fondamentale de ce voyage, la plus facile à

apprendre, est le voyage vers le Monde d’en bas. Pour l’entreprendre, un

chamane dispose d’une ouverture ou d’une entrée spéciale vers le Monde

d’en bas, qui existe aussi bien dans la réalité ordinaire que dans la réalité

non ordinaire. Chez les chamanes indiens de Californie, l’entrée était

souvent une source, en particulier une source d’eau chaude. Les chamanes

étaient réputés pour voyager à des centaines de kilomètres sous terre,

entrant par une source d’eau chaude et sortant par une autre. Les chamanes

australiens de la tribu des Chepara étaient aussi censés plonger dans le sol et

revenir à la surface quand ils le voulaient, et ceux de l’île Fraser pouvaient

« entrer dans la terre et en ressortir à une distance considérable »15. De

manière similaire, un chamane de la tribu des Bushmen !Kung, dans le

désert du Kalahari d’Afrique du Sud, raconta ceci :

 

Mon ami, c’est la voie de ce n/um [pouvoir]. Lorsque les gens chantent, je danse. J’entre dans la terre. Je vais à un endroit où les gens boivent de l’eau [un trou d’eau]. Je voyage sur un très

long chemin, très loin.16

 

Les Indiens de Californie utilisaient aussi une souche d’arbre creuse.

Chez les Arunta (Aranda) d’Australie, c’était un arbre creux.17 Les Indiens

Conibo m’ont appris à suivre les racines du catahua géant vers le bas et

l’intérieur du sol afin d’atteindre le Monde d’en bas. En ECC, les racines se

transformaient pour moi et mes amis conibo en serpents noirs sur le dos

desquels nous glissions pour atteindre des terres de forêts, de lacs et de

rivières, et d’étranges cités éclatantes comme le jour, éclairées par un soleil

qui avait disparu du monde ordinaire qui était au-dessus – car ces voyages

étaient menés durant la nuit.

Les autres entrées des chamanes vers le Monde d’en bas incluent des

grottes, des terriers d’animaux fouisseurs et même des trous spéciaux

creusés dans le sol en terre battue des maisons. Par exemple, selon des

observations faites chez les Twana de la côte nord-ouest des États-Unis, le

sol était souvent physiquement ouvert pour la descente.18

Les entrées vers le Monde d’en bas conduisent généralement dans un

tunnel ou un tube qui mène le chamane vers une sortie, laquelle ouvre sur

des paysages éclatants et merveilleux.

À partir de là, le chamane voyage où il le désire pendant plusieurs

minutes ou même plusieurs heures, retournant finalement à travers le tube

(que nous appellerons dorénavant le Tunnel) pour émerger à la surface, à

l’endroit où il est entré. Rasmussen nous offre une belle description du

voyage d’un chamane inuit iglulik de la baie de l’Hudson utilisant cette

méthode classique et largement répandue :

 

Pour les plus grands [chamanes], une voie s’ouvre directement dans l’habitation lorsqu’ils invoquent leurs esprits alliés ; une route qui descend à travers la terre, s’ils se trouvent dans une tente sur le rivage, ou à travers la mer, s’il s’agit d’un igloo bâti sur les glaces, et par cette voie, le chamane est conduit sans rencontrer aucun obstacle. Il glisse presque comme s’il tombait à travers un tube si bien adapté à son corps qu’il peut contrôler sa progression en exerçant une pression sur les côtés et n’est pas obligé de tomber rapidement. Ce tube est maintenu ouvert pour lui par toutes les âmes de ses homonymes, jusqu’à ce qu’il retourne sur

Terre.19

 

Lorsqu’un chamane inuit revient de son voyage dans le Monde d’en bas,

les personnes présentes dans la tente ou l’igloo « peuvent l’entendre venir

de très loin ; le bruit de son passage à travers le tube ouvert pour lui par ses

esprits se fait de plus en plus proche, et avec un puissant “plu-a-he-he”, il

jaillit à sa place derrière le rideau. »20

La plupart de ceux qui pratiquent le chamanisme ne trouvent pas le

Tunnel étroit. En général, il est spacieux et fournit amplement assez

d’espace pour se mouvoir. Parfois, des obstacles peuvent entraver le

passage, mais on peut souvent trouver une fissure ou une ouverture pour

passer. Avec de la patience, on parvient généralement à suivre le Tunnel

sans devoir abandonner le voyage et rebrousser chemin.

Quelquefois, lorsque le chamane pénètre dans le trou, il se retrouve en

train de monter ou de descendre un ruisseau ou une rivière qui peut ou non

faire clairement partie du Tunnel. Ainsi, un chamane samoyède tavgi

racontant son premier voyage à travers l’entrée vers le Monde d’en bas, dit

ceci :

 

Comme je regardais autour de moi, je vis un trou dans la terre. […] Le trou devint de plus en plus large. Nous [lui et son compagnon esprit gardien] y descendîmes et parvînmes à une

rivière avec deux courants coulant en direction opposée. « Eh bien, voici une nouvelle devinette ! », dit mon compagnon, « l’un va du centre au nord, l’autre vers le sud – vers la

face ensoleillée »21.

