L'envol du papillon

Clara Nové · Chapitre 27 sur 30

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L'envol du papillon

Chapitre 26

 

Blanche

Affalée contre le torse de Baptiste, les yeux mi-clos, je tente de revenir à la réalité. J’ai dû m’endormir, bercée par le roulis monotone de la voiture. La clim nous a plongés dans un bien-être agréable, renforçant la sensation de chaleur qui émane du beau brun qui me sert de matelas. Il n’a pas bougé d’un poil, sans doute pour ne pas me réveiller tandis que je glissais entre les bras de Morphée.

À ma décharge, je n’ai pas dormi correctement depuis sept jours.

Je m’étire, éveillant mes sens. Les haut-parleurs diffusent du rock et je m’étonne des nouveaux goûts musicaux de mon frère. Mais j’imagine que depuis qu’il a pris ses distances avec les parents, il a changé. Et quelque part, l’information me fait du bien : s’il y est parvenu, peut-être que je peux réussir aussi.

Je suis libre, mais l’idée a encore du mal à se frayer un chemin dans ma tête. Sans doute est-ce trop frais dans mon esprit pour que je m’en rende compte pour l’instant. Une heure à peine loin du carcan familial, c’est trop peu pour que la sensation ait atteint mes neurones.

Malgré tout, les premiers effets se font sentir, alors que mes doigts s’attardent sur le bras ferme de Baptiste, rendant l’histoire tangible. Si je n’avais ce contact de sa peau, si présent sous ma main, je n’y croirais pas. Dans un semi-brouillard, tout cela ressemble à un rêve. Mais le fourmillement qui picote mes terminaisons nerveuses ne peut pas me tromper : j’ai retrouvé Baptiste, et ça, c’est la réalité.

— Bien dormi, la Belle au bois dormant ?

Bon sang, ce que ça m’avait manqué ! Cette façon irritante de m’affubler des noms des princesses de contes, cet accent d’arrogance derrière chacune de ses phrases, sa tessiture rauque et douce en même temps.

Me redressant, je tente de me rasseoir sur la banquette, mais Baptiste ne m’en laisse pas le temps. De ses bras solides, il me replace sur ses genoux et enfouit son nez dans mes cheveux défaits, dont la tresse s’est fait la malle quand je dormais, selon toute vraisemblance. Je ne dois avoir l’air de rien et ma pathétique tentative d’arranger les choses, de gestes brouillons, ne me vaut qu’un grognement en retour.

— Arrête ça, t’es parfaite.

Mouais. À d’autres. Mais le regard qu’il coule sur moi, comme un roi mage en adoration devant la crèche, me stoppe net. Et dans un élan spontané, je presse mes lèvres sur les siennes.

— C’est le prince qui embrasse, pas le contraire, râle-t-il.

— Tu ne l’as pas fait, lui fais-je remarquer.

— J’aime te regarder dormir.

Son aveu se meurt dans une pointe d’émotion carrément adorable, tandis que sa pomme d’Adam tressaute. Et ce que je lis dans ses yeux me fait fondre : soulagement, calme, amour ? Je ne sais pas trop, mais je crois que nos sentiments sont à l’unisson. Un bonheur simple, mais terriblement fort de nous être retrouvés.

— On arrive.

La voix de mon frère me fait sortir de notre bulle de bien-être. Mes yeux dérivent vers l’extérieur, mais je ne vois qu’un centre-ville aux bâtiments ternes, dans le plus pur style allemand. L’immeuble gris devant lequel il se gare n’a rien de particulier. Il est même assez laid : cubique, en béton gris, aux fenêtres blanches sans fioritures ni attrait. Un bâtiment relativement moderne, par contre, qui contraste un peu avec le style plus ancien des autres, adjacents.

Aucun de nous ne bouge. Ni Baptiste, qui n’a pas l’air de vouloir me lâcher, ni moi, qui devrais descendre de ses genoux. Mais ce qui semble le plus bizarre, c’est que Martin est toujours assis sur son siège. Immobile, les mains campées sur son volant en cuir, la tête baissée, il n’a pas l’air très pressé de rejoindre son chez-lui, et je fronce les sourcils devant son mutisme évident.

