L'envol du papillon
Chapitre 21
Blanche
Lorsque je descends, aux aurores, la cuisine est vide.
Je suis en retard, mais ce n’est pas grave. Je suis encore dans les temps. Un coup d’œil à la fenêtre pour me rendre compte que toute la troupe est rassemblée autour de la voiture, mais que personne n’a pris place à l’intérieur pour l’instant.
Mes cheveux sont toujours humides, mais tant pis : tressés en épi sur mon épaule gauche, ils feront illusion ce matin. De toute façon, avec un foulard sur la tête, personne ne se rendra compte que je n’ai pas eu le temps de les sécher.
La douche n’était pas en option : après la nuit que j’ai passée avec Baptiste, il était hors de question que je zappe la case hygiène.
Mon esprit dévie vers celui avec lequel j’ai dormi une bonne partie de la nuit, et que j’ai quitté il y a une heure à peine. Mais que ça a été difficile de m’extraire des draps ! Laisser le garçon qui m’a fait monter au septième ciel et fait de ma première fois un moment merveilleux, ça a été un déchirement.
Mais je n’avais pas le choix. Il était impensable qu’on nous surprenne ensemble, dans son lit. Alors j’ai quitté sa couette avant le réveil de tout le monde, j’ai regagné ma propre chambre et je me suis occupée de reprendre forme humaine pour la matinée qui va suivre.
J’attrape ma veste sur le portemanteau de l’entrée et rejoins la famille dans l’allée gravillonnée. Personne ne fait vraiment attention à moi, comme d’habitude, sauf Bertille, qui vient se coller à mon buste pour un câlin matinal. Je prends le temps de l’embrasser sur le haut du crâne. Aujourd’hui, pouvoir le faire me semble avoir une saveur particulière. J’ai failli la perdre.
Les autres n’ont pas l’air de s’en rendre réellement compte. Augustin et Lothaire se disputent à propos de je ne sais quel hameçon, semblant indifférents au drame d’hier, comme s’il n’avait jamais eu lieu. Bon, après tout, ils n’en ont pas été témoins. Ils ne l’ont pas vécu de l’intérieur, et c’est sans doute normal que je le ressente différemment d’eux.
Mamie s’installe au volant, soulevant avec difficulté sa jambe gauche pour s’asseoir. Il serait peut-être temps que je passe mon permis, ça lui permettrait de se reposer à l’arrière.
Je laisse passer Bertille sur la place dans le coffre et m’installe derrière Mamie, tandis que Lothaire entre de l’autre côté et qu’Augustin prend le siège à l’avant.
Et soudain, j’écarquille les yeux, quand j’aperçois Baptiste qui sort en trombe de la maison, les clés de la porte en main. Il contourne la voiture, ouvre la porte coulissante de mon côté et m’oblige, d’un mouvement de tête, à me décaler vers le milieu.
— Baptiste ? s’étonne Mamie. Qu’est-ce que tu fais ?
— Je viens avec vous.
— Tu sais qu’on va à la messe, là, pas en shopping ? raille Augustin.
Son air canaille fait lever les yeux au ciel au beau brun qui referme la portière d’un coup sec, et je roule des yeux en me rendant compte qu’il se colle à moi, comme si la banquette était bien trop juste pour garder une distance acceptable entre nous. C’est faux, il le fait exprès, j’en suis certaine. Mais personne n’y prête attention et ma grand-mère l’oublie pour passer la marche arrière, et sortir la voiture dans la rue.
— Je sais, répond Baptiste. J’ai eu envie de vous accompagner.
Je plisse les yeux, immobile. Raidie par la peur d’être démasquée, je n’ose plus bouger. La cuisse de Baptiste, collée contre la mienne, me rappelle soudainement bien trop de souvenirs récents. Ceux d’une nuit chaude où j’ai découvert son corps, et sans la couche de tissu qui fait barrage à nos peaux. Pourtant, sa présence à mes côtés, à cet instant, je ne peux pas la louper. J’ai hautement conscience de sa proximité, comme si mon corps se rappelait le bonheur de sentir son épiderme contre le mien.
