L'envol du papillon

Clara Nové · Chapitre 5 sur 30

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L'envol du papillon

Chapitre 4

 

Baptiste

Qu’est-ce que c’est que cette merde ?

La copine de ma mère avait bien évoqué qu’il y aurait ses petits-enfants, pendant mon séjour, mais je ne m’attendais pas à autant de personnes ! Et surtout pas aussi âgées ! OK, la gamine ne doit pas avoir dix ans, mais les autres sont clairement aussi vieux que moi.

Outre le fait que j’ai été pris par surprise en sortant de la douche, ce n’est pas vraiment ça qui m’a scotché : c’est le look de toute la bande. Quel mec se balade en bermuda bleu marine et polo blanc, avec le col relevé ? Et cette coupe de cheveux ? Je crois que je n’ai plus vu de type avec la raie sur le côté depuis… toujours ?

Bordel, faut que je sorte, j’étouffe, ici !

J’enfile un t-shirt, mon short en jean tout effiloché et je descends les escaliers au pas de charge, sans même jeter un coup d’œil à la cuisine, où doit se trouver la propriétaire de cette maison de dingues.

Je n’ai pas l’impression d’avoir changé de lieu, en vrai, mais d’avoir fait un bond dans le passé ! C’est quoi ici, les années soixante ?

Je ne prends pas le temps de fermer le portail et m’engage à grandes enjambées dans la rue qui, vide de circulation, n’en reste pas moins bruyante.

Noirmoutier est un lieu fréquenté, et bien que nous ne soyons que début juillet, il semblerait que les touristes soient déjà au rendez-vous, si j’en juge par les conversations qui s’élèvent au-dessus des murs de pierre qui bordent la plupart des maisons. Visiblement, la douceur du soir fait s’attarder les habitants dans les jardins, et les rires, les bruits de vaisselle et la musique ambiante attestent que les barbecues seront au programme ce soir.

Mes pas me mènent un peu au hasard. Je ne suis là que depuis trois jours et j’ai encore du mal à me repérer dans les rues rectilignes, parfois si étroites qu’elles tiennent plus de la venelle que du chemin carrossable, tout juste assez large pour une voiture. Dans cet ancien village de pêcheurs, rien n’est adapté au monde moderne.

Au détour d’une rue, je croise un groupe de jeunes, qui, selon toutes vraisemblances, viennent du camping pas loin. Ou d’une maison de vacances. En tout cas, le regard en coin et fortement intéressé des trois nanas m’arrache un sourire, pendant que les deux mecs qui les accompagnent se mettent à faire la tronche.

Y a peut-être moyen de tirer son coup quand même, pendant ce séjour ?

Note à moi-même : aller faire un tour du côté du camping, voir si je peux me dégoter une ou deux filles pas trop farouches pour me faire tenir jusqu’à mon retour à Paris. Et quelque part, c’est plutôt rassurant. Je n’ai pas une activité sexuelle débridée, en temps normal, mais j’ai quand même besoin d’un minimum.

Mes yeux s’attardent sur les longues jambes d’une brune, qui hélas disparaissent lorsque je croise le groupe. Un sourire s’épanouit sur mon visage quand je me rends compte, en me retournant, qu’elle m’a imité et qu’elle rougit comme une tomate. Bordel, trop facile.

Son short en jean, plutôt court, me renvoie à la fille dans ma chambre. La plus vieille, pas la gosse. Si la robe à fleurs ne m’a pas choqué sur la plus jeune, la tenue de celle qui doit être sa grande sœur m’a carrément estomaqué : une jupe à carreaux, longue, un chemiser blanc et un putain de serre-tête à fleurs sur un carré long et sage. Qui se fringue comme ça, surtout à quoi ? dix-sept ? dix-huit ans ?

Avec le recul, ça allait plutôt pas mal avec le look des deux mecs. Je ne sais pas s’ils sont tous frères et sœurs, ou cousins, mais putain, je crois qu’ils se sont trompés d’époque !

Mon esprit tente de se focaliser sur le visage de l’aînée, mais peine perdue : j’ai été tellement choqué par ses fringues que je n’ai pas retenu de quoi elle avait l’air.

Secouant la tête, je ricane : si elle est aussi moche que sa tenue, aucun intérêt. De toute façon, je l’ai déjà presque oubliée.

