L'envol du papillon

Clara Nové · Chapitre 8 sur 30

Pages du PDF

L'envol du papillon

Chapitre 7

 

Blanche

Qu’est-ce qu’il peut m’énerver ! Je ne sais même pas si c’est son attitude désinvolte, comme s’il n’était jamais concerné par quoi que ce soit. Ou sa façon de se fiche de tout ce qui touche à la maintenance de cette maison, vu qu’il n’aide à rien. Ou cette insolence qu’il affiche continuellement, même envers ma grand-mère. Je ne sais pas comment elle fait pour supporter sa grossièreté, d’ailleurs, alors qu’elle ne tolère aucun écart de parole pour ses propres petits-enfants.

Et cette façon de nous observer, allongé dans un transat, avec un air si décontracté qu’il semble à moitié dégingandé ! Et cette manière de sourire en coin comme s’il se fichait de nous, les mains derrière la tête, les jambes croisées l’une sur l’autre et l’œil amusé ? Argh, il m’exaspère !

Voilà quatre jours qu’il végète ainsi, à longueur de journée. Certes, pas de chance pour nous, le temps gris n’a pas aidé et nous sommes restés sagement à la maison, à nous occuper comme nous pouvions. Devoirs, jeux de société, correspondance, travaux manuels, je crois que nous avons épuisé toutes les idées pour passer le temps. Et heureusement que le ciel bleu est de retour, aujourd’hui, parce que j’étais à court d’activités !

Assises sur la terrasse, à l’ombre d’un parasol jaune poussin, ma sœur et moi travaillons ses mathématiques. Avec le soleil, la bonne humeur est revenue, et l’envie aussi : celle de terminer ces devoirs de vacances au plus vite, et de sortir enfin.

Le problème, c’est que nous ne sommes pas les seuls à avoir repris le chemin de l’extérieur : Baptiste a suivi le mouvement. Avec la pluie, il s’était enfermé dans sa chambre, et j’avoue que je ne m’en plaignais pas. Notre dernier dialogue s’étant avéré un fiasco lamentable, j’avais été plus que ravie de le voir disparaître de nos vies. Il s’est terré dans sa chambre, ne participant à rien, ne descendant qu’aux repas, et me laissant surtout l’oublier un peu. Lui et le venin qui sort de sa bouche en permanence.

J’ai été vexée, je ne le cache pas : il s’est fichu ouvertement de moi, quand je lui ai proposé de se joindre à nous pour qu’il fasse ses révisions. Ça partait d’un bon sentiment, à la base. L’ennui, c’est que j’oublie qu’il n’est pas comme nous. Il fait partie des « autres », ceux qui n’ont pas une once de bonté dans leurs actions, ceux qui sont incapables de tendre la main, ceux qui rejettent celle qu’on leur offre.

La société actuelle, j’ai beau m’y frotter au minimum, j’en connais les rouages, hélas. L’individualisme poussé à son paroxysme, la méfiance permanente vis-à-vis des autres, le manque d’empathie. Pire, le rejet de la gentillesse. Et Baptiste en a été le parfait exemple : non seulement il m’a repoussée, mais il a recalé mon offre en me la renvoyant à la figure.

Je détourne la tête. Bien qu’il porte une paire de Ray Ban m’empêchant de voir ses yeux, je sais qu’il me fixe. Et son sourire en coin, j’ai envie de le lui faire manger.

Calme, Blanche, oublie-le.

Plus facile à dire qu’à faire, quand le poids lourd de son regard pèse sur moi comme une chape de plomb. Il fait partie de ces individus capables de vous mettre sens dessus dessous d’un seul coup d’œil. Et je me morigène de ne pas savoir l’ignorer, tout simplement.

— Cinq ?

La question de ma sœur tombe à point nommé pour me désintéresser de l’arrogance faite homme, et je replonge dans le cahier de Bertille en essayant de me concentrer. Je dois y réussir, car lorsque la voix de Mamie retentit, je sursaute presque de peur.

— Ravie de voir que tu es sorti de ta tanière, Baptiste.

Le ton un peu sec de ma grand-mère me fait hausser un sourcil. Pourtant, avec son flegme permanent digne d’une British lady, Grand-Maman n’est pas montée d’une seule octave, pas plus qu’elle n’y a imprimé un quelconque accent agressif.

Toutefois, le principal intéressé se raidit subrepticement dans sa chaise-longue, et tourne la tête vers son hôtesse d’un mouvement brusque. Sans doute a-t-il senti que derrière l’apparente simplicité de sa phrase se cache plus d’importance qu’on ne pourrait le penser de prime abord.

Il se contente de grogner, sans bouger. Et bien que Mamie se soit mise à sortir quelques assiettes de son buffet extérieur, nul doute qu’elle en attend un peu plus que la réaction tout sauf polie du brun.

— J’ose espérer que tu as profité de la tranquillité de ta retraite pour avancer dans tes révisions ?