Les yeux rivés vers l’avant depuis de nombreuses minutes, je tente un coup d’œil vers la gauche. Et ce que j’y découvre me fige sur place : deux grands yeux bruns qui me fixent, de cette expression si particulière que je lui connais. Un regard chaud et intense, vissé sur mon visage. Un sourire à damner un saint, narquois, intriguant.
Baptiste l’arrogant est de retour.
Je ne sais si je dois m’en réjouir. Il a été si tendre, cette nuit, même quand il m’a réveillée deux heures après nos premiers ébats pour remettre ça. Un second round tout aussi intense, tout aussi bon.
Néanmoins, lorsque je sens des doigts chauds envelopper les miens, à même la banquette, je sais qu’il n’est pas loin, mon Baptiste doux. Deux facettes que j’apprécie. Différentes, complémentaires pour en faire l’être que j’aime.
Je rougis d’en être arrivée à cette conclusion. Et mes paupières se ferment pour retenir les émotions qui menacent de me submerger. À aucun moment je ne retire ma main. C’est presque une nécessité pour moi de garder un point de contact entre nous. Une connexion entre nos énergies. Nos âmes.
Heureusement que nous sommes collés serrés, personne ne capte rien. Et je passe tout le trajet dans un brouillard de bien-être. Je ne pourrais être mieux qu’à cet instant.
Ma peau vibre du souvenir de la sienne et mon sexe meurtri me rappelle à de doux moments. Ce n’est pas douloureux. C’est même agréable, paradoxalement, de garder cette sensation d’inconfort qui me remémore que je suis à lui, et qu’il est à moi.
C’est bien ce qu’il a voulu faire, ce matin, non, en nous accompagnant ? Rester avec moi, même s’il ne met jamais les pieds dans une église ?
Lorsque nous arrivons, c’est un supplice de nous séparer. Mais ce n’est que pour une heure.
Faisant semblant d’être indifférente, je lisse ma robe fleurie et fouille dans mon sac à main pour en extraire ma mantille en dentelle noire, que je place sur mes cheveux. Je vois bien, à ses sourcils plissés, que Baptiste se pose des questions, mais il ne pipe mot. Peut-être comprendra-t-il vite qu’ici, dans cette chapelle privée, c’est la norme, pour les femmes, de pénétrer dans un lieu sacré la tête couverte.
Je me fais quand même l’impression d’être une hypocrite de première classe. Mais je balaie l’idée d’un revers mental. Aujourd’hui, je n’ai pas envie de penser. Je veux juste laisser glisser le jour sur moi, pour continuer à vivre le rêve entamé hier soir.
Oh, j’ai bien conscience que nous allons droit dans le mur : l’été prendra fin, Baptiste bifurquera dans une autre direction, et nous serons séparés. Mais pour l’instant, j’ai envie de me laisser porter un peu par l’insouciance à laquelle je n’ai jamais accès. La réalité reprendra ses droits bien assez tôt.
La chapelle est bondée, comme d’habitude. Des familles que je ne connais pas, mais que Mamie côtoie tous les étés, quand elle prend ses quartiers maritimes. Du coup, après des regards curieux, personne ne fait plus attention à nous au bout de quelques minutes.
Sauf Baptiste, qui, avec son jean troué, attire les yeux inquiets. Mais il s’en fout, comme toujours. Il s’assied à côté de moi et se met à regarder tout autour de lui, comme si ça l’intéressait.
Rien de fantastique dans l’édifice : c’est mal entretenu par les propriétaires du château adjacent. Les vitraux sont jolis, mais nécessiteraient un bon décrassage professionnel. Les bancs d’un autre âge tombent en ruine. Les statues anciennes sont noires d’usure.
La messe passe dans un brouillard. Impossible pour moi de me concentrer plus d’une minute sur le célébrant, un jeune prêtre tout juste sorti du séminaire d’Écône, en Suisse. Je récite machinalement les prières. Mon cerveau, qui connaît son latin sur le bout des doigts, me laisse répondre sans même comprendre où l’on en est.
