L'envol du papillon

Clara Nové · Chapitre 6 sur 30

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L'envol du papillon

Chapitre 5

 

Blanche

— Là, tu vois ? Cinq et six font onze, tu écris 1 et tu retiens… ? — Un ?

Un grand sourire apparaît sur mon visage, tandis que Bertille annote

son addition. Elle tire la langue avec application et je ne résiste pas à l’envie de lui caresser ses cheveux blonds presque blancs, en ajustant la tresse que je lui ai faite ce matin, sur son épaule droite.

— C’est ça ! Bravo ! Tu vois, ça y est, tu as compris ! Ma sœur n’est pas très forte en maths, avouons-le, mais elle

s’accroche et chaque pas en avant, chaque progrès doit être félicité. D’ailleurs, elle a l’air ravie, et continue son opération avec application.

Ses doigts bien en évidence devant ses yeux froncés, elle calcule ses

dizaines et j’ai une envie sourde de rire en voyant toute l’intensité de son calcul mental. Alors je détourne la tête pour ne pas la déconcentrer et balaie le paysage du regard.

Sous la tonnelle sud, à l’abri du vent, il fait si bon que nous n’avons

même pas ouvert le parasol. Il n’est que onze heures trente, mais le soleil tape déjà fort et il est évident que les températures vont grimper cet après-midi.

Me basculant vers l’arrière, je m’adosse à ma chaise en fer forgé, dans

une position tout sauf élégante pour une jeune fille, mais tant pis. Il n’y a aucun témoin pour se rendre compte que je prends un peu trop mes aises,

à part ma sœur, qui, du haut de ses huit ans, se contrefiche de mon attitude en sa seule présence. Si mes parents avaient été là, ç’aurait été une autre problématique, assurément.

Je jette un coup d’œil à la fiche de calcul de Bertille, vérifie

silencieusement le chiffre qu’elle vient d’inscrire et la laisse continuer sa colonne des centaines.

Mon regard s’évade vers le ciel bleu-azur, le vent chargé d’embruns,

de sel et d’une tonne de promesses pour cet après-midi, comme cette baignade à laquelle j’aspire de tous les vœux depuis notre arrivée hier soir. Tout à l’heure, c’est sûr, direction la plage !

— Tout va bien, mes chéries ?

La voix de Mamie me fait me retourner dans la direction de la cuisine ;

debout sur le seuil de la porte ouverte en grand, elle darde vers nous le regard bienveillant que je lui connais en permanence. Ses mains s’activent dans son tablier et elle s’approche doucement pour se poster près de la table sur laquelle nous travaillons.

— Parfait, Grand-Maman, lui réponds-je dans un sourire. Nous avons

presque terminé.

Pour illustrer la véracité de mes paroles, Bertille brandit fièrement sa

feuille, exhibant le dernier calcul sur lequel elle travaille.

— Alors c’est parfait, le repas est bientôt prêt. J’acquiesce de la tête et anticipe la suite.

— Tu veux que je mette la table ici ? Ou à l’intérieur ? Mamie lève les yeux vers le ciel, comme si elle cherchait des nuages,

au loin. Elle balaie l’immensité céleste du regard, puis revient vers moi, un grand sourire aux lèvres.

— Je crois que nous pouvons manger dehors, qu’en dis-tu ? — Je crois aussi. Et puis ça nous fera du bien. J’ai envie de prendre le

soleil !

— Oh, ne t’en fais pas, s’amuse ma grand-mère. En deux mois, tu vas

prendre des couleurs, même ici ! Il y a tellement de choses à voir dans le coin.

D’un coup, mon esprit dérive vers l’Autriche, où j’aurais eu mille

découvertes à faire aussi, mais je repousse ces idées d’un revers mental, consciente que ça ne sert à rien de remuer tout cela à nouveau. Je dois faire une croix sur ce voyage, oublier qu’il devait avoir lieu, et me

contenter de ce que j’ai. Et qui n’est pas si mal, somme toute : deux mois dans un endroit magnifique. Se contenter de ce que l’on a, et tirer le meilleur parti de ce qui nous arrive, voilà un leitmotiv que je m’efforce de suivre.