Dans le rétroviseur intérieur, j’essaie de capter son regard, pour l’interroger silencieusement. Je sais qu’il sait. Que je le fixe, que j’attends qu’il bouge ou qu’il dise quelque chose. Il est effrayé, c’est la première pensée qui m’atteint, quand il daigne enfin déplacer ses iris dans le miroir. Et ce que j’y lis me fait autant peur que de peine.

— Martin ?

Ma voix alarmée le fait enfin réagir, mais ce n’est qu’un soupir las qui passe la barrière de ses lèvres. Et je commence à devenir folle de ce silence assourdissant. Je jette un coup d’œil furtif à Baptiste, qui n’a pas l’air perturbé. M’est avis qu’il est, lui, parfaitement au courant de ce que mon frère cherche à m’annoncer.

— Je… débute-t-il d’une voix éraillée.

Il s’interrompt et j’ai peur, un court instant, qu’il ne renonce. Non, il se racle la gorge et reprend sa révélation.

— Je… Je ne vis pas seul. Je voulais que tu le saches.

J’arque un sourcil, intéressée. Va-t-il se lancer, ou vais-je devoir lui extirper l’information moi-même ?

— On a… acheté cet appartement ensemble, l’an dernier. Je veux dire… Sébastien et moi.

OK, ce n’est pas très clair, mais j’en comprends les raisons. Il n’ose pas avouer directement les choses. Je ne peux pas lui en vouloir. Vu les conditions dans lesquelles nous avons été élevés et le cataclysme avec lequel l’annonce a dû être accueillie par les parents, il doit être complètement effrayé de me le dire.

Il vit avec un homme, en voici donc la confirmation : Martin est gay. Et d’un coup, une vague de tristesse me tombe dessus, quand je comprends quel courage il lui a fallu pour en parler. À nos parents, puis à moi.

Mes yeux s’arriment aux siens et s’y ancrent. Hors de question qu’il sente une quelconque réticence en moi. Certes, ça me déstabilise et ça chamboule tout ce en quoi je croyais jusqu’à présent.

Il y a encore quelques mois, peut-être lui aurais-je tourné le dos. Mais plus maintenant, alors que je suis amoureuse et encline à comprendre que l’amour, c’est l’amour, peu importe avec qui ou comment.

— Il est là ? Je serais tellement contente de le rencontrer.

Une phrase, que je veux simple et anodine. Rien de poignant ou de trop symbolique. La normalité à laquelle nous avons tous droit, lui encore plus que les autres, je crois.

Je le sens reprendre son souffle et acquiescer, mais ne m’appesantis pas : détournant le regard et l’attention, j’encourage Baptiste à descendre, puis lui emboîte le pas. Mon frère nous imite et passe devant sans rien dire.

À sa démarche un peu raide, je le sens tendu, comme si l’adrénaline de sa confession rendait encore ses pas gauches. Et sa façon de garder une distance avec nous m’indique qu’il a toujours besoin d’un peu de temps pour encaisser ma réaction.

Nous esquivons l’ascenseur pour nous diriger vers la porte la plus proche. C’est donc un rez-de-chaussée, qui me laisse espérer un extérieur, même petit. J’ai beau habiter en ville, la cour de la maison a toujours été un havre de paix pour moi, indispensable.

Mais puis-je être difficile ? Non. Martin nous accueille avec gentillesse et je ne dois pas l’oublier. Combien de temps voudra-t-il le faire ? Je n’en sais rien. Quand j’ai tout quitté tout à l’heure, je l’ai fait sans réfléchir. Aucun remords, je le referais sans problème. Mais maintenant, mon cerveau fourmille de mille questions techniques qui m’effraient : où allons-nous loger ? Comment allons-nous subvenir à nos besoins ?

L’arrivée dans le grand salon, sans entrée, me laisse pantoise. C’est grand et moderne, loin du style familial aux meubles anciens et chargés. Ici, chaque élément dénote une volonté de simplicité, dans un style épuré qui me plaît immédiatement. Les couleurs, peut-être trop masculines pour moi, n’en sont pas moins harmonieuses : du beige, du marron sur un canapé aux formes Art déco en cuir de buffle.

— Waouh ! ne puis-je m’empêcher de m’exclamer. J’aime beaucoup !

— Nous aussi.