À côté de moi, Baptiste passe son temps le nez en l’air, à observer le décor, quand il ne dévisage pas les gens. J’espère qu’ils ne s’en rendent pas compte, plongés dans leur missel. Oh et puis zut, quelle importance ?
À la communion, je me crispe, quand je fais comprendre à Lothaire et Augustin que je me pousse pour les laisser passer. Mamie relève la tête vers moi, intriguée que je n’y aille pas. Je baisse la mienne, gênée, mais je ne peux pas. Après ce que j’ai fait cette nuit, j’ai quand même la décence de ne pas communier. Mais ma grand-mère ne s’attarde pas, passe et rejoint la file, tandis que je reste seule dans le banc avec Baptiste.
L’instant est gênant, surtout quand je me rends compte qu’il m’observe. J’ai peur, une seconde, qu’il ne me demande les raisons qui me font renoncer à m’y rendre, mais heureusement, il se tait et se contente de reporter sa curiosité sur l’avant.
Lorsque nous sortons enfin, je pousse un soupir de soulagement en descendant les quelques marches du parvis, et me mets à l’écart pour attendre ma grand-mère. Celle-ci, comme à son habitude, prend quelques minutes pour discuter avec de vieilles connaissances, et mes frères et moi, comme toujours, patientons dans notre coin.
Il fait beau, l’air est doux et je suis tellement contente que ce soit terminé que je pourrais attendre des heures, je crois. D’autant que Baptiste m’a rejointe et me cherche du regard.
— Enlève ça, murmure-t-il en tirant sur ma mantille. Ça me perturbe.
Je souris, attrape la fine dentelle que je plie et fourre dans mon sac.
— Pourquoi tu fous ça sur ta tête ?
— Par respect. Cherche pas, Baptiste, tu ne comprendrais pas.
Il se contente de sourire de son air canaille habituel, et je fonds comme une groupie ridicule. Bon sang, mais qu’est-ce qu’il me fait ? J’inspire un grand coup, quand des images de la nuit dernière refont surface par surprise et me morigène quant à l’endroit devant lequel nous nous trouvons. J’ai cédé, certes, mais la culpabilité est toujours là, tapie dans l’ombre, prête à resurgir à n’importe quel moment.
Pourtant, je la tiens à distance, pour l’instant. Vautrée dans le péché, je n’ai même pas envie d’en sortir, pour l’instant. Il sera bien temps d’en pleurer, plus tard.
— Alors, Baptiste, comment tu as trouvé ça ? s’enquiert Augustin en nous rejoignant.
Mon frère, un grand sourire aux lèvres, semble penser que le beau brun s’intéresse à la religion. Mauvaise pioche, je crois !
— C’était long et chiant.
Ah, du grand Baptiste ! D’autant qu’il n’a même pas pris la peine de baisser le volume sonore ! J’écarquille les yeux, Augustin se renfrogne et Bertille part dans un gloussement enfantin qui m’arrache un sourire. Mamie soupire, sans doute lasse du jeune qu’on lui a collé pour tout l’été et dont elle n’arrive pas à faire grand-chose. Mais vu qu’elle a promis, et qu’en plus Baptiste a joué aux héros hier, elle peut difficilement faire autrement que de ronger son frein en attendant son départ.
Tant mieux pour moi. J’ai encore un mois à profiter de lui. Et j’essaie d’oublier que c’est plus court que je ne le crois.
— Pourquoi es-tu venu ? murmuré-je au brun alors que nous rejoignons la voiture.
Baptiste tourne la tête vers moi et me balance un clin d’œil discret, en effleurant ma main de la sienne.
— Je voulais être sûr qu’un prêtre n’allait pas te faire la morale. Telle que je te connais, tu serais allée te confesser, je me trompe ? Hors de question qu’un cureton qui n’y connaît rien au sexe puisse te dire ce que tu n’as pas le droit de faire de ton cul.