— On bouffe à quelle heure ?

Mes yeux s’écarquillent lorsque apparaît l’auteur de cette question au

vocabulaire plus que tendancieux, et ma bouche a dû s’ouvrir dans un « o » parfait que je m’empresse de refermer au plus vite : Baptiste, si je me rappelle bien son prénom, vient de débouler sur la terrasse, dans une tenue tout à fait discutable. Torse nu, avec un short en jean tout effiloché, des tongs aux pieds, les cheveux hirsutes et la mine ensommeillée.

Pourtant, je ne sais, à l’instant, si c’est sa question tout sauf polie ou

son allure qui me stupéfie le plus. Il n’a rien à voir avec mes frères, encore moins avec mes amis. Débraillé, nonchalant, avec une pointe d’arrogance qui me fait froncer le nez, il est paradoxalement splendide. Et d’un coup, j’ai envie de me donner des baffes d’avoir eu cette pensée. Je n’ai pas le droit de trouver sa désinvolture séduisante ! Et encore moins d’adhérer au manque de politesse évident envers ma grand-mère.

— À quelle heure est servi le déjeuner ? le reprend aussitôt Mamie,

d’un ton sec. Un peu de manières, jeune homme.

Il ne doit pas avoir l’habitude d’être rabroué, parce qu’il cale net pour

la dévisager.

— Désolé, marmonne-t-il si bas que je doute un moment avoir bien

compris.

Mais Mamie, qui n’a pas quitté son air sérieux, l’observe quelques

secondes avant d’opiner du chef.

— Tiens, Baptiste, rends-toi utile. Mets la table pendant que Blanche

et Bertille terminent leurs devoirs de vacances.

Sur le coup, j’ai la réelle impression qu’il va refuser. Cependant, bien

qu’il se soit raidi sous l’ordre de ma grand-mère, il bougonne un « OK » qui me laisse pantoise. Mamie plisse les yeux, mais se décide à retourner à l’intérieur.

Je la suis du regard, puis reviens vers le fameux Baptiste, qui non

seulement n’a pas l’air de vouloir se bouger, mais s’est mis à nous observer d’un œil torve. Ses yeux oscillent entre Bertille et moi, comme

s’il cherchait une réponse importante. Néanmoins, la lueur qui traverse ses yeux bruns ne me dit rien qui vaille.

— C’est toi Bertille ? me demande-t-il tout à coup. — Non, je suis Blanche.

Qu’est-ce qui m’a pris de répondre ? Visiblement, il a juste envie de

s’amuser, en atteste le sourire narquois, presque moqueur, qu’il arbore soudainement.

— Blanche, hein… Comme la colombe ? Pureté et tout le tralala ? J’arque un sourcil dépité : qu’est-ce qu’il veut dire par là ? — Laisse tomber, grogne-t-il devant ma réaction. Il balance un regard impatient sur ma sœur et se remet à ronchonner. — Vous en avez encore pour longtemps ? J’ai la dalle. J’ai rien bouffé

ce matin.

— Peut-être parce que tu viens seulement de te lever ? Ma réplique a fusé sans que je m’en rende compte, et je suis la

première étonnée de l’accent agacé que j’y ai imprimé. Mince, mais quelle arrogance, aussi !

Cependant, le garçon, loin de se fâcher, se met à hoqueter de rire, sans

répondre. Sa main droite passe dans la poche arrière de son short, dont il extrait un t-shirt négligemment coincé et qu’il enfile sous nos yeux ébahis.

— Termine ton travail, grogné-je à Bertille.

