L'envol du papillon
Epilogue
Blanche
Les volets claquent un peu trop fort, quand je les pousse avec entrain. Ils heurtent la façade, et je grimace en entendant le grognement exaspéré de Martin, quelque part dans la maison. Eh zut. Trop heureuse d’être arrivée à destination, j’ai un peu de mal à modérer mon ardeur.
Vacances. Mot magique qui a résonné dans ma tête depuis que mon frère m’a proposé de partager sa maison secondaire acquise il y a deux ans à peine et qu’il n’a même pas terminé de meubler.
Aucune importance : elle contient l’essentiel. Quatre grandes chambres, dont deux seulement comportent un lit. Mais pour deux couples, ça suffit largement.
— Si tu casses quoi que ce soit, me hurle Sébastien, tu peux dire adieu à notre cohabitation ! Et tu feras comme tout le monde, tu réserveras un emplacement au camping pour dresser ta tente !
Je souris, décidée à ne pas répondre. Il bluffe, comme toujours. Le mari de mon frère est un petit rigolo, qui passe son temps à m’envoyer des piques, de son humour pince-sans-rire. J’aime bien ce côté de sa personnalité, mais jamais je ne le lui avouerai. Entre nous, c’est l’amour vache, et nous ne manquons jamais une occasion de nous chamailler.
Quatre ans que je le connais, maintenant. J’ai encore du mal à croire que ça fait des années que je l’ai vu pour la première fois, quand j’ai débarqué avec Baptiste dans leur vie bien rangée. Et j’ai vite appris à le découvrir : un humour particulier, une joie de vivre sans pareille. Et si nous passons notre temps à nous disputer, il est devenu comme un frère pour moi. Derrière les batailles amicales que nous menons l’un contre l’autre, c’est un lien fort que nous avons tissé.
Il faut dire que Baptiste et moi avons habité chez eux pendant deux ans. Vingt-quatre longs mois de cohabitation forcée. Oh, ils n’ont jamais rien dit, n’ont émis la moindre plainte ni demandé notre départ. Mais je sais, en mon for intérieur, que la situation n’a pas dû être simple pour eux deux. Fiancés, mais jamais seuls. Obligés de se coltiner la jeune sœur sans abri et son petit ami pas forcément facile à vivre.
Mais nous en sommes sortis grandis, je crois : des liens renforcés et une belle amitié, forte et solide, qui nous vaut maintenant de partir en vacances ensemble.
Nous n’habitons plus avec eux depuis deux ans, depuis que nous avons loué un petit studio à Luxembourg, pas trop loin de l’université et du travail de Baptiste. Un effort financier plutôt rude, quand on connaît l’immobilier dans la capitale de ce minuscule pays frontalier. Mais c’était nécessaire. Il devenait urgent de prendre notre vie en main.
Fort heureusement, ça a coïncidé avec la première promotion de Baptiste : chef d’équipe. Et depuis, il a encore pris de l’échelon, puisqu’il est devenu coordinateur. Il gère les roulements, les absences, les remplacements. En septembre, il s’occupera aussi du recrutement. À vingt-trois ans, c’est plutôt un beau parcours.
Jamais je n’ai eu de doutes sur ses capacités. J’avais même bien plus confiance en lui que lui-même. Je savais qu’il ne me décevrait pas. Baptiste, c’est un battant, il me l’a démontré plus d’une fois. Et même s’il continue à hésiter, je suis là pour lui rappeler tout ce qu’il a accompli depuis notre rencontre : il m’a sauvée, il s’est émancipé et nous avons pris notre destin en main.
C’est d’ailleurs mon destin qui passe ses bras autour de ma taille, pour venir coller son torse contre mon dos, alors que je n’ai pas bougé d’un pouce : calée devant la fenêtre, à admirer la vue imprenable sur l’Océan Atlantique.
Un doux baiser dans mon cou me fait pencher la tête vers le côté. Quatre ans que nous sommes ensemble et de doux papillons continuent à remuer dans mon ventre dès qu’il est dans les parages, ou qu’il m’embrasse. De ma colonne vertébrale jusqu’au bout de mes orteils, l’onde me traverse de part en part.
Je crois que l’effet qu’il produit sur moi ne changera jamais : il m’électrise dès qu’il me touche. Et je ne peux réprimer un gémissement sonore lorsqu’il fait courir sa langue de ma nuque à mon omoplate, dans un geste sensuel qui me fait chavirer.