Je stoppe net, abasourdie par ses paroles et le dévisage.
— J’en ai pas fini avec toi, Blanche-Neige-plus-si-blanche. Nous ne faisons que commencer.
Mes joues se parent de rouge, tandis que l’atmosphère se réchauffe soudainement.
Et ça n’a rien à voir avec la météo.
Le bout rougeoyant de la cigarette de Baptiste luit dans le noir de la nuit. Il fume peu en public, mais ce soir, il a l’air de ne pas avoir pu résister à l’envie d’en allumer une sur la terrasse. Mamie l’a regardé de travers, mais depuis son acte héroïque de la veille, personne n’ose plus rien dire : aucune remontrance, pas le plus petit reproche à son encontre.
Le bougre en profite, évidemment : outre le tabac sur la terrasse, et devant Bertille, il s’est abstenu de mettre la table ou de débarrasser la vaisselle.
Mais il est quand même là, sous la tonnelle éclairée de quelques guirlandes électriques colorées, qui nous permettent de prolonger la soirée au-delà du coucher du soleil. Sur la table, et aux quatre coins du jardin, des bougies à la citronnelle tentent de repousser les moustiques, et une délicieuse odeur d’agrumes flotte autour de nous.
La soirée est calme. J’ai bien cru qu’elle resterait aussi tendue que la journée entière, mais Mamie a sorti un jeu de l’oie, qui a eu l’avantage de dérider les fronts et les esprits.
Certes, le souvenir de l’événement d’hier est toujours dans les têtes, mais il s’estompe, je crois, à en juger les rires qui retentissent et les sourires qui s’échangent. Bertille s’amuse comme une folle, s’extasiant sur sa victoire toute proche, alors que les autres se sont détendus. Il ne manque pas grand-chose pour que l’ambiance simple et conviviale habituelle soit de sortie, comme si l’épisode du Goi était presque oublié.
Ce qui m’étonne le plus, c’est la présence de Baptiste. Normalement, il s’éclipse dans sa chambre, officiellement pour réviser. Mais nous ne sommes pas dupes et personne ici ne croit un traître mot de ses mensonges : il joue sur son ordinateur. Et même s’il porte des écouteurs pour gruger son monde, le bruit de batailles et d’armes à feu franchit souvent le seuil de sa porte.
Ce soir, il se contente de tirer sur sa cigarette, immobile sur une chaise longue, un bras derrière la tête. Il ne participe pas, non, mais il observe la partie, comme s’il était intéressé. Vu l’intensité de son regard, je ne pense pas que ce soit la position de mon pion sur l’échiquier qui le passionne. Non, ses iris sont braqués sur moi.
J’essaie de l’oublier et de ne me concentrer que sur la table et le dé, mais le poids chaud de son regard me déstabilise.
— J’ai gagné ! s’écrie Bertille en levant les bras au ciel.
Je la félicite, tandis que mes frères bougonnent du bout des lèvres, vexés d’avoir été battus par une gamine de huit ans.
— Bravo ma chérie ! acquiesce Mamie en se relevant. Il est tard, allons nous coucher.
Tout le monde quitte sa chaise, et les pieds raclent les carreaux du carrelage en crissant. Je récupère dés et pions, replie l’échiquier et remballe le tout dans la boîte en carton, que je prends soin d’aller ranger dans la bonnetière de la cuisine, à sa place immuable, sur la dernière étagère.
— Bonne nuit, la Belle Au Bois dormant, me susurre Baptiste en me frôlant.
Je tressaute et des vagues de frissons parcourent mon corps quand sa main s’égare sur la mienne, en toute discrétion. Mais déjà, il est parti, et disparaît dans l’escalier en bois.
Je prends quelques minutes pour ranger les dernières casseroles qui séchaient sur l’évier, éteins la lampe et rejoins ma chambre.