Mince, elle a huit ans, et ce n’est absolument pas un spectacle pour

elle ! Pour moi non plus, soit dit en passant, mais moi, j’ai le recul nécessaire. Enfin, je crois ? Parce que zut de flûte, la sensation inédite que je ressens me fait presque peur : il est beau, certes, mais son attitude devrait me faire fuir, non ?

Pourtant, c’est tout le contraire. Fichue tentation vivante, cet homme !

Je devrais être atterrée par ma réaction ! Note à moi-même : l’éviter, ou tout du moins, ne pas le regarder trop souvent. Je peux résister, zut de zut ! C’est juste une question de volonté !

— Hé ! Les filles ! Vous avez terminé ? On ramène les assiettes ! La voix d’Augustin me fait dévier de mes pensées impures, lorsqu’il

déboule dans le jardin avec Lothaire, une pile de faïences dans ses mains et un plateau de verres dans celui de notre cadet.

Les deux garçons, indifférents au trouble qui m’a happée, déposent

leur butin sur la table et s’empressent de disposer la vaisselle, après avoir salué Baptiste d’un signe de tête et d’un sourire poli.

Et lui ? Il en profite pour s’asseoir sur la chaise la plus proche, en se

rencognant dans le fond du siège, d’une manière aussi désinvolte que la mienne tout à l’heure. Levant la tête, il croise mon regard. Et ce qu’il voit le fait presque ricaner, l’air de me dire : « T’as vu, j’ai échappé à la corvée ! ».

Mes lèvres se pincent en une ligne fine, mais je les garde scellées, de

peur de laisser passer une parole tout sauf bienveillante. Les garçons n’ont rien remarqué et, vexée, je saisis le cahier de Bertille pour le ranger sur la petite console en demi-lune flanquée contre le mur en crépi.

— Attention, c’est chaud ! s’écrie Mamie en déposant un gros plat en

grès. Bertille, ma chérie, va chercher la carafe d’eau.

Sa manique et son gant à peine retirés, ma grand-mère jette un coup

d’œil pincé sur Baptiste, qui attend patiemment, mais ne pipe mot. Elle a dû comprendre, elle aussi, que l’animal n’avait rien de simple. Je ne le connais que depuis hier soir. Cependant, les trois fois où je l’ai vu, il ne m’a pas laissé un souvenir impérissable. Ou plutôt si, mais pas pour les bonnes raisons. Qu’est-ce qui a pris à Mamie d’accueillir ce trublion dans la maison familiale ? Il est évident qu’il n’a rien à voir avec nous : grossier, fainéant et terriblement agaçant, il détonne totalement avec le genre de la famille. Et je m’étonne d’ailleurs que nos parents aient accepté que nous côtoyions quelqu’un comme lui.

Depuis que nous sommes petits, ils nous tiennent à l’écart du reste de

la société, pour ne pas être contaminés. Et bien qu’il soit impossible d’en être totalement isolés, ils ont à cœur de le faire au maximum : écoles privées sans contrat avec l’Éducation nationale, peu de sorties sauf culturelles. Mais ça se cantonne aux musées et surtout pas au cinéma ou aux spectacles, qui sont le plus souvent hors de propos à leurs yeux.

Le modernisme doit être maintenu à bonne distance. Sauf que là, à cet

instant, il est bien présent. Il vient même de se servir tout seul dans le plat et a enfourné sa première bouchée sans un regard pour nous.

Le silence s’abat sur la tablée, ce qui a au moins pour mérite de lui

faire relever la tête vers nous. Cinq paires d’yeux braqués sur lui et il daigne enfin comprendre le malaise.

— Quoi ? murmure-t-il, la bouche pleine. J’ai oublié quelque chose ?

Ah, ouais, bon appétit.

Mamie arque un sourcil, puis secoue la tête d’un air navré. — On n’a pas dit le bénédicité ! s’exclame Bertille, les yeux grands

ouverts. Tu ne peux pas commencer avant !