— Eh ! Les B&B, prenez-vous une chambre à l’hôtel ! Merde, je suis trop drôle.
Je glousse, tandis que Baptiste se marre contre mon épaule. Cette andouille de Sébastien vient de casser l’ambiance.
— Mince, grogne Baptiste. J’étais bien parti pour essayer le matelas.
— Il est un peu tôt, lui fais-je remarquer. C’est le début de l’après-midi.
— J’aime les siestes crapuleuses.
J’avoue que moi aussi, et je me serais bien laissé tenter, en fin de compte, si la conversation trop bruyante de mon frère et son mari, dans la chambre voisine, n’avait pas définitivement ruiné ma libido.
— J’ai pas compris ta blague, marmonne Martin.
— Baptiste et Blanche, B&B, les hôtels…
— Hum…
J’éclate de rire, et Baptiste s’écarte, faussement excédé.
— Rappelle-moi pourquoi on est partis en vacances avec eux ? me demande-t-il.
Il en profite pour caler la housse de couette et arranger le lit qui sera le nôtre pour les quinze prochains jours.
— Parce que la maison leur appartient et que nous sommes trop pauvres pour nous payer la moindre location ?
— Merde, dit comme ça, c’est pas hyper agréable à entendre.
Je sais qu’il plaisante. Le fond est vrai : nos finances ne sont pas à la fête. Mais ça ira mieux à la rentrée : je viens d’être embauchée comme professeur au lycée français de Luxembourg. Et la paie, sans être mirobolante, va mettre pas mal de beurre dans les épinards. C’est un début, pour nous, mais ça augure des jours meilleurs.
Non pas qu’on soit malheureux, loin de là. J’ai l’habitude de vivre de peu. Élevée à la dure, pas par manque d’argent, mais par souci d’humilité, je me contente de pas grand-chose. Pour Baptiste, éduqué dans l’opulence, ça a été plus compliqué. Mais il n’a jamais rien dit, comme si ma présence suffisait à combler le manque d’argent. J’ose le croire.
Inséparables, voilà comment je nous vois. Incapables de nous éloigner l’un de l’autre très longtemps. Certains ont essayé, ils s’y sont cassé les dents. Mes parents, en premier, quand ils ont cru que me ramener à la maison suffirait à me le faire oublier. Quelle gageure ! Jamais je n’aurais pu. Il était déjà bien trop enfoui sous ma peau, comme un tatouage indélébile.
Mes yeux trouvent mon poignet, où un délicat papillon bleu semble vouloir prendre son envol. Jamais je n’aurais pensé un jour avoir le courage d’imprimer une image à même ma peau. Mais le tatouage que Baptiste avait déjà, sur sa hanche, m’en a donné envie. Une fleur, voilà ce qu’il avait un jour décidé de graver sur son épiderme. Curieux choix en vérité, qu’il n’a jamais su m’expliquer.
Pour lui, ça s’est imposé comme une évidence. « C’est une immortelle », m’a-t-il dit. Pour perdurer dans l’infini du temps. Et pour se rappeler que nous, nous ne le sommes pas, et appelés à mourir un jour. Vivre sa vie, la brûler par les deux bouts, avant que l’obscurité ne nous engloutisse un jour.
En réponse, j’ai choisi de graver un papillon. Il se nourrit de la fleur, y puise sa pitance, son énergie, sa vie. Deux êtres complémentaires qui ont besoin l’un de l’autre pour vivre. L’éphémère et l’immortelle, le Ying et le Yang, opposés mais nécessaires à l’un à l’autre.
— À quoi tu penses ? susurre ma moitié contre mon oreille.
Je frissonne, encore une fois, et me retourne pour me retrouver dans ses bras. Il en profite pour m’embrasser, mais recule pour m’observer. Mais il ne trouvera rien : je suis bien, plus que bien. Aucun nuage à l’horizon.
— À rien, réponds-je en souriant. Juste à ces deux semaines fantastiques que nous avons bien méritées. Balades, farniente, siestes, visites…
— Et un barbecue qui ne va pas se faire tout seul ! hurle une nouvelle fois Sébastien. Baptiste, j’ai besoin de toi, là !
Je roule des yeux, bien que l’importun soit sans doute déjà dans le jardin, incapable de voir mon regard crispé.