La main sur la poignée, j’hésite ; en face, un rai de lumière se faufile sous la porte de Baptiste. Une envie folle de changer de destination me prend aux tripes, sur l’instant, mais je me retiens au dernier moment. Plus tard, peut-être ?
J’ai été privée de lui quasiment toute la journée : aucun contact physique, si ce n’est deux caresses volées, trois effleurements sages, et un paquet de regards lourds de sens. Si j’avais peur qu’il ne me snobe après avoir eu ce qu’il voulait, il n’en est rien. Dans ses yeux, la chaleur omniprésente réchauffe mon corps et mon cœur d’un feu si ardent que j’ai l’impression de me consumer à chaque instant.
Dans un sursaut de courage, j’abandonne sa porte pour pousser la mienne et refermer derrière moi. J’ai déjà pris ma douche et j’enfile ma chemise de nuit pour me glisser à genoux sur le parquet, devant mon lit, les mains jointes reposant sur le matelas. Mes yeux se ferment, et je récite une prière du soir succincte, que j’expédie en quelques secondes. C’est laid à dire pour mon âme, mais mon esprit est bien trop obnubilé par un beau brun qui accapare toutes mes pensées.
— Hum, j’aime bien la position…
La voix du principal objet de mes fantasmes me fait sursauter et je dois plaquer une main sur la bouche pour m’empêcher de crier. L’autre atterrit sur mon cœur, qui se met à danser la java dans ma cage thoracique. De peur ou d’excitation ? Peut-être bien les deux.
Depuis cette nuit, je ne respire plus que pour Baptiste. Et mon palpitant se lance dans une course folle, alors que je me relève.
— T’aurais pu rester comme ça, je n’aurais pas dit non.
Je fronce les sourcils, complètement perdue, alors qu’il s’approche tel un prédateur.
— Tu ne sais absolument pas de quoi je te cause, hein ?
Son ricanement me vexe, mais il a raison : il me parle de quelque chose que j’ignore totalement. À genoux ? Pour quoi faire ? Et puis soudain, une idée me vient en tête. Mais comme je suis peu familière de la plupart des pratiques sexuelles, je me garde bien de faire part de mes hypothèses au beau brun qui m’a rejointe en deux pas, encerclée de ses bras, et réduite au silence par un baiser langoureux qui me fait perdre toute notion d’espace et de temps.
D’un coup, plus rien n’existe autour de moi, de nous, comme si nous nagions dans un brouillard doux et chaud, qui nous envelopperait pour nous préserver du monde extérieur.
— Je t’apprendrai, susurre-t-il à mon oreille.
Et je gémis presque de la promesse qu’il me fait. Parce que j’ai envie, d’un coup, de tout tester avec lui. Je lui fais confiance, comme je l’ai déjà fait la nuit dernière. Et je n’ai pas été déçue : il a pris soin de moi, sans jamais me brusquer ni me blesser.
Je relève mes yeux clairs sur les siens et observe ses cils longs et recourbés, ses yeux de chocolat fondu aux pupilles dilatées par l’obscurité, et par l’envie, je crois. Ses doigts se lèvent, glissent le long de ma mâchoire, caressent mes joues.
— Maintenant ?
Ma question, timide, le prend par surprise et lui arrache un rire bas.
— Ma Blanche-Neige serait-elle devenue insatiable ?
Je rougis de honte.
— Ne te moque pas, grogné-je en éloignant ma joue.
— Ce n’est pas ce que je fais. Je m’étonne juste que tu veuilles remettre ça aussi vite. J’étais venu te dire bonne nuit.
— Juste ça ?
Ses prunelles s’éclairent à mes mots, comme si j’avais réveillé un instinct primaire en lui.
— Tu veux plus, Blanche ? Je pensais que tu voulais attendre un peu. C’était ta première fois, et je me suis dit que tu avais peut-être mal…
Je secoue vivement la tête et ses deux sourcils se relèvent en même temps.
