L'envol du papillon

Clara Nové · Chapitre 14 sur 30

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L'envol du papillon

Chapitre 13

 

Baptiste

J’y étais presque.

J’étais à deux doigts de l’embrasser. Et cet idiot d’Augustin a débarqué et a tout fait capoter. OK, certes, j’aurais eu du mal à conclure au milieu de toute cette foule. Toutefois, lui voler un baiser, c’était une première étape. J’avais tout géré, j’avais presque atteint mon but.

Bordel, tout est à refaire.

Non seulement il faut que je trouve une autre occasion, mais en plus je vais devoir reprendre intégralement depuis le début, parce qu’elle a paniqué, et que maintenant, elle me fuit.

Quand nous sommes rentrés, elle s’est barrée dans sa chambre, mais je n’ai pas tenté de la retenir. À quoi bon ? La magie s’était envolée, le moment gâché.

J’aurais pu la rejoindre dans sa chambre plus tard et essayer de recoller des morceaux, rattraper le coup, reprendre là où nous nous étions arrêtés. Mais je me serais essuyé un gros vent : elle était bouleversée, je crois. Et ce n’était vraiment pas le moment.

Je ferme les yeux, alors que la luminosité devient de plus en plus grande dans la chambre. Couché sur le dos dans mon lit, une main derrière mon crâne, je grogne en ignorant l’érection monstrueuse qui me dérange depuis une bonne demi-heure. Cependant, je n’ai pas bougé, n’ai même pas esquissé un geste en direction du sud de mon anatomie. Ce n’est pas ce qui me préoccupe le plus, et c’est même plutôt facile à ignorer, vu tout ce qui me trotte par ailleurs dans la tête.

Las de passer en revue les mille possibilités pour reprendre là où j’en étais arrivé, mais sans réussir à me décider pour l’une ou l’autre choix, je repousse les couvertures d’un geste rageur et m’assieds sur le bord de mon lit. Ma main passe dans mes cheveux hirsutes, glisse sur ma nuque, puis ma mâchoire qui crisse sous mes doigts.

Je n’ai clairement pas envie de me raser ce matin. Augustin est toujours nickel, mais ça me fait chier de devoir suivre l’exemple dans cette baraque. Aussi décidé-je de zapper la case salle de bain.

J’enfile un t-shirt propre et un short effiloché, et je sors pour rejoindre le rez-de-chaussée.

La cuisine est vide, et je fronce les sourcils en me rendant compte que rien ne traîne pour un éventuel petit-déjeuner. Il est dix heures, c’est vrai, mais de manière générale, madame Klein me laisse toujours quelque chose à grignoter au cas où je ne pourrais pas attendre le déjeuner : quignon de pain, part de brioche maison, un reste de biscuits. Là, rien de tout ça.

La maison est calme, étonnamment silencieuse. Seule l’horloge qui dispense ses heures de son tic-tac caractéristique brise le néant auditif. Et quelque part, ça me perturbe. Les gamins Leroy ne sont pas particulièrement bruyants, mais la dernière, elle l’est un peu quand même. Comme tous les gosses de huit ans, j’imagine, bien que je n’aie jamais eu de frère ou de sœur pour tester cette évidence. Or nul cri de Bertille, aucun rire non plus. Et ça commence à me faire peur.

La baraque étant vide, je sors dans le jardin. Mais là encore, je fais chou blanc : il n’est pas bien grand et j’ai vite fait le tour. Personne à l’horizon. Bordel, mais ils sont où ?

Un peu décontenancé, j’amorce un pas pour retourner à l’intérieur, quand un bruit en provenance de la rue me fait relever la tête vers le portail, qui s’ouvre sur la familiale de la propriétaire. Le break s’engage dans l’allée, faisant crisser les gravillons blancs sous ses pneus. Curieusement, mon souffle s’accélère de soulagement. Putain, pourquoi je suis content, moi ?

Chassant ces idées idiotes de ma tête, et surtout peu désireux de savoir pourquoi je me sens mieux, sur l’instant, je pose une main sur le chambranle de la porte et fronce les sourcils en voyant toute la famille sortir du véhicule : pantalon long pour les garçons, chemise à manches courtes amidonnée, chaussures fermées. Robe fleurie et chapeau pour les filles. Bordel, c’est quoi cette merde ?

— Ben vous étiez où ?