La voix, inconnue, me fait me retourner prestement et je découvre, l’épaule calée contre le mur d’un couloir, un homme brun au sourire affable. Pas aussi grand que mon frère, plus banal, mais séduisant, et dont les yeux noisette pétillent d’intérêt. Pour moi ?

— Salut, moi c’est Sébastien. Je suis…

— Mon fiancé.

Je sursaute presque, lorsque Martin me fait cette révélation supplémentaire. Une demi-seconde, c’est le temps qu’il me faut pour assimiler l’information, mettre mes jambes en branle et rejoindre le nouveau venu. Et sans lui demander son autorisation, je le serre dans mes bras sans aucune autre forme de procès.

Je crois que je l’ai surpris, parce qu’il se raidit. Mais pas bien longtemps : ses mains, hésitantes, se posent sur mon dos pour me rendre maladroitement mon accolade.

— Enchantée, reprends-je en me reculant. Bienvenue dans la famille ! Enfin, s’il en reste quelque chose.

Ma grimace fait sourire mon frère en coin.

— Tu es là. Peu importe combien on est dans cette famille, c’en est une.

J’acquiesce, presque bouleversée par ses paroles. Il a raison : on s’en fiche de ce que pensent les autres. À deux, nous sommes bien.

— Nous n’avons que deux chambres. Mais j’imagine que ça ne te dérangera pas de partager celle que Baptiste occupe depuis une semaine…

Je secoue la tête, amusée, et suis la direction qu’il m’indique, dans le fond du couloir. Emboîtant le pas de mon brun, je pénètre dans une petite chambre fonctionnelle. Pas de déco, juste un sommier sur pieds, deux places, et un portique en métal contre un mur, où sont suspendus les vêtements d’été de Baptiste. Ceux qu’il avait à Noirmoutier, et rien d’autre. Et je me rappelle qu’il n’a que ça, parce qu’il n’est pas rentré chez lui. Qu’il a tout abandonné aussi.

— Il va falloir qu’on aille t’acheter quelques affaires, Blanche.

— Oh, non, je ne…

— Il te faut quand même un minimum, me coupe Martin d’un ton doux. Ce n’est rien, pour moi. Et ça me fait plaisir.

— Pas grand-chose alors.

Il me sourit et je sais que j’ai déjà perdu d’avance.

— C’est un peu spartiate, intervient Sébastien. C’est une chambre d’amis, mais nous n’avions pas eu le temps de l’aménager quand Baptiste a débarqué. Mais on pourra s’en occuper dès que vous en aurez envie.

Je m’apprête à le contredire, quand le brun me coupe d’une main en l’air.

— Et ce n’est pas négociable. De toute façon, il fallait bien qu’on finisse par le faire un jour. Et ça forcera Martin à sortir un peu de son ordinateur.

— Comme si toi tu ne bossais pas H24 aussi, tiens, grogne mon frère.

J’arque un sourcil amusé, quand leur complicité me frappe de plein fouet. De leurs regards pleins de tendresse aux piques amusantes qu’il se lance, leur connivence est évidente. De même que les sentiments qui suintent dès que leurs iris se croisent.

— On vous laisse une heure… avant de partir faire du shopping, reprend Sébastien. Profitez-en pour… discuter. Ou… ce que vous voulez.

Il ponctue son discours d’un clin d’œil en refermant la porte et j’écarquille les yeux devant son allusion tout sauf subtile. Il va me falloir du temps, je crois, pour comprendre que ce que je vis et fais avec Baptiste est normal. Que les gens ne vont pas s’en offusquer ou crier à l’ignominie. Et ça, dans ma tête, c’est compliqué.

— Pourquoi tu rougis, Blanche-Neige ? susurre Baptiste en me tirant vers lui.

Sa main droite échoue sur ma hanche, tandis que la gauche crochète ma nuque pour le plus troublant des baisers. Doux et dur à la fois, pressé, impatient.

Et je le comprends. Au moment où nos bouches se heurtent, j’en ressens toute l’urgence. Une semaine que je n’ai pas connu pareille sensation et je me rends compte du manque terrible qui oppressait ma poitrine.

Je n’ai pas vécu pendant ces sept jours. J’ai survécu. Je ne sais comment, à la limite de la mort, aux frontières de la folie. D’un coup, les pièces d’un puzzle trop grand pour moi se remettent en place et mon équilibre s’installe enfin. Mon esprit reprend ses droits, qu’il avait cédés à une torpeur qui me permettait d’évoluer sans réellement vivre.