La candeur enfantine de ma sœur nous évite au moins des

remontrances directes. Baptiste cesse tout mouvement, se met à nous scruter un par un, comme s’il mesurait la tangibilité des paroles de Bertille. Et ce qu’il constate doit le décider, parce qu’il avale vite fait sa bouchée, pose sa fourchette et fait mine d’attendre, curieux.

Mamie pousse un soupir, noue ses doigts et chacun d’entre nous

l’imite. Tous sauf un, qui cligne des yeux comme s’il avait vu un fantôme. Mais je détourne les yeux pour les fermer un instant, tandis que la voix de Grand-Maman s’élève, seule.

— Benedicite, Dominus. Nos et ea quae sumus sumpturi benedicat

dextera Christi. Amen.

— Amen, répétons-nous tous, sauf un.

Mais personne n’y prend garde et les conversations reprennent comme

si de rien n’était, pendant que je sers le gratin de légumes.

— Où êtes-vous allés, les garçons ? demande Mamie. — Pas très loin, répond Augustin. Nous ne connaissons pas bien le

coin, nous nous sommes contentés de la première plage trouvée. Et vu la quantité de crevettes que nous avons dénichées, je crois que notre choix n’était pas mauvais !

Lothaire hoche la tête, les yeux brillants. En voilà un qui semble ravi

d’avoir expérimenté la pêche à pied de bon matin !

— Où les avez-vous mises ? s’interroge Mamie. — J’ai laissé le seau dans la cuisine, au frais. Elles sont toujours

vivantes, n’aie crainte.

Grand-mère sourit en découpant un morceau de pain frais. Il est

encore chaud et je me réjouis qu’elle le fasse elle-même, comme les sœurs à l’école.

— C’est très bien, confirme-t-elle. Je vous les préparerai ce soir,

alors ! Baptiste, tu aimes la pêche ?

L’intéressé cesse tout mouvement et manque de s’étrangler avec une

pomme de terre trop chaude. Ce n’est pas très gentil, mais je ne peux

m’empêcher d’en rire, ce qui le fait se renfrogner.

— La pêche ? répète-t-il, incrédule. Je… non. J’ai jamais pêché. — Pour ça, il faudrait se lever tôt…

Ma remarque est sortie toute seule et je me mords la joue d’avoir

laissé passer une telle méchanceté, qui me vaut en plus un regard réprobateur de Mamie.

— Désolée, murmuré-je. C’était déplacé.

Personne ne répond, mais Baptiste se met à plisser les yeux, comme

s’il cherchait à comprendre ma réaction ou à déterminer si elle était sincère ou pas. En vérité, même moi je ne sais pas ! Bon sang, je vais griller en enfer, avec lui !

— Hum, se contente de poursuivre Mamie. Je crois que Baptiste doit

avant tout faire ses révisions. Il n’a guère le temps d’aller à la pêche. Enfin, j’imagine que parfois, il pourrait se joindre à vous.

Le brun se met à la fixer à son tour, comme s’il ne comprenait pas ce

qu’il faisait ici. Et d’un coup, je me dis qu’il est sans doute aussi perdu face à nous que nous devant ses réactions. Il ne répond rien d’autre qu’un grognement et se remet à enfourner ses légumes nappés de Béchamel.

— Vous voulez faire quoi, cet après-midi ? demande soudain

Augustin.

— J’aimerais bien aller me baigner, réponds-je aussi sec. Il va faire

bon, je crois.

Les garçons opinent du chef, tandis que Bertille se met à applaudir en

s’agitant sur sa chaise.

— Oh, oui ! s’écrie-t-elle, les yeux brillants.

— Comment est la marée, cet après-midi ? m’enquiers-je, me

souvenant de ce détail.

— C’est marée haute ! répond Mamie dans un sourire. C’est juste

parfait !

Les cris de satisfaction fusent et nous terminons le repas avec un

sourire spontané. Tous sauf Baptiste, qui a l’air encore plus renfrogné que tout à l’heure. Mais nous faisons comme s’il n’était pas là, nous concentrant sur la baignade tant attendue d’après repas.