J’ai lâché cette phrase sans pouvoir m’en empêcher, et un regard surpris se pose sur moi : celui de Blanche, qui cependant se détourne dans une autre direction dès que ses yeux rencontrent les miens. Pas que j’en sois étonné : elle est gênée, mais ça, je m’y attendais. Pas grave, je vais gérer.

— À la messe, comme tous les dimanches matin, me répond la grand-mère.

Sans plus me prêter attention, elle verrouille la voiture et s’empresse de rejoindre la cuisine en empruntant la porte que j’ai laissée grande ouverte.

— Mais ? C’est la première fois que vous y allez ! m’exclamé-je.

Bertille glousse et je plisse le front d’incompréhension, tandis que les garçons sourient de façon amusée.

— Peut-être que tu ne t’en es juste pas encore rendu compte, répond Lothaire en penchant la tête sur le côté.

— Vu que tu te lèves souvent à midi…

Augustin enfonce le clou d’un air espiègle, en dénouant la cravate grise qui paraît lui serrer son col trop amidonné.

— On y va tous les dimanches, en fait. Sauf que t’as jamais remarqué, parce que quand tu te lèves, on s’est déjà changés…

J’ouvre la bouche, me rendant compte de ce que j’ai loupé. Sérieux ? Pourtant, un truc me chagrine, que je m’empresse d’éclaircir.

— Pourquoi vous prenez la voiture ? L’église est à cent mètres à peine !

Lothaire jette un coup d’œil à son frère et j’essaie de ne pas lorgner sur Blanche, qui s’éclipse dans mon dos pour rejoindre l’intérieur. J’ai une envie sourde de lui prendre la main pour l’arrêter et lui parler enfin, mais je ronge mon frein, en me rendant compte que la situation est loin d’être idéale : manque d’intimité, trop-plein de témoins.

— On ne va pas à la messe à Barbâtre, me répond enfin Augustin, sa cravate en main.

Il enlève le premier bouton de sa chemise et laisse échapper un grognement d’aise quand les pans s’écartent de son cou engoncé.

— On va à La Roche-sur-Yon.

Je suis nul en géographie, mais je sais quand même que c’est vachement loin, sur le continent. Là, je n’y comprends absolument rien. Et le plus vieux doit l’avoir compris, parce qu’il ajoute :

— C’est la ville la plus proche où on peut trouver une messe en latin.

Je plisse les yeux, pas très sûr de capter : sérieux, ils font autant de kilomètres pour un rite particulier ?

Je ne demande aucune explication, pas certain d’en avoir envie : ils sont encore plus bizarres que je ne le pensais. Mais quelque part, l’information ne me réjouit guère : est-ce que ça ne rajoute pas encore d’obstacle supplémentaire à ma résolution de pécho la jolie Blanche ?

— On revient plus tôt, d’habitude, mais Blanche a voulu aller se confesser. Et comme y avait une queue monstre, ça nous a retardés d’une demi-heure !

La précision de Lothaire, anodine, a un tout autre effet sur moi : ça aggrave le défi ! Mes yeux se tournent vers la belle blonde, qui s’est arrêtée dans la cuisine pour discuter avec sa grand-mère. Putain de merde, ça n’arrange pas mes affaires, ça ! Si elle a voulu se confesser, c’est à cause de ce qui s’est passé hier soir, j’en suis certain ! Et si elle l’a fait, ce con de curé qui l’a écoutée n’est sans doute pas allé dans mon sens !

Ses iris clairs trouvent les miens quelques fractions de seconde, pour s’en détourner aussi vite : elle m’évite, clairement. Pire, elle semble même vouloir me fuir, puisqu’elle s’excuse pour filer vers les escaliers qui mènent à l’étage.

Mes pieds me démangent de la suivre, et je prends sur moi pour ne pas m’élancer à sa suite. Il faut que je lui parle, bon sang ! On doit clarifier ce qui s’est passé hier soir !

Sauf que vu sa propension à monter les marches à la vitesse de la lumière, elle me signifie qu’elle ne partage pas mon opinion. Fait chier !

Réprimant mon envie, je carre mes poings dans mes poches et prétexte des révisions pour rejoindre ma chambre.

Je pourrais, comme d’habitude, jouer sur mon PC, en attendant le repas, mais je n’en ai même pas envie. Cette situation me gonfle et j’ai un désir sourd de la débloquer. Putain, j’y étais presque ! Je ne vais pas me faire avoir par un prêtre à la con !