Ouh là, voilà qui ne sent pas bon, si j’en juge par la grimace qui échappe à Baptiste. Pas de grosse surprise : il n’a absolument rien retravaillé. Mais je fais comme si je n’avais rien entendu. Si la morale m’oblige à être correcte avec lui, autant éviter tout simplement les moments où je risque de ne pas l’être.

— Super, tu as fini, ma chérie ! m’exclamé-je. Tu peux aller jouer en attendant le repas !

Ravie, Bertille prend néanmoins le temps de ranger son crayon à papier dans sa trousse, mais se précipite dans la pelouse le plus vite possible, tandis que je rassemble ses affaires en esquissant un sourire.

— En voilà une qui a hâte de refaire une sortie à la mer, ris-je en me levant.

Je dépose le cahier et les stylos sur la console en fer forgé pour aller rejoindre Mamie, et sortir les verres de la partie vitrée du buffet en pin blond, qui doit dater, comme la maison, de la période Art déco.

— Et elle a bien raison ! s’amuse ma grand-mère. Encore qu’elle ne va pas être très chaude après deux jours maussades.

Je hausse les épaules, consciente qu’effectivement, ça risque d’être un peu frais.

— Je ne suis pas certaine que les enfants s’en rendent compte, en fait, gloussé-je. Mais nous, oui !

— T’as qu’à mettre un maillot à col roulé.

L’intervention de Baptiste me raidit sur place, et c’est en plissant les yeux que je me tourne vers lui. Mince, qu’est-ce qu’il me veut, à la fin ? Il m’agresse, il me cherche, comme d’habitude, et je n’ai qu’une envie, c’est de lui lancer une réponse cinglante. Mais le regard de Mamie m’en dissuade, et je réprime ma pique bien sentie pour mettre la table, en l’ignorant royalement.

— Je l’emmènerai tout à l’heure, après manger.

— Attends peut-être un peu. La marée haute n’est qu’à 16 heures.

Maudite marée ! Je n’y pense jamais, décidément !

— Et puis, de toute façon, j’ai besoin de toi pour aller faire les courses, avant !

J’arque un sourcil intéressé, et étonné, curieuse de savoir où elle compte m’envoyer. Je ne connais pas trop Barbâtre encore, et j’ai beau chercher dans ma mémoire, il ne me semble pas y avoir vu autre chose qu’une boulangerie, une boutique de souvenirs et une agence immobilière spécialisée dans les maisons du coin. Rien qui ressemble de près ou de loin à une épicerie.

— Ah ? Pas de soucis, Mamie, ce sera avec plaisir. Il faudra juste que tu m’expliques le chemin.

— C’est plutôt à Baptiste que je donnerai les indications, me répond-elle. C’est lui qui t’y emmènera.

Je plisse les yeux, dans un mélange d’indécision, d’incompréhension et d’étonnement. Mais avant que je ne dise quoi que ce soit, l’individu me coupe l’herbe sous le pied.

— Hein ? Et pourquoi moi ? Elle ne peut pas y aller toute seule ?

« Elle » a bien envie de lui dire ses quatre vérités, vu qu’elle est là. Mais je me contente de le fusiller du regard, ce qui ne l’émeut pas une seule seconde.

— Blanche n’a pas le permis. Pas encore. Enfin, je crois ?

Je suis bien obligée de secouer la tête, vaincue, et admettre cette tare devant le brun exaspérant, qui ne me jette même pas un coup d’œil. Non, il s’est redressé sur sa chaise, décollant son dos du tissu, les jambes écartées de chaque côté de l’assise.

— Je peux les faire seul, annonce-t-il d’un claquement de langue. J’ai pas besoin d’elle.

Je devrais me sentir vexée qu’il ne veuille pas de moi. Mais curieusement, c’est plutôt du soulagement qui conquiert mon cœur à ce moment-là. Je n’ai aucune envie de me retrouver seule avec ce gars, et encore moins dans une voiture.

— Loin de moi l’idée que tu n’y arrives pas, le pare néanmoins ma grand-mère, mais vous irez plus vite à deux. Et Blanche connaît bien mieux mes petites habitudes d’achat, les produits et les marques que je prends. Je préfère qu’elle y aille aussi.

Ses arguments sont imparables, même s’ils ne m’arrangent pas. Et vu la moue pincée de Baptiste, lui non plus. Mais il se contente de pousser un soupir exaspéré et de me darder un regard noir que j’ai bien envie de lui renvoyer. Mais je me retiens et tourne la tête pour terminer de placer les verres derrière chaque assiette.

L’arrivée de mes frères met fin à l’échange houleux et, quand Mamie dépose un gros poulet rôti sur la table, je sais que je n’ai plus le choix. Je vais devoir supporter l’importun jusqu’à Noirmoutier-en-l’Île, où ma grand-mère nous explique se situer le seul supermarché de la péninsule. Beurk, j’ai horreur de ce genre de magasin bruyant.

— Il n’y a pas un marché local ? tenté-je entre deux bouchées.