— Ne fais pas ça, miss, gronde-t-il en me mangeant du regard. J’ai déjà eu bien du mal à me retenir de venir t’embrasser toute la journée, ne me tente pas maintenant. Tu ne t’imagines pas la pression de dingue que je dois endurer pour ne pas t’approcher. Je crève d’envie de toi en permanence et savoir que je ne peux pas te toucher m’achève un peu plus à chaque minute passée sans toi.
Bon sang que c’est joli ! Non, c’est plus que ça. C’est une vérité qui m’a tenaillée au corps moi aussi, du lever du soleil jusqu’à ce soir.
Je ne réponds pas, mais pose mes mains sur son dos et colle mes seins contre son torse. L’effet escompté est totalement atteint : il m’embrasse avec fougue.
— Putain, Blanche-Neige, je vais finir par croire que tu veux remettre ça.
— C’est le cas. Alors tais-toi et agis.
Il ne m’écoute plus, et sa langue se fraie un chemin entre mes dents pour venir danser avec la mienne.
Ses mains quittent ma taille pour glisser sur mes fesses, qu’il se met à malaxer, puis sur l’arrière de mes cuisses. Le tissu se relève, le faisant grogner.
— Putain, on va enlever cette horreur !
Et d’un geste leste, il balance ma chemise de nuit quelque part près de la fenêtre. Me voilà nue devant lui, qui est complètement habillé. Mais de façon curieuse, ça ne me dérange pas. Le feu de son regard sur mon corps, comme s’il le vénérait des yeux, m’électrise et me recouvre de chaleur.
Soudain, il passe les mains sous mes fesses, me soulève, et par instinct, je glisse mes jambes autour de ses hanches fines. Doucement, il m’emporte vers le lit et me dépose lentement sur les draps blancs, avant de se redresser.
— Bouge pas, je reviens.
Je fronce les sourcils, ne comprenant pas bien ses intentions et le regarde s’éclipser de la chambre. Incrédule, je me redresse sur les coudes, les yeux rivés à la porte, qui heureusement, s’ouvre quelques secondes plus tard sur un Baptiste torse nu, le pantalon déboutonné, et un emballage argenté entre ses doigts.
Il est beau, Baptiste. Et dans la lumière tamisée de ma lampe de chevet, je ne me lasse pas d’admirer les monts et les vallées de son buste musclé, les entrelacs de ses abdominaux, les courbes gracieuses de ses épaules carrées. Fin et racé, brun et ferme, mon voisin de chambre m’émerveille tous les jours un peu plus. Parce que sous cette perfection faite homme, se cache un être sensible, plus généreux qu’il ne le croit, et qui n’a pas hésité à risquer sa vie pour sauver celle de ma sœur.
Je ne sais pas tout de Baptiste, loin de là. Secret, il ne m’a quasiment rien dévoilé. Mais je me jure, à l’instant, d’essayer de tout connaître de lui, dans les prochaines semaines.
Le matelas s’affaisse sous le poids de celui qui vient de se débarrasser des derniers vestiges vestimentaires de son corps, et il se positionne au-dessus de moi, les bras de chaque côté de ma tête.
Ses yeux brillent de mille feux, alors qu’il s’attarde sur les lignes de mon visage. Un bref baiser, voilà tout ce à quoi j’ai droit, avant qu’il ne glisse soudain vers le sud de mon anatomie.
— Baptiste ? Qu’est-ce que… ?
Ma phrase se meurt dans un soupir, quand sa langue trouve ma fente, puis mon clitoris. Eh merde, c’est juste divin ! Il suce, lèche, suçote, tandis que je me liquéfie sous ses attentions. J’avais vaguement entendu parler de ce genre de pratique, mais jamais je n’aurais imaginé expérimenter le sexe oral un jour.
D’instinct, mon dos se voûte, mes hanches se décollent du matelas, alors qu’une vague de plaisir monte crescendo. De mon expérience d’hier, je sais que je ne vais pas tarder à glisser sur les pentes d’un orgasme en approche.
Et ça ne loupe pas : dévastateur, il balaie tout sur son passage, m’arrachant un cri de plaisir que je réprime en mordant ma lèvre. Mille étoiles m’accompagnent dans mon plaisir coupable et mes yeux se ferment pour en apprécier encore plus la brillance.