Énervé, je m’assieds sur le bureau en bois, les yeux braqués sur ma porte de chambre. J’ai besoin de lui parler et la savoir à quelques mètres de moi me picote dans le dos. Je n’ai que deux mètres à faire, un couloir à traverser pour reprendre là où j’en étais ! Mais avant ça, faut que je clarifie la situation.

J’en ai marre ! J’y vais !

Mais à peine ai-je ouvert à porte que j’aperçois un tissu vaporeux flotter au bout du corridor et disparaître au coin de l’escalier. Ni une ni deux, je m’élance à mon tour dans le jardin, où je retrouve Blanche armée d’un sécateur, en train de couper des roses dans un coin près de l’auvent.

Lorsqu’elle s’aperçoit de ma présence, elle se raidit, même si elle fait mine de n’en avoir rien à foutre. C’est faux et tout dans son attitude me démontre qu’elle réagit à ma proximité.

Pour ne pas la brusquer, je me contente de poser mes fesses contre le plateau de la table de jardin et la laisse faire ce qui semble être un bouquet. La présence d’une statue de la Vierge dans le coin gauche du jardin, placée dans une alcôve végétale, me perturbe un peu plus que je ne l’étais déjà, et mes yeux s’en détournent : je n’ai vraiment pas besoin de ça pour me rappeler que je marche sur des charbons ardents, dans cette quête.

Décidé à mener cette histoire à son terme, j’essaie d’oublier que le vent qui souffle doucement en brise légère plaque le voile vaporeux de sa robe sur chaque courbe de son corps : de ses hanches à ses cuisses fuselées, de sa poitrine idéale à ses mollets fins, chaque partie mise en valeur détourne mes pensées de l’objectif que je me suis fixé : renouer le dialogue.

Et ce ne sont pas les mille idées pas catholiques qui me passent par l’esprit, ni l’indifférence qu’elle fait mine d’avoir à mon égard qui arrangent le moment.

Putain de merde, c’est mission impossible !

— Je voulais te dire, à propos d’hier soir…

J’ai envie de me filer des baffes aussitôt les mots sortis de ma bouche. Bordel, c’est nul, comme entrée en matière !

Mais Blanche ne répond rien. À peine a-t-elle stoppé son activité une fraction de seconde, avant de se remettre à couper une tige en plissant les yeux. Comme si elle ne m’avait pas entendu, comme si je n’étais pas là. Et quelque part, ça ne fait que renforcer mon énervement.

Pour toute réponse, elle recule du rosier grimpant qui serpente sur la façade le long d’une treille, et rejoint le buffet dont elle extrait un vase en cristal blanc. Puis, sans même me jeter un coup d’œil, la jolie blonde le remplit à moitié au robinet extérieur, et entreprend d’y disposer ses fleurs.

— Oublions ça.

Elle m’a donc entendu. Sauf que sa réponse ne me convient pas le moins du monde. Oublier ? Certainement pas !

— Tu ne peux pas me dire ça, Blanche. Tu…

— Je t’en prie.

Loin du ton sec de sa première intervention, sa voix suinte désormais d’une demande sous-jacente : c’est une supplique, qui me fait m’arrêter net dans mon intention de protester. Et ses yeux à moitié larmoyants, d’où perle une humidité malvenue, achèvent de m’empêcher de m’énerver.

— Pourquoi tu ne…

— C’était mal.

J’écarquille les yeux, alors que les siens, fuyants depuis mon arrivée, plongent dans mon regard braqué sur elle. Enfin, elle assume et elle accepte le dialogue. Mais ce que je lis dans ses iris me donne peu d’espoir quant à mes chances de réussite. Et ce qu’elle me sort juste après suffit à enterrer mes espérances.

— J’ai dû aller me confesser. Alors je ne veux plus ni en parler ni même recommencer. Et je te demande d’accepter, Baptiste.

Quoi ? Sérieux ? Mais certainement pas !

— C’est ton curé qui t’a dit ça ? m’énervé-je soudain.

Je lutte pour ne pas partir en vrille. Ce con, comme je l’avais imaginé, m’a grillé totalement. Elle roule des yeux, puis les reporte sur son vase, où elle arrange de façon distraite ses fleurs, tout en faisant semblant d’y trouver là une occupation importante. Nous savons tous les deux que c’est des conneries, et qu’elle refuse juste de me regarder.