Mais je libère mon homme et l’enjoins à rejoindre mon beau-frère, la personne la plus agaçante sur cette terre.
— Il va falloir qu’il se débrouille tout seul, me contredit Baptiste. J’ai prévu autre chose.
Je fronce les sourcils et balaie l’espace des yeux : du bricolage qui ne peut pas attendre ? Possible, tout est à faire dans cette grande maison dans son jus, et désespérément vide.
— Ah ?
— Qui t’inclut.
Je hausse un sourcil incrédule, et fortement intéressé.
— Et pas ce que tu crois, me gronde-t-il en me voyant zieuter vers le lit. Mais quelle coquine, à ne toujours penser qu’à ça !
Je m’apprête à le contredire, vexée, quand il m’entraîne vers le bas. Je le suis dans les escaliers, mais déjà, il a passé la porte d’entrée pour pénétrer dans le jardin.
C’est un endroit à moitié en friche, laissé à l’abandon depuis le décès du dernier propriétaire, un veuf âgé parti depuis longtemps en maison de retraite. La petite cour pavée, à l’avant, a suffi pour accueillir l’énorme barbecue que Sébastien a tenu à emmener et qui a occupé la moitié du coffre.
Il s’active d’ailleurs à tenter d’allumer les braises de son charbon de bois, sous l’œil goguenard de Baptiste. Celui-ci me jette un regard entendu : ça ne prendra jamais, vu la façon dont le citadin pure souche s’y est pris. Mais aucun de nous deux ne pipe mot, trop amusés de le voir galérer un peu.
— On revient dans une heure, annonce Baptiste en sortant la clé de voiture de sa poche de jean.
Il la fait tourbillonner, en m’indiquant de la tête de prendre place dans le véhicule.
— Eh, mais vous allez où ? rétorque Sébastien en plissant les yeux. J’ai commencé le déjeuner !
— Oh, vu la façon dont tu t’y prends, on a largement le temps de faire l’aller-retour. J’ai un truc à montrer à Blanche.
— La façon dont je… Mais ? Connard !!
— Et fier de l’être !
La réplique de Baptiste me fait glousser. Laissant mon beau-frère sur place et sous ses protestations scandalisées, il s’installe au volant de la voiture de mon aîné et enclenche la marche arrière pour sortir l’Audi dans la rue.
— Martin sait que tu as pris sa voiture ?
— Bien sûr. C’est lui qui m’a proposé de me la prêter.
— Ça m’étonne de lui. Il l’aime trop. Qu’est-ce que tu as bien pu lui dire pour qu’il accepte ?
Il m’octroie un clin d’œil pour toute réponse et je sens bien que je n’aurai pas plus de précision.
Déjà, nous sortons de la ville. La Guérinière, pas le premier choix lors de l’achat de Martin, mais les biens étant rares à la vente, et mon frère désirant éviter Barbâtre, ce n’est pas si mal que ça. La vue sur l’océan est splendide et le quartier plutôt sympa.
Nous n’allons pas bien loin et mes yeux s’écarquillent lorsqu’il se gare sur un parking bien connu : celui de l’Île aux papillons. Mes iris s’égarent sur le bâtiment, que je n’ai pas revu depuis quatre ans.
Des montagnes de souvenirs reviennent dans ma tête à la vitesse d’une vague de fond, de celles qui giflent les digues de l’île quand la tempête secoue le littoral. Un jeune homme, beau comme un prince, arrogant comme un dieu antique, ma sœur, Bertille, que je ne vois pas souvent, hélas, un tête-à-tête, un premier baiser envoûtant.
Je tourne les yeux vers Baptiste, mais il est déjà sorti de la voiture. Je l’imite aussitôt et le retrouve, les coudes sur la carrosserie du toit, en train d’observer les lieux. Est-ce que lui aussi se remémore les souvenances fortes que nous avons dans cet endroit ?
— On y va ?
— Euh… oui, si tu veux.
— J’avais envie de revenir ici, m’explique-t-il enfin en me prenant la main.
Je souris, reconnaissant bien là le tempérament de mon homme : rude à l’extérieur, mais profondément attaché à tout ce qui touche à nos années communes. Ce doit être une envie forte pour lui, de revoir ce lieu si cher à nos cœurs.
