La Voie du chamane - Un manuel de pouvoir & de guérison
Enlever des intrusions
recouvrement de l’animal gardien. Je vous recommande de ne pratiquer un
tel travail que si vous avez déjà la maîtrise du voyage chamanique et du
travail avec l’esprit gardien, si vous avez acquis des alliés végétaux et si
vous pratiquez très sérieusement le chamanisme. Comme Eliade l’observe
avec justesse, « afin d’extraire les esprits malins du patient, le chamane est
souvent obligé de les prendre dans son propre corps ; ce faisant, il lutte et
souffre plus que le patient lui-même »157.
Enlever des intrusions
La maladie due à l’intrusion de pouvoir se manifeste par des symptômes
tels qu’une douleur ou un inconfort localisé, souvent accompagné d’une
montée de la température, qui est liée (d’un point de vue chamanique) à
l’énergie de l’intrusion de pouvoir nuisible. À certains égards, le concept
d’intrusion de pouvoir n’est pas très différent du concept médical
d’infection. Le patient devrait à la fois être traité pour l’aspect ordinaire
d’une intrusion (c’est-à-dire l’infection, par des moyens médicaux
classiques), et par des méthodes chamaniques pour son aspect non
ordinaire.
Les intrusions de pouvoir, comme les maladies contagieuses, semblent se
produire plus fréquemment dans les zones urbaines où la population
humaine est la plus dense. Du point de vue chamanique, cela est dû au fait
que beaucoup de gens possèdent, sans le savoir, la capacité de faire du mal
aux autres par des éruptions de leur pouvoir personnel lorsqu’ils entrent
dans un état de déséquilibre émotionnel tel que la colère. Lorsque nous
disons que quelqu’un « irradie de l’hostilité », il s’agit presque d’une
expression à peine masquée de la perception chamanique.
Un chamane dirait qu’il est dangereux de ne rien savoir du chamanisme.
Dans l’ignorance des principes chamaniques, les gens ne savent pas
comment se protéger des intrusions d’énergie hostile en possédant le
pouvoir d’un esprit gardien. Ils ne savent pas non plus que, en retour, ils
peuvent nuire aux autres sans le vouloir. Comme les gens n’ont pas
conscience du fait que leur énergie hostile peut pénétrer les autres, les chamanes croient qu’ils font inconsciemment des dégâts à leurs semblables
la plupart du temps.
L’extraction chamanique des intrusions de pouvoir nuisibles est un travail
difficile, car le chamane les aspire – les suce – hors du corps du patient tant
physiquement que mentalement et émotionnellement. Cette technique est
largement répandue dans les cultures chamaniques de régions aussi
éloignées les unes des autres que l’Australie, l’Amérique du Nord et du
Sud, et la Sibérie.
Si vous avez vu le film Sucking Doctor, qui montre le travail
thérapeutique d’Essie Parrish, la célèbre chamane indienne de Californie,
vous avez pu observer un chamane aspirer du pouvoir intrusif.158 Mais les
occidentaux sceptiques disent que le chamane fait semblant d’aspirer de la
personne un objet qu’il a en fait caché auparavant dans sa bouche. De tels
sceptiques n’ont apparemment pas pratiqué le chamanisme eux-mêmes afin
de découvrir ce qui est réellement en jeu dans cette situation.
Ce qui se passe s’explique par le fait que le chamane est conscient de
deux réalités. Comme chez les Jívaro, le chamane extrait un pouvoir intrusif
qui a l’apparence (en ECC) d’une créature particulière, comme par exemple
une araignée, et qu’il sait également être la nature cachée d’une plante
spécifique. Lorsqu’un chamane aspire ce pouvoir, il capture son essence
spirituelle dans un petit morceau du même type de plante qui constitue son
habitat matériel ordinaire. En d’autres termes, ce morceau de plante est un
objet de pouvoir. Par exemple, le chamane peut garder dans sa bouche deux
brindilles d’environ un centimètre et demi de long de la plante, qu’il sait
être le chez-soi matériel du pouvoir dangereux qui est aspiré. Il capture le
pouvoir dans l’un de ces morceaux, tout en utilisant l’autre comme aide
auxiliaire. Le fait que le chamane puisse ensuite sortir l’objet de pouvoir de
sa bouche, et le montrer à un patient ainsi qu’au public comme une preuve
en termes d’ECO, ne contredit en rien la réalité non ordinaire de ce qui se
passe pour lui en ECC.
Dans l’adaptation suivante de la technique d’aspiration, le chamane
n’utilise ni ne conserve de morceaux de plantes dans sa bouche. J’ai en effet
constaté que cette utilisation particulière des objets de pouvoir matériels
semblait entraver, plutôt que favoriser, le travail d’aspiration chez les
Occidentaux. Aussi étrange que cela puisse paraître, les Occidentaux sont
au moins autant disposés à admettre l’intangibilité du pouvoir que leurs homologues des peuples premiers. C’est peut-être là en partie un résultat de
la connaissance occidentale de l’invisibilité de l’énergie électrique et des
radiations. Dans tous les cas, dans ce type de travail, le chamane occidental
se montre plus efficace en utilisant seulement l’ECC ou l’aspect spirituel de
ses esprits alliés.