Je sens Baptiste bouger, mais contrairement à hier, il ne se repositionne pas sur moi. D’un habile retournement, je me retrouve à califourchon sur ses hanches, le visage sans doute hébété.
— Et si tu me prenais, toi, suggère-t-il.
Je ne sais pas ce qu’il veut, et l’interroge du regard, hésitante. Il a dû comprendre le problème, parce qu’il sourit en déchirant son emballage.
Je suis ses mouvements des yeux, hypnotisée. Par sa maîtrise, mais aussi par son érection. Cette nuit, dans le feu de l’action et la pénombre, je n’avais pas vu grand-chose. Ou peut-être pas voulu, trop timide. Là, il m’apparaît dans toute sa splendeur.
— Soulève-toi, reprend-il en m’accompagnant, les deux mains sur ma taille. Et tu descends sur moi, à ton rythme.
Je déglutis, pas certaine d’être assez douée pour ça. Mais l’envie me rattrape et je m’exécute. Centimètre par centimètre, je l’engloutis, tandis que les étirements me comblent au fur et à mesure de ma progression.
— Putain, ouais, comme ça, gémit-il en fermant les yeux.
Enfoncée jusqu’à la garde, j’ai l’impression d’être pleine, et paradoxalement, la douleur me plaît. C’est évident que je ne suis pas encore guérie, mais peu importe. Le désir l’emporte sur tout le reste.
Instinctivement, je me relève, puis me rabaisse, dans un mouvement lent qui m’électrise. Les sensations paraissent multipliées par mille. Sous moi, Baptiste grogne, mais ses doigts s’accrochent à ma peau comme si sa vie en dépendait. Je ne sais pas si ce que je fais est bien, mais vu les mouvements qu’il réalise de concert, on dirait que ça lui plaît.
Moi, mue par je ne sais quel réflexe, j’accélère, et bientôt, Baptiste m’accompagne de coups de reins de plus en plus forts. Ma respiration devient plus lourde, la sienne filante. Et dans mon sexe, une boule d’énergie se met pulser. Je la sens grossir, m’envahir, pour ne plus être qu’un condensé de chaleur, comme une lave brûlante qui dévaste tout en déroulant sa force. À nouveau, je crie.
Dans les brouillards de mon orgasme, j’ai dû entraîner Baptiste, dont le corps se tend sous moi, tandis qu’il répète mon prénom comme une litanie. Et je comprends, à moitié dans les vapes, qu’il me rejoint dans un feu libérateur.
Haletante, je reprends mon souffle, et ouvre les yeux sur le plus joli des spectacles : le torse luisant de sueur, la poitrine se soulevant au rythme de ses poumons trop sollicités, Baptiste m’apparaît comme un ange déchu, trop beau pour être honnête, mais qui appelle à la luxure d’un seul battement de cils, à défaut d’avoir des ailes.
J’ai succombé, et tandis que je m’effondre sur son torse et enfouis mon nez dans son cou, pour le renifler comme une junky sa meilleure dose, je repousse l’idée de toute tentative de fuite. Je suis mordue, et heureuse de l’être.
— Putain, murmure mon beau brun, t’as été géniale, ma belle. Absolument divine.
Je glousse, surfant encore sur des vagues de plaisir qui me font tourner la tête, dans une ivresse sans alcool. Une addiction encore plus forte dont je vais avoir bien du mal à me sevrer.
L’idée même de nos départs respectifs me fait l’effet d’une gifle. Jamais je ne parviendrai à laisser Baptiste ici et repartir chez moi comme si de rien n’était. Je suis amoureuse de lui, et l’évidence me tombe comme un couperet sur la tête : hors de question de le quitter. Ni maintenant, ni dans un mois, ni jamais.
— Eh ! À quoi tu penses ?