Longeant quelques maisons basses, de plain-pied, comme beaucoup de baraques ici, j’atterris comme prévu sur un sentier qui s’enlise au fur et à mesure que le sable s’incorpore à la terre. Et quand mes Converse s’enfoncent trop, je me déchausse et continue pieds nus. Le soleil descend progressivement sur l’horizon, mais il va faire encore jour un bout de temps. Je ne sais pas quelle heure il peut être, mais ça n’a aucune importance : je n’ai pas l’intention de rentrer pour le dîner. Manger avec ces anachronismes sur pattes ? Jamais !

Désormais sur la plage, je bifurque vers la droite et rejoins les rochers qui s’échouent dans la mer. Doucement, je grimpe, marche avec précaution sur la surface rendue glissante par l’eau qui s’est retirée lors de la marée basse et les algues vertes qui pullulent sur la pierre. Puis, parvenu au bout de la jetée naturelle, je m’assieds sur le rocher le plus éloigné, les pieds dans l’eau.

Putain, c’est pas la Méditerranée, hein ! Mais ce n’est pas si désagréable que ça, malgré la température limite pour un bain.

L’espace est tranquille et les ultimes baigneurs replient serviettes et parasols, laissant l’endroit dans une quiétude appréciable. J’observe le départ de la dernière famille sur le sentier que je viens d’emprunter, puis reporte mon regard vers l’océan. La marée basse, qui doit être à son maximum, a laissé une vaste étendue de sable humide, des algues par milliers, et une putain d’odeur qui me fait plisser le nez : le sel, les embruns, les poissons morts et les crustacés pas frais.

Mon ricanement se meurt dans la brise qui se lève, tandis que je sors de ma poche une cigarette que j’allume aussitôt. L’herbe brûlée remplace bien vite les effluves de marée, alors que la fumée que j’exhale s’envole vers le large.

De l’autre main, je saisis mon téléphone et me mets à consulter mes messages. Pas grand-chose, à part ma mère qui me demande si j’ai bien révisé, et que je décide d’ignorer. Si elle savait ce que j’en fais, de ses putain de révisions ! Je n’ai pas commencé, de toute façon. Du côté des potes, que dalle, et j’ai juste envie de balancer mon portable dans l’océan devant leur indifférence. Simon n’en a visiblement rien à foutre de moi, si j’en juge par son silence. D’ailleurs, il a l’air vachement occupé à autre chose, vu les photos qu’il a postées sur Instagram cet après-midi avec une blonde inconnue au bataillon.

Bordel, j’veux rentrer sur Paris !

Qu’est-ce que je vais foutre ici, moi ! J’vais crever d’ennui !

Ravalant ma fierté, je tente quand même un SMS et tire sur ma taffe d’un geste nerveux. Je vais puer l’herbe, mais tant pis, je préfère ça au poisson pas frais.

Simon : Tu t’emmerdes, Ruisselier ?

Sa réponse rapide me fait presque lâcher ma cigarette de stupeur. Et la joie soudaine qu’il me provoque me fait peur, si j’en suis réduit à être heureux qu’un connard comme lui me fasse la conversation.

Moi : Pas du tout. C’est le kiff total. Je baise à tout va. L’éclate !

Simon : Pourquoi je sens une pointe de sarcasme ?

Moi : Aucune idée. Tu ne sais pas ce que tu loupes.

Le silence qui s’ensuit me fait pousser un soupir d’exaspération. Je ne vais jamais tenir deux mois complets !

J’essaie un dernier message, mais aucune réponse ne me parvient. Il est sans doute bien trop occupé. Paris, ce n’est pas comme ici, il y a toujours quelque chose à faire, de jour comme de nuit. De guerre lasse, je range l’appareil dans ma poche arrière et balance le mégot dans les eaux rendues brillantes par le soleil rasant de fin de journée.

— Bonne fumette, les poissons !

Ma blague à deux balles me fait me renfrogner, mais pas bouger. Où est-ce que j’irais de toute façon ?

Pourtant, lorsque la nuit englobe la plage tout entière, je finis par me lever et par rejoindre le sable, où j’atterris avec soulagement. Le trajet retour se fait lentement, parce que je passe pas mal de temps à essayer de regarder par-dessus les murs qui protègent les jardins. Rien à foutre de l’intimité des gens : j’observe sans vergogne la vie des familles qui prolongent le repas par des jeux ou juste autour d’un brasero.

Je ne suis pas petit, heureusement, et ma taille me permet de zieuter sans avoir besoin de me forcer à m’étirer sur la pointe de mes pieds. Pourtant, maintenant que j’y pense, les deux petits-fils de la vieille sont carrément immenses à côté de moi. Sacrés gènes, dans cette famille, parce que la sœur était super grande aussi. Pour une fille, j’entends.