Pour mener à bien le travail d’aspiration, le chamane doit alerter et
rassembler ses esprits alliés afin qu’ils l’aident à extraire les intrusions de
pouvoir d’un patient. Pour ce faire, le chamane utilise un de ses chants de
pouvoir. Nous en avons déjà discuté plus tôt, et au chapitre V, je vous ai
donné les paroles d’un chant qui peut également être utilisé pour ce type de
travail. Voici les paroles d’un autre chant, d’un chamane samoyède de
Sibérie, utilisé pour appeler les esprits à travailler :
Venez, venez
Esprits de magie,
Si vous ne venez pas,
Je viendrai vers vous.
Debout, debout
Esprits de magie
Je viens vers vous,
Éveillez-vous159.
La procédure d’extraction ou d’enlèvement d’une intrusion de pouvoir
est la même, jusqu’à un certain point, que celle du voyage pour un patient.
Le point d’extraction se situe généralement très tôt dans le voyage, avant
que le chamane soit très éloigné de l’entrée dans la terre, alors qu’il se
trouve toujours dans le Tunnel du Monde d’en bas. Si le patient souffre
d’une intrusion de pouvoir nuisible, le chamane voit soudainement l’une
des choses suivantes : des insectes dangereux ou voraces, des serpents à
crochet, ou d’autres reptiles et poissons avec des crochets ou des dents. Il
interrompt immédiatement le voyage pour s’occuper de ces pouvoirs
intrusifs. Autrement dit, la simple vue de l’un de ces pouvoirs dans le
Tunnel constitue un signal : il devrait être enlevé immédiatement par
aspiration. Ce travail, cependant, devrait seulement être entrepris par un
chamane qui possède deux esprits alliés identiques à l’esprit de l’intrusion
de pouvoir qu’il vient de voir. Si le chamane n’est pas prêt pour ce travail,
soit il revient par le Tunnel, soit il dépasse le pouvoir intrusif et se met en
quête d’un esprit gardien pour le patient malade, ce qui constitue un traitement de soutien, jusqu’à ce que l’extraction de l’intrusion puisse être
faite.
Cela est difficile à expliquer, mais la vision de l’une de ces créatures dans
le Tunnel implique une certitude totale pour le chamane qu’elle est en train
de manger ou de détruire une partie du corps du patient. À ce moment, on
peut faire l’expérience d’une incroyable révulsion et d’une prise de
conscience que l’insecte – ou autre créature – est malveillant et l’ennemi du
chamane ainsi que du patient. Même un homme-médecine sioux tel que
Lame Deer, qui a un grand respect pour les plantes et les animaux, montre
ce sentiment lorsqu’il dit que l’araignée « a aussi un pouvoir, mais elle est
malfaisante »160 (voir l’illustration 13).
Illustration 13. Des forces intrusives nuisibles vues dans des
corps de patients sous la forme d’araignées et d’un serpent
par un chamane jívaro en ECC. Le chamane a fait ces
dessins suite au travail d’extraction.
La vision d’insectes – ou d’autres créatures – dangereux et voraces, et
leur dépassement, sont exprimés par ce voyage de guérison d’un chamane
tsimshian adapté poétiquement par Cloutier :
Très loin
d’énormes essaims d’abeilles
je marche autour
d’énormes essaims d’abeilles
L’Abeille-Esprit
me voit
vole très haut
me tire dessus
Je saigne de partout
des flèches partout
je vais mourir
je vais mourir
Très loin
d’énormes essaims d’abeilles
je marche autour
d’énormes essaims d’abeilles
Grand-mère
me voit
son petit garçon
elle me guérit
Elle me fait grandir
me nourrit
petit garçon
à l’intérieur
Très loin
d’énormes essaims d’abeilles
je marche autour
d’énormes essaims d’abeilles.161
Si un chamane qualifié rencontre l’une de ces créatures dans le Tunnel, et
s’il possède deux esprits correspondant au type de créature qu’il vient de
voir, il doit immédiatement interrompre son voyage, quitter sa position
couchée et se mettre à genoux. Si la technique du canoë-esprit est utilisée,
le joueur de tambour, en voyant le chamane se lever, comprend que le
voyage a été interrompu, et cesse immédiatement de jouer, laissant le canoë
« mort dans l’eau ». Le fait que le tambour s’arrête est également un
message indiquant à tous les autres membres de l’équipage de cesser de
ramer ou de pagayer, puisque le voyage a été interrompu.
Tout en restant à genoux, le chamane commence à chanter son chant de
pouvoir, appelant ses esprits alliés afin qu’ils l’aident à accomplir
l’aspiration qu’il s’apprête à entreprendre. Il place également auprès de lui
un panier ou un bol contenant du sable ou de l’eau – généralement un
récipient qu’il a utilisé de nombreuses fois –, dans lequel il pourra cracher
ce qu’il aura extrait du patient. Alors qu’il secoue le hochet au-dessus du patient et chante avec force, le chamane se concentre et appelle ses esprits
alliés afin qu’ils l’aident dans l’aspiration (voir l’illustration 14). Les
personnes qui assistent au soin ou les membres de l’équipage, à présent
assis en cercle vers l’intérieur, en direction du patient, contribuent à l’effort
de groupe en chantant de concert le chant de pouvoir.