J’entame un « Magnificat » d’actions de grâce, ignorant le regard

stupéfait de notre invité quand ma voix s’élève, puis commence à

débarrasser sans lui prêter attention. À quatre, la vaisselle est faite en moins de vingt minutes, puis rangée, et la table nettoyée.

— Bon, conclus-je en avisant la propreté des lieux. Et si nous allions

préparer nos affaires de plage ? Je vais aider Bertille avec les siennes. Augustin, tu t’occupes de Lothaire ?

Mon frère acquiesce et s’engage dans l’escalier qui monte aux

chambres, quand la voix de Baptiste nous arrête net.

— J’vais v’nir avec vous.

Ce n’est même pas une question : il affirme. Et sa façon de s’imposer

m’agace soudainement. Augustin a dû le remarquer, parce que le regard de reproches qu’il me lance me fait me recroqueviller sur moi-même. Mince, il a raison, pour l’indulgence et la gentillesse, on repassera !

Bertille, elle, n’a pas cette grandeur d’âme. Et du haut de ses huit ans

et avec une candeur innocente que je lui envie, hoquette en direction du grand brun.

— T’as même pas fait tes devoirs…

Je roule des yeux tandis qu’Augustin réprime un rire qu’il camoufle

sous sa main. Et le principal intéressé se met à fusiller Bertille du regard.

— De quoi j’me mêle ?

Leur partie de ping-pong visuel me donne envie de rire aussi, tant

Baptiste a l’air vexé. Et qu’il s’abaisse à remballer une gamine de huit ans me fait presque ricaner. Rhââ, pas beau, Blanche, pas beau !

— Bien sûr ! rattrape Augustin. On se donne rendez-vous dehors dans

vingt minutes. Baptiste, ça te va ?

Le brun hoche la tête et grimpe les marches, balançant un œil sombre

sur ma sœur. Je suis persuadée qu’il meurt d’envie de lui tirer la langue. Et je me retiens de rire encore une fois, d’autant qu’Augustin me lance un regard entendu.

— Ben quoi ? marmonne Bertille. C’est vrai, quoi, pourquoi je

travaille et pas lui ?

Je la pousse légèrement pour la faire taire et referme derrière nous.

Mieux vaut cesser cette conversation qui ne mène à rien.

Quinze minutes plus tard, nous sommes déjà en bas et les garçons sont

fin prêts.

— Génial, s’exclame Augustin. On y va !

Il saisit le gros sac de plage que je tiens, le balance sur son épaule,

tandis que Lothaire embarque un parasol en toile bleue toute délavée, qui a visiblement déjà pas mal vécu. Mais peu importe. Ma main attrape celle de Bertille et j’emboîte le pas à la troupe, sans me soucier de Baptiste, dont je sens néanmoins la présence dans mon dos.

La rue est calme, et c’est joyeux que nous empruntons les petites rues

typiques de l’île. Barbâtre n’est pas le plus joli coin, mais c’est malgré tout l’un des plus sauvages. Et j’apprécie ces paysages bruts et nature, que le reste de Noirmoutier n’a plus. La ville principale, plus au nord, est plus touristique et j’aime la simplicité de ce côté-ci de l’île.

Lorsque nous débouchons sur la plage, l’étendue de sable, presque

vierge, m’arrache un sourire : peu de monde, quelques familles et, çà et là, un ou deux pêcheurs à pied qui rentrent, la marée basse étant terminée, un gros seau à la main.

— On se met là ? demande Bertille qui sautille comme un kangourou. J’avise les gros rochers qu’elle me montre et installe les nattes en

paille sur le sable déjà chaud, pendant que Lothaire plante le pied du parasol d’un grand coup nerveux. Il ne suffit pas pour abriter tout le monde des rayons du soleil, mais tant pis.