Bizarrement, il ne paie pas l’entrée. L’employée, derrière son carreau de verre, nous salue poliment avec un large sourire et je fronce les sourcils en arrivant dans la première serre. Elle est vide. Enfin non, elle est pleine de papillons multicolores, mais dénuée de tout visiteur.
Une lumière se fait dans ma tête, quand, avec le recul, je me rends compte que le parking était désert, lui aussi.
— Pourquoi il n’y a personne ? m’étonné-je.
Baptiste se marre, de ce rire arrogant dont il ne s’est jamais départi et que j’aime autant qu’il m’horripile.
— J’ai privatisé les lieux.
Il annonce ça comme s’il me parlait de la météo, ou de la liste des courses pour la semaine. Est-il sérieux ?
J’avance et tends le cou, pour vérifier que la deuxième salle n’est pas plus fréquentée : nulle trace de présence humaine, là non plus.
Je me retourne, déterminée à demander des explications, et hoquette en me rendant compte qu’il n’est plus dans mon champ de vision, mais un mètre plus bas.
À genoux. Mais qu’est-ce que… ?
Oh mon Dieu !
Sous mes yeux ébahis, sa main part à la recherche d’un objet dans sa poche et ressort avec un écrin, qu’il ouvre pour révéler une bague. Et moi, je me fige, les mains sur la bouche et la respiration coupée.
— Bon, débute-t-il. J’ai voulu faire les choses bien. Alors je me suis demandé ce qu’une fille comme toi pouvait espérer. J’avoue que quand ton frère m’a parlé de l’endroit de notre premier baiser, j’ai tiqué. J’aime bien ce mot, « baiser », hein, mais pour l’autre sens.
Mais non ? Il n’a pas dit ça ?
Je grimace, ce qui le fait rire bêtement. Mais il fronce les sourcils et redevient plus sérieux.
— Bref, j’ai pensé à cet endroit. Et comme tu es ma princesse de contes, depuis le début, je me suis dit que j’allais faire l’effort de me comporter en prince, pour une fois.
Il marque une pause, probablement à la recherche de courage, puis s’humecte les lèvres, comme s’il allait se lancer dans un marathon oral.
— Blanche-Neige, est-ce que tu veux m’épouser ?
Bon sang. Mais non de non, il a vraiment fait ça ? Je reste tétanisée, au milieu de la végétation luxuriante, entourée de papillons multicolores qui virevoltent autour de moi. Mais je ne les regarde pas vraiment. Seul compte le jeune brun qui attend patiemment ma réponse, agenouillé sur le sol en béton brut et qui se décompose au fur et à mesure de mon silence qui s’étire.
— C’est mon plus grand souhait, murmuré-je en retour.
Il saute sur ses pieds, passe la bague à mon doigt, non sans avoir chassé un sublime papillon qui vient de se poser sur ma main. Je le suis des yeux, hypnotisée par son vol gracieux, alors que la présence de l’anneau à mon annulaire porte la promesse d’un avenir radieux.
FIN
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Biographie de l’auteure
Clara Nové est professeure des écoles depuis 26 ans, maman de trois enfants de 17, 11 et 8 ans. Elle habite en Moselle près de Metz. Titulaire d’un diplôme d’études supérieures en biologie des organismes, elle est aussi une amoureuse de la littérature et une grande dévoreuse de livres depuis sa plus tendre enfance. Thrillers, romances, policiers… Elle lit un peu de tout !
Elle a débuté l’écriture “sur le tard” en 2020, sur les conseils avisés de l’auteure dont elle faisait les corrections à l’époque.
Adepte de romance, elle écrit principalement de la romance contemporaine. Ses passions ? Le rock, la déco et les grands espaces.
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Table des matières
CHAPITRE 1
CHAPITRE 2
CHAPITRE 3
CHAPITRE 4
CHAPITRE 5
CHAPITRE 6
CHAPITRE 7
CHAPITRE 8
CHAPITRE 9
CHAPITRE 10
CHAPITRE 11
CHAPITRE 12
CHAPITRE 13
CHAPITRE 14
CHAPITRE 15
CHAPITRE 16
CHAPITRE 17
CHAPITRE 18
CHAPITRE 19
CHAPITRE 20
CHAPITRE 21
CHAPITRE 22
CHAPITRE 23
CHAPITRE 24
CHAPITRE 25
CHAPITRE 26
CHAPITRE 27
CHAPITRE 28
EPILOGUE
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Vous avez terminé L'envol du papillon
Clara Nové