 

En ECC, les chamanes exceptionnels non seulement voient, mais

entendent, sentent et expérimentent même des communications ou des

sensations au-delà des sens usuels. Ainsi ce chamane samoyède entendit

son esprit gardien, ainsi une chamane indienne pomo de Californie me

raconta comment elle sentit un gigantesque animal de pouvoir se mouvoir

sous elle alors qu’elle voyageait dans le Tunnel à l’intérieur d’une

montagne. 22

Selon des témoignages, chez les Indiens Bellacoola de la côte nord-ouest

d’Amérique du Nord, chaque habitation possédait un trou dans le sol qui

était utilisé comme entrée dans le Monde d’en bas :

 

Le monde au-dessous de nous est […] appelé Asiutã’nEm. Les descriptions [du Monde d’en bas] sont principalement obtenues de chamanes qui croient avoir visité ce pays durant une transe. Selon les affirmations d’une vieille femme qui croyait avoir visité, étant petite fille, [le Monde d’en bas] durant une transe, l’entrée […] est à travers un trou situé dans chaque

habitation, entre la porte d’entrée et la cheminée.23

 

De façon remarquablement semblable, l’accès au Monde d’en bas dans

les kivas circulaires (chambres de cérémonie) des Indiens Zuni du Sud-

Ouest des États-Unis est un trou situé dans le sol. La différence importante

avec les Bellacoola est que le trou, appelé sipapu, se trouve dans le sol entre

la cheminée et le mur (la porte d’entrée est dans le plafond)24. De tels

sipapu étaient communs dans les kivas préhistoriques des populations des

Indiens Pueblo, mais sont absents de certaines de leurs kivas

contemporaines. Il est intéressant de noter qu’en pays zuni, où le sipapu

survit dans la forme circulaire de la kiva, il en va de même pour les sociétés

pratiquant la médecine chamanique.25 Quoique je n’en possède aucune

preuve certaine, je ne serais pas surpris que les membres des sociétés

chamaniques zuni utilisent ces trous pour accéder au Monde d’en bas

lorsqu’ils sont en transe.

Illustration 2. Sepapu [sipapu]. Entrée vers le Monde d’en

bas des Hopi située dans le Grand Canyon, à l’ouest des

villages hopi. Source : Center of Astrogeology, États-Unis,

rapport géologique.

 

Le point de vue ethnologique orthodoxe, cependant, stipule que le sipapu

des kivas n’est rien de plus qu’un « symbole représentant l’ouverture

mythique vers le monde souterrain à travers laquelle les ancêtres sont

censés avoir atteint le monde » 26. Les Hopi de Pueblo, au contraire des

Zuni, ne possèdent pas de 27 sipapu dans le sol de leurs kivas. Pourtant, ils

croient qu’une forme rocheuse particulière située à quelque distance de

chez eux, et dont le sommet est creusé d’un trou, est l’entrée dans le Monde

d’en bas, ou le sipapu originel (voir l’illustration 2).

Que les Hopi puissent l’utiliser dans des visualisations chamaniques pour

voyager dans le Monde d’en bas n’est pas prouvé, mais c’est une réelle

possibilité. Puisque la pratique de la médecine chamanique est très secrète

chez les peuples de Pueblo, les non-Hopi ne pourront jamais en être sûrs.

Or, une peinture récente d’un artiste hopi, intitulée Se Pa Po Nah [sipapu-

nah], suggère fortement l’expérience du Tunnel, qui est comparable à un

mandala (voir l’illustration 3).

Illustration 3. Se Pa Po Nah [sipapu-nah]. Peinture

contemporaine de l’artiste hopi Milland Lomakema

(Dawakema). Source : Broder, Patricia Janis. 1978. Hopi

Painting : The World of the Hopis, Dutton.

 

Soit dit en passant, les cercles concentriques d’un mandala ressemblent

souvent à la forme striée que le Tunnel présente fréquemment et la

méditation sur le mandala peut conduire à une expérience comparable à

l’entrée dans le Tunnel.

Comme Joan M. Vastokas l’a observé avec perspicacité dans sa thèse

portant sur certains aspects de l’art chamanique, « […] le motif

concentrique semble caractéristique de l’expérience visionnaire en soi et se

présente comme l’ouverture par laquelle le chamane pénètre le Monde

souterrain ou le Ciel, et transcende ainsi l’univers physique »28.

Illustration 4. Masque de chamane inuit. XIXe siècle, de la

 

région de la Lower Yukon River. Source : National Museum

of Natural History, Smithsonian Institution. Photo : Victor E.

Krantz.

 

Ainsi, comme elle le souligne, les masques des chamanes inuits de

l’Alaska ont parfois la forme de « cercles concentriques irradiant à partir

d’un vide central ». Un exemple d’un tel masque, qui présente une

ressemblance frappante avec le Tunnel strié, peut être vu sur l’illustration 4.

De façon semblable, dans le bouddhisme tibétain, qui a été fortement

influencé par le chamanisme, un mandala très complexe peut parfois représenter en son centre un cercle semblable au Tunnel, et servir de lieu

d’accès aux mondes des dieux et des esprits représentés autour de lui (voir

l’illustration 5 ; notez la remarquable similarité du tanka tibétain avec la

peinture de l’entrée du Monde d’en bas de l’artiste hopi de l’illustration 3).

 

Illustration 5. Mandala de Kuring. Tanka du bouddhisme

tibétain sur tissu, XV e siècle environ. Source : The Royal

Ontario Museum.

 

À l’aide de l’obscurité et des battements du tambour, le chamane ne se

concentre pas seulement sur un mandala, mais se déplace directement dans

le Tunnel et au-delà.