— C’est compliqué… reprend-elle. Je… restons-en là, s’il te plaît.

— Mais on n’a rien fait ! m’exclamé-je, exaspéré. Je t’ai même pas embrassée !

— Chuuuut ! m’intime-t-elle.

Son regard dévie vers l’intérieur de la maison, puis à nouveau vers moi. Pourtant, ses yeux se font plus doux et balaient mon visage avec lenteur, comme si elle ne pouvait pas s’empêcher de revenir vers moi.

C’est peut-être ma chance ?

— Je ne comprends pas, continué-je, sur un ton plus faible. On n’a rien fait.

— Mais… on a failli, ou je me trompe ?

Elle a rougi, comme si elle avait peur de s’être fourvoyée : elle croit qu’elle se plante sur mes intentions ? Oh que non, et sa façon de baisser la tête me donne envie de lui relever le menton et de plonger dans le bleu de ses iris.

Sans même réfléchir, je comble la distance qui nous sépare en cinq grands pas volontaires. Je la vois se raidir à nouveau et sa main se crispe sur une tige, lui arrachant une grimace.

— Tu t’es fait mal ? demandé-je doucement, en saisissant ses doigts.

Je ne sais pas pourquoi, mais savoir qu’elle s’est piquée sur une épine ne me plaît pas du tout, comme si son bien-être était une chose fondamentale, comme si sa santé était plus importante que tout.

Mais elle dégage sa main de la mienne et cette fuite volontaire me fait me renfrogner. Bordel, pourquoi elle me repousse ? Sur l’instant, je ne sais pas ce qui me perturbe le plus : que pour la première fois de ma vie, je me préoccupe d’une fille ? Ou que son rejet me donne envie de tout casser autour de moi ?

— Ça va, répond-elle d’une voix basse. Laisse tomber, Baptiste, s’il te plaît. Ce sera plus simple pour tous les deux.

Putain, hors de question ! J’abandonne la contemplation de la goutte rouge qui perle sur son index droit, pour plonger dans son regard bleu.

— Et tu crois que je vais t’écouter, la Belle au Bois dormant ?

Ma tentative d’humour tombe à plat : un soupir passe la barrière de ses lèvres, tandis qu’elle saisit son vase et s’en va le poser devant la statue de la Vierge. Enfin, je crois que c’en est une, elle ne ressemble pas vraiment à celles qu’on voit d’habitude. Mais pour ce que j’y connais…

À nouveau, je la rejoins et, cette fois-ci, refuse de laisser de la distance entre nous : je colle mon torse à son dos, la faisant se raidir immédiatement.

— Baptiste…

Son ton implorant, presque sec, je n’y fais pas gaffe et ma main droite se pose sur sa hanche. Elle tressaille, mais ne bouge pas, et j’y vois un bon signe. Pourtant, elle s’écarte sans que je m’y attende et recule de deux pas.

— Je te fais peur ? susurré-je d’une voix à peine audible.

Elle me fixe, cinq secondes, explore mon visage, sonde mes iris, avant de secouer sa jolie tête blonde d’un air désolé.

— Non. C’est moi qui me fais peur.

Sa réponse me désarçonne : qu’est-ce qu’elle veut dire ?

Mais elle ne me laisse pas le temps d’analyser la situation qu’elle enchaîne déjà.

— Baptiste, je vais te demander de ne plus m’approcher. Tiens-toi éloigné de moi, s’il te plaît.

— Hein ?

— Ne rends pas les choses encore plus compliquées.

— Mais elles ne sont pas compliquées ! m’énervé-je. J’avais envie de t’embrasser ! J’vois pas c’qu’il y a de mal là-dedans !

— Il est bien là, le problème. Tu ne comprends pas. On n’est pas du même monde, Baptiste. Et si tu saisis pas les raisons de ma demande, c’est un signe.

— C’était juste un baiser, putain ! T’en avais envie, toi aussi ! Je l’ai vu ! Et ne dis pas le contraire !

Elle déglutit, comme si mes mots l’avaient enfin atteinte. Ses iris se décalent vers mes lèvres, et témoignent que je ne me suis pas trompé : elle en a toujours le désir ! Pourtant, elle recule encore d’un pas, alors que je rêve d’en faire un vers elle.

— Je ne dis pas le contraire, lâche-t-elle dans un souffle. Mais c’est… mal. Ça n’a rien d’anodin, pour moi. Et même si j’en ai une envie folle, c’est hors de question. Restons-en là.