— Tu devrais te mettre à l’ombre, Blanche, suggère Augustin en me

désignant l’emplacement au centre. Sinon tu vas prendre des coups de soleil.

— Ah, ça, elle porte bien son nom, ricane Baptiste. Stupéfaite, je tourne le regard vers lui : il n’a pas décroché un mot de

tout le trajet et son premier est tout sauf sympathique ! Il se prend pour qui, lui ?

À sa décharge, avec sa peau brune, il n’a pas tort : je suis blanche

comme un cachet d’aspirine. Je devrais laisser couler, faire comme si je n’avais pas entendu. Il n’en vaut pas la peine. Mais c’est plus fort que moi et je lui balance un regard noir qui lui fait hausser un sourcil mi-amusé, mi-circonspect. Eh ! C’est qu’il se fiche de moi publiquement, en plus !

J’ouvre la bouche, mais me fais couper l’herbe sous le pied par

Augustin.

— On n’est tous pas très foncés, en fait, s’amuse-t-il. On a intérêt à se

tartiner de crème solaire si on ne veut pas virer au rouge écrevisse !

Ses yeux m’intiment de me taire. Parce que je dois tendre la joue

gauche, je le sais. Néanmoins, à cet instant, c’est la dernière chose dont j’ai envie. Toutefois, je sais aussi qu’il a raison, alors dans un soupir, je détourne le regard et me concentre sur Bertille.

Je lui passe sa robe à bretelles par-dessus la tête et entreprends de la

badigeonner d’écran total, avec minutie. Nous sommes sur la côte atlantique, mais le soleil qui cogne fort ne nous fera aucun cadeau. La famille Leroy n’est composée que de blonds, blancs comme de la porcelaine et peu habitués au bronzage. Cependant, il est hors de question que Bertille attrape le moindre coup de soleil cet été !

— Vas-y, c’est bon ! lui intimé-je une fois le tartinage terminé. La fillette détale à toute vitesse et je vérifie qu’elle rejoint bien

Augustin et Lothaire avant de m’occuper de moi.

— Un peu d’aide, Blanche-Neige ?

Je relève la tête pour découvrir que Baptiste est toujours là. Il

m’observe, le bougre, et je le maudis de ne pas être avec les autres. Mince, qu’est-ce qu’il veut ? Et c’est quoi ce surnom idiot dont il vient de m’affubler ?

Vexée, je me redresse de toute ma taille et le fixe, les lèvres pincées.

Je suis quasiment aussi grande que lui, après tout. Il ne doit me dépasser que de cinq centimètres, tout au plus.

— Non merci, cinglé-je. Je n’ai pas besoin de toi. Ma réaction le fait rire et j’ai juste envie de le baffer. Mais c’est mal.

Rhââ !

Et pourquoi s’attarde-t-il donc ? Il m’énerve ! Il reste planté là, comme

s’il attendait quelque chose. Que je me déshabille ? Mais dans ses rêves, oui !

Mes yeux se font revolver, lui arrachant un sourire en coin et nos iris

s’arriment. Il me cherche, clairement. Mais il ne me trouvera pas. Je détourne le regard et entreprends de plier les vêtements de Bertille, avec minutie.

Et quand je finis par me retourner, je hoquette presque en me rendant

compte que lui, il a retiré son t-shirt et son short, et qu’il ne porte plus qu’un boxer de bain noir. Tout ce qu’il y a de plus classique, en fait. Comme mes frères qui sont déjà dans l’eau et s’ébrouent comme des

poissons. Alors pourquoi suis-je aussi gênée de sa tenue ? C’est n’importe quoi !

Heureusement, après un dernier coup d’œil sur moi, Baptiste se décide

enfin à bouger et à prendre la direction de la mer.

— Si tu veux de l’aide pour ta crème solaire, Blanche-Neige, appelle-

moi. Je me ferai un plaisir de l’aider !

Son clin d’œil achève de me faire hoqueter. Il ne manque pas d’air,

lui !

 

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