Illustration 14. Le chamane se prépare à aspirer une
intrusion de pouvoir nuisible. Dessin de Barbara Olsen.
Le chamane doit localiser les pouvoirs intrusifs nuisibles dans le corps du
patient. Pour ce faire, il utilise une technique divinatoire. Puisqu’il n’a pas
pris d’ayahuasca pour voir à l’intérieur du patient, le chamane peut utiliser
une technique semblable à l’emploi d’une baguette de sourcier. En ECC, les
yeux clos, il tend sa main libre et parcourt la tête et le corps du patient, en
recherchant lentement une sensation particulière de chaleur, d’énergie ou de
vibration provenant d’un point précis du corps du patient.
En passant sa main à quelques centimètres au-dessus du corps, un
chamane expérimenté éprouve une sensation particulière dans sa main
lorsqu’elle se trouve au-dessus de la zone où réside le pouvoir intrusif. Une
autre technique consiste à passer une plume au-dessus du corps du patient
pour capter toute vibration spécifique.
Lorsque le chamane sent la zone en question, il appelle les deux esprits
alliés, soit silencieusement, soit en chantant, tout en secouant régulièrement
son hochet au-dessus du patient. Lorsqu’il voit clairement les alliés
approcher dans l’obscurité, les yeux toujours clos, il les fait entrer dans sa
bouche. Là, ils captureront et absorberont l’intrusion de pouvoir dès que le
chamane l’aspirera du patient. Lorsqu’il les voit tous deux avec certitude
dans sa bouche, il demande à tous ses autres esprits alliés de l’assister dans
l’aspiration. À présent, il est prêt à commencer le travail d’extraction.
Au point du corps du patient où il a senti l’intrusion nuisible, le chamane
aspire de toutes ses forces (voir l’illustration 15a). Cela peut être fait à
travers les habits, mais il est habituellement plus efficace de les ouvrir et
d’aspirer sur la peau à l’endroit où le pouvoir intrusif est localisé. Cet acte
met en jeu non seulement le corps du chamane, mais son esprit et ses
émotions, lesquels, en ECC, sont puissamment stimulés et totalement
dévoués à la tâche.
Le chamane doit faire preuve de la plus grande prudence afin de ne pas
permettre à la créature vorace qu’il a vue de passer par sa bouche et sa
gorge, jusqu’à son estomac. Cependant, la créature est si repoussante
émotionnellement parlant, qu’il y a peu de chances que le chamane l’avale.
Mais si malgré tout il l’avale, il doit immédiatement demander de l’aide à
un autre chamane spécialisé dans les extractions qui pourra l’extraire (pour
les chamanes, c’est une raison de plus de travailler avec des partenaires).
Le chamane aspire et « vomit à sec » à plusieurs reprises, autant de fois
que cela est nécessaire. Il est important de ne pas avaler le pouvoir aspiré,
mais de le cracher après chaque aspiration dans le récipient posé sur le sol
(voir l’illustration 15b). Cela est fait avec de puissants et violents haut-le-
cœur, parfois involontaires, qui donnent au chamane une vraie sensation de
purification et d’être vidé de ce pouvoir émotionnellement repoussant qu’il
a extrait. Alors qu’il retire l’intrusion de pouvoir du patient, le chamane
peut se sentir englouti par les ondes du pouvoir aspiré qui l’assomment
presque et font trembler son corps. Après chaque vomissement à sec, il
retrouve sa concentration en chantant son chant de pouvoir et en appelant à
nouveau ses esprits alliés jusqu’à ce qu’il soit assez fort pour répéter
l’opération. Il continue ce cycle d’aspiration jusqu’à ce que finalement, en
passant sa main au-dessus du patient, il ne sente plus d’émanation localisée
de chaleur, d’énergie ou de vibration.
Illustration 15. (a) Le chamane aspire une intrusion de
pouvoir. (b) Il crache l’intrusion de pouvoir. Dessin de
Barbara Olsen.
Il peut néanmoins continuer à faire quelques aspirations additionnelles
aux endroits où il a déjà travaillé, ou encore là où il sent quelques souillures
résiduelles du pouvoir intrusif, qu’il vomira à sec dans le récipient.
Lorsqu’il ne perçoit plus aucune zone de contamination ou de souillure, il
interrompt le processus d’aspiration. Il peut toujours continuer son chant de
pouvoir un peu plus longtemps afin de maintenir le pouvoir protecteur de
son animal et de ses esprits alliés qui sont autour de lui.
Enfin, lorsqu’il est convaincu que le patient est spirituellement purifié, il
secoue quatre fois son hochet autour du corps du patient de façon circulaire
afin de définir l’unité de la zone purifiée, en traçant ses limites dans le
monde spirituel. Le patient peut alors soit rester allongé soit s’asseoir.