Sans rien ajouter, elle me plante, rentrant précipitamment à l’intérieur.

Bouche bée, je me retrouve seul, les yeux rivés sur l’encadrement de la porte, comme un con.

D’un coup, une rage sombre rugit dans mon ventre et envahit mes veines.

Mon poing s’abat sur une des poutres qui soutiennent l’auvent, faisant vibrer la structure et gémir le bois.

Putain de merde !

J’en ai marre ! Elle vient d’avouer avoir envie de moi ! Elle a admis que je lui plais ! Mais elle refuse d’aller plus loin, à cause de sa putain de religion ?

Morale à la con !

Mon pied racle le carrelage de la terrasse et un désir sourd de fracasser tout ce qui passe sous ma main me prend aux tripes. Par miracle, je la réfrène, mais mes jambes se mettent en route, seules, comme si elles savaient d’elles-mêmes qu’il vaut mieux que je me barre avant de faire une connerie, comme de tout saccager dans cette maison de tarés !

Je franchis la grille et me mets à presque courir dans la ruelle. Mes grandes enjambées, volontaires et insistantes, me mènent bien vite en direction de la plage.

Je n’ai pas de maillot, mais je m’en fous. Ne compte à l’instant que le besoin de fuir, de m’éloigner de cette baraque et surtout de l’objet de ma tentation.

Cette fille me fait vriller : parce qu’elle est inaccessible ? Je n’en sais rien.

C’est la première fois que je m’énerve à cause d’une meuf. Et ça me fait clairement chier ! Je ne me suis jamais pris le chou pour une fille, sérieux ! Les rares fois où une nana m’a dit non, j’ai pas cherché plus loin : ou plutôt si. Je n’ai pas insisté et j’en ai baisé une autre ! Putain, je vais pas me pourrir pour Blanche, merde !

Mes pieds s’enfoncent sur la plage meuble, et, excédé, je me laisse tomber à l’endroit même. Mes fesses atterrissent dans le sable et je grogne sous l’impact.

À côté de moi, deux nanas gloussent en me voyant m’acharner sur mes Converse, que je retire pour enlever les grains qui se sont invités à l’intérieur. Je dois avoir l’air d’un chien des enfers, la gueule renfrognée et la mine rageuse, mais je n’en ai rien à foutre. Que le premier que ça dérange ose me dire quoi que ce soit !

Mais personne ne tilte. Autour de moi, des familles avec enfants, des vieux allongés sur leurs serviettes, des pères qui jouent au ballon avec leurs gosses, des mères qui bronzent. Et là, à moins d’un mètre, les deux filles qui continuent à me zieuter, un sourire aux lèvres.

— Salut ! Moi, c’est Zoé. Et elle, c’est Léa. On est au camping d’à côté. Toi aussi ?

Je secoue la tête, bien trop énervé pour répondre sans aboyer. Pourtant, rien qu’à observer la jolie blonde qui tente de me parler, sans crainte, je sens mes muscles se détendre et mes nerfs à vif descendre en tension.

J’inspire un grand coup et me focalise sur elle : elle est plutôt pas mal. Sans doute un peu plus vieille que moi, mais pas de dix ans non plus. La vingtaine bien entamée, selon toute vraisemblance. Rien qui me gêne, en fait.

Sa copine est brune et je m’en détourne immédiatement. C’est con, je n’ai jamais eu de préférence, mais là, c’est la blondeur de la première qui attire mon attention. Et je repousse toute tentative d’explication à ce sujet dans mon esprit.

— Baptiste.

Minimaliste, mais le sourire avec lequel j’accompagne ma maigre réponse fait le travail : son regard s’illumine et elle rejette la tête en arrière en agitant ses cheveux. C’est tout sauf subtil, mais de ça non plus, je n’en ai rien à foutre.

Je viens de me décider à saisir l’opportunité : elle me drague, aucun doute possible. Et si elle est d’accord pour aller plus loin, pourquoi ne pas en profiter ?

Blanche ne veut pas de moi. Ou plutôt si, mais j’en ai marre d’attendre qu’elle se décide. Surtout qu’elle ne le fera jamais : elle me l’a bien fait comprendre, il n’y aura rien de plus entre nous que le rapprochement avorté d’hier soir. Je suis là depuis presque trois semaines et j’en ai marre de faire ceinture, putain ! J’ai envie de baiser.