J’adore les filles grandes, allez savoir pourquoi. Et celle-ci l’était particulièrement. Elles ont l’avantage d’avoir des jambes sans fin que j’aime à voir s’enrouler autour de mes hanches quand je baise.

Je ricane en me rendant compte que celle-ci, ça m’étonnerait que ça l’intéresse. Puis je grogne quand ma queue se met à faire des siennes dans mon boxer rien qu’à l’imaginer sous moi. Oh putain, je ne vais jamais tenir deux mois.

Lorsque j’arrive devant le bon portail, après trois erreurs de chemin, je pénètre dans le jardin plongé dans l’obscurité. Néanmoins, de petites lampes d’appoint, sans doute solaires, balisent un sentier en ciment brut qui me mène à la plus modeste terrasse, devant la maison. Peu utilisée, d’après ce que j’en ai vu, elle a l’avantage d’être vide la quasi-totalité du temps, et d’offrir un transat qui, s’il n’est pas de toute première jeunesse, est super confortable.

Mes fesses s’y posent immédiatement et je balance la tête en arrière sans fermer les yeux. Je ne l’avouerai jamais, mais j’aime bien ce coin. Des poutres de l’auvent pendent des suspensions marines de poissons en bois qui me fascinent depuis mon arrivée quand elles bougent avec le vent. Et c’est le cas ce soir, la brise les balance dans un ballet hypnotique que je fixe avec ardeur.

— Je suis désolée.

La petite voix qui fend le silence de la nuit m’arrache presque un cri et je me redresse d’un bond dans la chaise longue, qui couine sous le mouvement trop brutal.

— Putain ! Tu m’as fait peur. Et c’est la deuxième fois de la journée !

Mon ton a dû être un peu rude, parce que la gosse de tout à l’heure, plantée devant moi, écarquille les yeux en réprimant un sanglot. Et quand une grosse larme se met à couler sur sa joue rebondie, ma bouche s’ouvre en un rictus désemparé.

— Merde ! Pourquoi tu pleures ?

Question conne, visiblement, parce que tout son corps se met à trembler sous le coup des hoquètements longs qui s’échappent de sa bouche pincée. La poisse !

— Oh, mais qu’est-ce que tu lui as fait ? se met à crier une voix féminine plus âgée. Eh, Bertille ! Pourquoi tu pleures ?

Agacé, j’observe la grande blonde s’approcher, s’accroupir devant celle qui dit être sa sœur et la prendre dans ses bras.

— J’viens d’lui d’mander ! m’exclamé-je. Mais elle répond pas !

La fille me balance un regard courroucé qui m’énerve plus qu’autre chose.

— J’ai… j’ai… voulu m’excuser ! Mais il a crié encore plus fort !

— Oh, ma puce !

Sans se préoccuper de moi, la blonde entoure la gamine de ses bras et se met à la réconforter en lui caressant les cheveux d’un geste lénifiant.

Et d’un coup, je me demande comment j’ai bien pu ne pas remarquer à quoi elle ressemble. C’est une putain de beauté, cette fille ! Malgré le peu de luminosité, impossible de passer à côté de ses traits parfaits : un visage fin, des pommettes hautes, des sourcils racés, un nez droit, bien qu’un peu long, mais qui s’harmonise avec ses joues roses. J’dois avoir un problème, moi, pour ne pas avoir remarqué ça avant !

Seulement, l’air pincé qu’elle arbore me fait revenir à la réalité. Je n’aime pas du tout les regards noirs qu’elle me balance, comme si je venais d’agresser la gamine, ou que j’étais un tueur de chatons !

— Elle m’a fait peur ! m’expliqué-je en levant les bras.

La fille ne répond pas et continue à me fixer avec dureté.

— Une enfant de huit ans qui te fait peur ? Ben voyons !

OK, et elle ne me croit pas !

— Elle a la fameuse manie de me prendre par surprise, à chaque fois !

— Les enfants ne sont pourtant pas réputés pour leur discrétion, me contredit la blonde dans une moue dubitative. Et je connais assez ma sœur pour savoir qu’elle est plutôt bruyante.

Mais c’est qu’elle me traiterait de menteur, en plus ? Mes poings se serrent, tandis que la nana se relève pour me faire face, une main sur l’épaule de la gosse.

— Peut-être devrais-je lui mettre une clochette autour du cou, alors ?

Je plisse les yeux, me demandant soudain si elle se fout de moi. Ses traits impassibles me font hésiter, mais sa façon de pencher la tête sur le côté me fait penser à un sarcasme assez insupportable pour mon ego.