L’inquiétude de sa voix me fait relever la tête pour l’observer. Comment sait-il que je suis triste, d’un coup ? Ses doigts balaient les mèches blondes qui tombent sur mon visage, et ses pouces essuient les larmes qui menacent de couler.
— Putain, qu’est-ce qu’il y a ? Je t’ai fait mal ? C’est ça ?
Son visage apeuré appelle à une réponse rapide. Je secoue la tête, incapable d’accepter qu’il se sente coupable de quelque chose qui n’existe pas. Mais je ne parviens pas à parler, submergée par la douleur.
— Tu me fais peur… grogne-t-il. Dis quelque chose, putain !
— Je ne veux pas que ça s’arrête, parviens-je à articuler. Je ne veux pas être séparée de toi.
À mes mots, un énorme soupir passe la barrière de ses lèvres : soulagement ? exaspération ? Je n’en sais rien. Il me soulève et me dépose à côté de lui, sur le flanc, avant de se tourner vers moi. Ses doigts glissent sur ma joue, et je me love contre sa paume chaude.
— J’en ai pas envie non plus, murmure-t-il d’une voix plus douce. Mais je vais trouver une solution.
Je lève vers lui des iris interrogateurs. Il est beau, grand et fort, mais comment veut-il tenir sa parole ? C’est impossible.
— On va être sur Paris, à l’automne, tous les deux. Ce ne sera pas long avant de se retrouver. Tu habiteras bien chez ta grand-mère, non ?
J’acquiesce, un peu rassérénée par ce qu’il m’annonce. Paris, oui, ensemble !
— Ça va être top, reprend-il. Tu verras.
Ses mots sonnent comme une promesse à laquelle j’ai du mal à croire. Tant d’incertitudes planent sur nous ! À commencer par les conditions de sa présence à Paris en septembre.
— Tu as des examens de rattrapage, c’est ça ?
Il se rembrunit, et je sens que j’ai mis le doigt sur un sujet complexe.
— Ouais, et j’ai rien foutu. Et si je les rate, adieu mon appart’, et retour à Tours.
J’écarquille les yeux, effrayée par cette nouvelle donnée.
— Mais non ? gémis-je. Tu veux dire qu’il y a de fortes chances que tu ne sois pas parisien à la rentrée ? Mais tu as dit…
— Et je n’ai pas menti, assène-t-il en posant son index sur mes lèvres. Je vais tout faire pour y arriver. Je te le promets.
Mes iris balaient ses traits, à la recherche de la vérité. Mais la volonté soudaine que j’y trouve me calme un peu, même si j’ai de gros doutes.
— Ne t’inquiète pas, Blanche-Neige. Je viens de trouver la meilleure des motivations pour bosser, maintenant.
— Tu n’as absolument rien fait, n’est-ce pas ?
Il grimace, m’arrachant un sourire involontaire, tant il est craquant sous ses airs de vilain garçon pris en faute.
— Je manquais d’un but, mais je crois que je l’ai trouvé.
À nouveau, je le sonde. Dit-il vrai ? Bon sang, je ne peux pas avoir rêvé notre alchimie, et la douceur avec laquelle il me prend, s’assurant toujours de mon plaisir et de mon bien-être.
— C’est vrai ? me hasardé-je.
Son visage devient sérieux et ses mains agrippent mes mèches, sans me faire mal, mais m’obligeant à le regarder.
— Putain ouais, Blanche. Je te le jure. Et je ne l’ai jamais fait avant, crois-moi. Je te veux, et je vais tout faire pour te garder. Pour qu’on soit ensemble, et jamais séparés. Et tu sais quoi ? Ma première décision, c’est qu’on devrait pioncer, maintenant. J’ai un mois pour rattraper une année de cours. Alors dors ! Faut que je sois en forme pour demain, moi !
Je glousse, mais son sourire me fait fondre.
Il m’embrasse sur le front, ferme les yeux, fait mine de vouloir dormir, avant de rouvrir les paupières dans un air exaspéré.
— Merde, faut d’abord que je me débarrasse de cette putain de capote.
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