Mon cerveau essaie bien de me dire que ce n’est pas de cette inconnue que j’ai envie, mais je repousse l’idée d’un revers mental. Ma queue, elle n’en a rien à foutre, elle veut juste s’enfoncer dans une chatte accueillante. Et je décide, à l’instant, que celle-ci fera l’affaire.

— Tu me montres où tu crèches ?

Rien de subtil dans ma demande et les yeux de la nana s’écarquillent de stupeur. Ouais, je suis direct, mais je n’ai pas la patience d’effectuer une drague en bonne et due forme. Autant être simple.

La fille se tourne vers sa copine, qui roule des yeux, et je les sens s’interroger du regard. L’une et l’autre ont compris où je voulais en venir. Mais je m’en fous : ça passe ou ça casse !

— Euh, ouais, bien sûr !

Bingo. J’esquisse un sourire de vainqueur et me mets debout pour la suivre. Elle semble hésitante, si j’en juge par les regards en coin qu’elle me jette. Mais à aucun moment elle ne s’arrête ni ne recule.

Nous quittons le sable pour nous engager dans une rue qui longe la mer, sur environ cinquante mètres, avant de passer sous le panneau de bienvenue du camping.

— T’es là pour longtemps ? me demande-t-elle, par-dessous ses cils épais.

— Pour l’été. Et toi ?

— Deux semaines.

Est-ce qu’elle essaie de savoir si on se reverra ? Si une histoire d’amour de vacances est possible ? C’est des conneries, mais je me garde bien de le lui dire. Rien à faire, les filles cherchent toujours à faire perdurer des coups que nous autres, les mecs, avons bien conscience de ne jamais envisager.

En bon salaud que je suis, je n’avoue rien, bien entendu.

Les allées du camping sont sympas, bien aménagées. Les mains dans les poches, j’observe à la volée les bungalows qui défilent, où des familles s’activent sans même nous regarder.

Contrairement à ce que j’espérais, c’est devant une tente qu’elle s’arrête. Pas très grande, et plutôt démodée, elle a néanmoins l’avantage de me laisser y pénétrer debout, sans que j’aie besoin de me baisser.

— Voilà, c’est chez moi, et je…

Rien à foutre. Je ne la laisse pas finir, pose ma main sur sa hanche et la rabats vers moi d’un geste brusque. Mes lèvres trouvent les siennes et je lui assène un baiser rude, qui a au moins le mérite de la faire taire.

J’ai dû lui faire peur, parce qu’elle se raidit. Un instant, je crains qu’elle ne me repousse, mais une seconde à peine suffit à la faire se détendre. Sa bouche s’entrouvre et je l’investis de ma langue sans aucune douceur.

Visiblement, ma rage n’est pas retombée, et c’est sur elle que je vais me calmer. Je ferme les yeux, essayant d’oublier où je me trouve, et avec qui. Elle est chaude, sa peau est douce et ses lèvres sont accueillantes.

Moi, j’ai envie de savoir si sa chatte l’est aussi, mais c’est peut-être un peu rapide. Autant ne pas trop tenter le diable. Si ma rudesse et mon impatience ne l’ont pas fait encore fuir, faudrait quand même que je ne pousse pas le bouchon trop loin. J’ai eu une chance dingue de tomber aussi vite sur une nana pas farouche, à moi de ne pas gâcher l’opportunité.

Ma main remonte sous son t-shirt, effleure un soutif en dentelle, et se pose sur un sein que je juge aussitôt trop petit. Mais je ne vais pas faire le difficile, si ? D’autant qu’elle me laisse faire, la bougresse ! Et comble du comble, elle retire son t-shirt pour me donner libre accès.

La moue boudeuse, une canine enfoncée dans sa lèvre inférieure, elle esquisse un sourire qui n’a plus rien d’innocent. Mieux, ce que j’avais pris pour un peu de timidité vient de laisser place à un éclair d’avidité dans ses yeux marron.

Oh, merde, mais c’est qu’elle cachait bien son jeu, celle-ci, si j’en juge par la main qui vient de franchir la barrière de mon jean et de s’enfoncer dans mon froc. Ses doigts se faufilent dans mon boxer et trouvent mon sexe qui se tend sous l’assaut.

Putain !

Ma fermeture Éclair descend par miracle, mon sous-vêtement glisse sous mes fesses et ma bite libérée pulse d’être à l’air libre.