Pourtant, alors que je m’apprête à riposter une remarque bien salée, elle me coupe l’herbe sous le pied en me sortant la dernière chose que j’attendais :

— Je m’excuse pour ma sœur. Elle ne pensait pas à mal. Elle essayait de te trouver depuis tout à l’heure pour te demander pardon. Elle s’en voulait terriblement d’avoir déboulé dans ta chambre et de t’avoir renversé.

J’ouvre la bouche, puis la referme pour l’observer. Toute trace de colère a disparu et c’est désormais un visage sérieux et calme qu’elle affiche. Tout indique, dans sa tenue ou sa gestuelle, qu’elle est sincère. Putain, j’y comprends rien !

La gamine acquiesce, comme pour enfoncer le clou, accompagnant sa contrition d’un sourire que l’aînée n’arbore pas, elle.

— Je ferai attention, maintenant, promis !

La grande opine du chef, l’air d’approuver, et intime à la gosse de rentrer en la suivant du regard. Et comme si elle n’attendait que de la voir passer le seuil de la porte, elle reporte son attention sur moi avec sérieux.

Ah, voilà ! Je me disais bien aussi ! Elle voulait juste que la gamine ne soit pas témoin de l’engueulade qu’elle a désormais l’intention de déclencher.

Pourtant, quand elle prend la parole, je grimace d’incompréhension.

— C’est une enfant sensible. Et je te jure qu’elle ne pensait pas à mal. Ce n’est vraiment pas son genre. Je veillerai à ce qu’elle ne t’importune pas pendant le reste de ton séjour, je te le promets. Grand-Maman nous a dit que tu avais besoin de calme pour réviser tes cours, je serai la gardienne de ta tranquillité, je te le jure.

Euh… ?

Abasourdi, je ne sais même pas quoi répondre, sur le coup. N’importe quel humain se serait défendu, aurait nié, et surtout se serait énervé. Mais pas elle ! Waouh, sur quel genre de gens suis-je tombé ?

C’est pas les années soixante, non. C’est un film de science-fiction !

Comme un con, je ne trouve rien à répondre et la regarde s’éloigner vers l’encadrement de la porte qui donne sur la cuisine, dont l’intérieur éclairé est visible depuis la route.

— Ah ! Au fait ! Grand-Maman t’a laissé ton repas dans le réfrigérateur. Elle est déjà partie se coucher, mais tu peux manger. C’est un plateau froid de crudités. Bon appétit.

Hein ?

Là, je n’y comprends plus rien du tout. Et quand je rentre pour vérifier, je trouve effectivement sur une des étagères du frigo une grosse assiette composée sous un cellophane, avec mon prénom sur un post-it.

Un peu interloqué par le geste plutôt sympa, et très inattendu, je décide de suivre son conseil et m’attable, seul. Maintenant que j’ai tout cela sous les yeux, mon ventre se met à gronder sévèrement et j’engloutis la totalité de l’assiette en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire.

Au moment de quitter la pièce, j’hésite un instant, mais passe l’assiette sous l’eau, et lave les couverts, que je mets à sécher sur le plan de travail. Je suis un con, mais j’ai apprécié le geste. La vieille est sympa, je crois.

Les autres ? Aucune idée. Les gars, faudrait que je les sonde, pour voir. Mais quelque part, le plus simple, c’est de m’en tenir à l’écart. Comme ça, même pas besoin de m’y intéresser. Chacun dans son coin et tout le monde s’en portera pour le mieux.

N’empêche, ces gens-là sont un mystère. Bizarres, incompréhensibles. Et moi, je déteste ne pas saisir l’essence des choses. Comme cette grande blonde bien roulée, aux réactions totalement anormales. Elle est trop gentille. Ou alors c’est une psychopathe.

Ma remarque me fait ricaner tout seul. Je raconte vraiment n’importe quoi et je pars presque dans un fou rire quand je l’imagine armée d’un couteau, un peu comme les héroïnes hitchcockiennes, blondes et froides, que le cinéaste adorait mettre en scène dans ses films. Ouais, je suis con. Mais un con avec un peu de culture.

Lorsque je parviens dans ma chambre, j’allume mon PC et sélectionne un jeu vidéo qui a échappé à la vigilance de ma mère. Faut dire qu’elle n’y connaît rien.

Un bref instant, je me prends à me demander si les deux autres mecs aiment bien ce genre d’amusement, eux aussi, puis chasse l’idée d’un revers mental. Rien à foutre, je vais les éviter.

De toute façon, je me noie bien vite dans la partie et me laisse couler vers un monde virtuel qui me rassure bien plus que celui de fous dans lequel j’ai atterri.

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