À travers son baiser, Baptiste semble me transmettre les mêmes émotions : la peur qui nous habitait, le vide qui s’était emparé de nous, le néant abyssal dans lequel nous étions plongés. Comme deux pièces complémentaires, nous nous retrouvons, enfin, pour ne former plus qu’un.

Lentement, il retire ma robe, fait tomber à terre mes sous-vêtements. Avec douceur, je lui ôte son t-shirt et fais disparaître son boxer en même temps que son jean. Et enfin, peau contre peau, nous fusionnons.

Mon épiderme fourmille du contact du sien et les caresses de ses doigts sur ma nuque m’électrisent de mille décharges. Sa main passe sous ma fesse droite, remonte ma cuisse contre sa hanche. Son sexe dressé entre nous m’attise et m’attire et, d’une impulsion, il m’aide à passer ma deuxième jambe autour de lui.

— T’as maigri, murmure-t-il contre ma bouche. Tu ne pèses plus rien.

— Je me rattraperai.

— On ne nous séparera plus jamais.

Sa promesse résonne comme un avertissement. À tous ceux qui voudront se mettre en travers de notre route, à tous ceux qui tenteront quoi que ce soit contre nous.

Il m’allonge sur le lit et vient me surplomber, de toute sa haute stature. Ses lèvres partent à l’assaut de mon cou, tandis que sa main prend possession de mon sexe. Mais il ne s’attarde pas, comme s’il vérifiait juste mes dispositions.

— J’ai besoin de m’enfoncer en toi, Blanche-Neige. Je vais en crever si je ne te prends pas, maintenant.

— Alors viens !

— Je te promets que je serai plus patient ce soir. Mais là, je suis incapable d’attendre plus longtemps.

— On aura le temps plus tard.

— Toute la vie, princesse.

Ce nouveau surnom me fait sourire, mais pas longtemps, parce qu’il s’enfonce jusqu’à la garde aussi vite. Je hoquette. Pas de douleur, mais du plaisir d’être enfin emplie, alors que je me sentais si vide depuis une semaine.

— T’as pas mis de préservatif, lui fais-je remarquer, la respiration sifflante.

— Laisse-moi te prendre sans rien.

— C’est dangereux…

— Pourquoi ? susurre-t-il contre mon cou, qu’il mordille impatiemment. C’est comment dans les contes déjà ? Ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants ?

— On est trop jeunes, râlé-je. On n’a pas de boulot, on n’a pas de logement, on…

— Chuuut, me fait-il taire d’un baiser. Je me retirerai. Je te le promets. Tout comme je te promets qu’un jour, tu auras ta fin heureuse. Enfin, si tu en as envie ?

Je recule légèrement, pour l’observer. Je rêve ou il est en train de s’engager à une vie avec moi ? Une vie de famille. Pas maintenant, mais un jour.

Prise par l’émotion, je sens les larmes affluer, mais comme toujours, il les essuie d’un revers de la main. Attentif aux moindres détails, soucieux de mon bien-être, il est toujours là quand il le faut.

Et j’en retombe amoureuse, une seconde fois.

Mais déjà, il se retire, pour mieux revenir. Et ses va-et-vient me font tout oublier. Ne subsistent que nos deux corps imbriqués, que ses mouvements qui m’électrisent et me font fermer les yeux. La vague se forme, là, au creux de mon ventre. C’est trop rapide, mais sans doute que mon corps en manque rattrape le temps perdu.

Comment ai-je fait pour vivre sans lui ? Toutes ces années sans sa présence me semblent tellement creuses, à présent. Et une évidence m’étreint : je ne pourrai plus jamais vivre sans lui.

Lorsque la lame de fond me prend par surprise, je crie. Mais si son nom atteint mes lèvres, comme une supplique sans appel, il n’est pas seul : trois petits mots qui attendaient leur heure franchissent ma gorge en une prière suffocante. Trois mots que je n’avais pas encore eu le temps, ou le courage, de sortir, malgré leur évidence.

Trois petits mots qu’il répète en boucle, plus fort, plus longtemps que moi, alors qu’il explose à son tour. Trois petits mots qui scellent à jamais l’amour qui nous lie.

 

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