— Waouh, murmuré-je. T’es directe.

Mon sourire est communicatif, vu qu’elle y répond d’un air narquois.

— Autant ne pas perdre de temps, commente-t-elle.

Ses doigts s’enroulent autour de mon sexe, et je siffle au premier va-et-vient. Elle est presque trop brusque, mais je ne pipe mot, pour ne pas la stopper dans son élan.

— T’es beau, glousse-t-elle.

Je m’abstiens de lui rendre la pareille, parce que ce que je vois sous mes yeux me déçoit : trop petite, ronde, avec des traits loin d’être parfaits, elle est plutôt quelconque. Rien à voir avec… chuuut. Ne pas y penser.

Pour ne pas revenir à la belle blonde qui accapare mon esprit, je ferme les yeux. Je refuse de faire la comparaison avec Blanche.

Putain, pourquoi je pense à elle ?

Je me reconcentre sur l’instant présent, essayant de me focaliser sur les doigts magiques de la nana. Elle est douée, rien à faire. Pourtant, où que je pose les yeux, rien ne va : ses racines foncées donnent à ses cheveux décolorés des reflets jaunes dégueulasses. Un fond de teint camoufle mal de l’acné qui s’accroche malgré l’adolescence terminée. Ses traits grossiers soulignent une asymétrie qui me gêne, bien que discrète, ses yeux marron à la couleur terne me font penser à de la boue séchée.

Peut-être que je manque de bonne foi : elle n’est pas moche. Beaucoup la trouveraient même jolie.

C’est quoi mon putain de problème ?

C’est simple, c’est la comparaison que je ne peux m’empêcher de faire ! Et Blanche s’insinue encore une fois dans mon esprit. J’essaie de la repousser, en vain : sa beauté s’impose, de sa blondeur naturelle à sa silhouette élancée, de ses seins lourds à ses jambes de déesse, de l’azur de ses yeux à la rondeur de ses hanches !

Je grogne, dégoûté. Autant par la fille qui m’astique avec minutie que par celle qui m’a rejeté. Merde, je ne vais pas me laisser pourrir par Blanche !

Elle ne veut pas de toi, mec ! Elle t’a repoussé !

Je ferme les yeux, pour ne plus y penser. Peut-être aussi pour me soustraire à la vue de la fille, qui me plaît de moins en moins. Plus du tout, même.

D’un coup, ma main attrape la sienne et je serre fort ses doigts.

Mes paupières s’ouvrent sur des yeux écarquillés qui me font face. Et sur un constat sans appel : je n’ai pas envie de cette fille.

Je pourrais la baiser, ce serait facile. Simple et mécanique, et mon sexe tendu témoigne de cette habileté à se rassasier avec n’importe quelle chatte. Mais mon esprit ? Non. Pour la première fois de ma vie, je ne veux pas me contenter de ça. Pour la première fois de ma vie, je ne veux pas me satisfaire d’une meuf inconnue.

C’est de Blanche que j’ai envie. Pas de cette fille.

Terrassé par cette conclusion, je recule. Ma bite retombe mollement sur mon fute, et je me dépêche de la ranger, honteux.

Décontenancé, je ne sais plus quoi faire ni quoi dire.

— Eh ? Qu’est-ce que tu fais ? Tu veux plus baiser ?

Je secoue la tête et, d’un coup, sa vulgarité me rebute, d’autant qu’elle se met à m’insulter de tous les noms.

Rien à voir avec la douce Blanche, l’innocente Blanche. La pure Blanche.

Putain, rien que de penser à elle, mon sexe se dresse à nouveau, mais bien plus fermement que tout à l’heure. Contrairement à ce que j’imaginais, lui aussi a fait son choix et ne se contentera pas d’un ersatz de blonde sans saveur.

Sous les feux nourris de la fille, je quitte la tente sans un regard en arrière. Ses insultes ne m’atteignent même pas.

Rien à foutre.

Parce que je viens de me rendre compte d’une chose : c’est Blanche que je veux, et personne d’autre. La tâche est ardue ? Voire impossible ? Tant pis, je me dois d’essayer.

Je la veux. Elle, et personne d’autre.

Je ne sais pas comment ni en combien de temps je parviens au portail des Klein-Leroy, mais quand je referme la porte, je suis certain d’une chose : je vais tout faire pour l’avoir.

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