— Si, le vendredi, me répond Mamie. Mais là, j’ai besoin de produits d’hygiène que vous ne trouverez pas sur un stand. Mais je te rassure, Blanche, ce n’est que pour cette fois. Vous n’aurez pas à y retourner de sitôt et tu pourras aller au marché à Barbâtre la prochaine fois.

J’acquiesce de la tête, heureuse de savoir que cette expérience amère ne va pas se répéter trop souvent. Le village n’étant pas très grand, je pourrai aller au marché sur le port sans personne, et surtout sans l’individu désagréable qui vit dans la chambre en face de la mienne.

Le temps de manger, de débarrasser, de faire la vaisselle et de ranger, et il est près de 14 heures lorsque je rejoins l’avant de la maison. Dans l’allée gravillonnée, juste à côté de la voiture, appuyé contre la portière conducteur, Baptiste attend, les bras croisés et la mine renfrognée.

— J’ai failli partir, grommelle-t-il en déverrouillant.

Je meurs d’envie de lui répondre méchamment, mais je m’abstiens. Au moins quatre secondes, pendant lesquelles je me persuade de l’ignorer. Peine perdue, mes yeux se ferment de dépit lorsque j’entends ma propre voix franchir la barrière de mes lèvres.

— Tu n’avais qu’à aider, claqué-je. Ça aurait été plus vite.

La main sur sa clé, Baptiste cesse tout mouvement et se tourne vers moi au lieu de mettre le contact. Il me glisse un regard acerbe, sans rien dire, et fait démarrer le moteur de la familiale de Mamie.

— Paraît que c’est le rôle des femmes, nan ?

Je fulmine. Bon sang, et cet air arrogant ! J’ai beau avoir l’habitude de voir les mères de famille autour de moi s’acquitter de toutes les tâches ménagères, sa réponse me hérisse le poil. Mais je serre les dents et ne pipe mot.

Il me cherche. Et je ne lui ferai pas le plaisir de me trouver. Il m’a sans doute déjà cernée, comme il a compris d’où nous venons, et dans quelles valeurs nous sommes élevés. Et il en joue, je le vois bien.

Alors je détourne la tête et me concentre sur les paysages. La grande route, unique, qui s’enfonce dans l’île et qui conduit à sa pointe, bordée par des champs vierges ou des prés, me fascine. D’où je regarde, ne s’étalent que des étendues plates, vertes, entrecoupées çà et là de canaux sinueux témoignant de la présence de marais salants qui m’intriguent. Encore quelque chose que je me note de visiter pendant ces deux mois de vacances.

— Putain, grogne l’ours mal léché à côté de moi, y a un monde dingue !

Je fais abstraction de la vulgarité de ses propos pour ne me concentrer que sur le nombre impressionnant de véhicules garés sur le parking, m’arrachant une grimace.

— Merde, j’trouve même pas de place.

L’énervement évident de mon conducteur me fait tiquer et il nous faut plus de cinq minutes pour dénicher enfin une voiture qui quitte son emplacement.

— Grouille-toi, Blanche-Neige ! me lance-t-il en sortant du break. J’ai pas tout l’après-midi.

Je me mords la joue pour éviter de lui répondre que vu son emploi du temps, il n’a pas grand-chose d’autre à faire, mais je ravale mon fiel pour rejoindre l’entrée, derrière ses talons. Non seulement il ne m’a pas attendue, mais en plus il trace comme s’il n’en avait rien à faire de moi. Je le soupçonne même de vouloir me semer.

La liste en main, il m’entraîne vers le rayon frais, mais s’arrête net en avisant les étalages de fruits, de légumes, de viande et de poisson. Ah, d’un coup, son air se fait moins suffisant et c’est un sentiment de doute évident qui plane autour du grand brun.

— Donne-moi cette feuille, cinglé-je. Je m’en occupe.

Il ne m’oppose aucune pique acérée, sans doute vaincu par son incapacité flagrante face à la multitude des produits, cale son épaule contre une armoire réfrigérée de fromages locaux, et croise les bras dans un air de défi.

— Eh bien, fais donc !

J’ignore son arrogance et l’occulte avec plaisir, pour ne me concentrer que sur les fruits et légumes que je choisis. Mon chariot se remplit doucement, et bien que je ne lui jette aucun regard, le poids du sien pèse sur mes épaules.

— J’ai un truc à acheter, me sort-il soudain. Si tu me cherches, je serai au rayon hygiène.

Ce n’est pas l’envie qui m’en manque, mais je retiens ma réponse et ne lui octroie qu’un vague coup d’œil peu intéressé. Pas très chrétien, comme attitude, je le conçois, mais c’est toujours mieux que des mots que je regretterais amèrement après coup. Comme « fais ce que tu veux » ou « je me fiche de tes affaires ». Je vaux mieux que ça.

Je termine de peser des carottes et rejoins le rayon des produits ménagers, où j’effectue quelques achats. Puis je trouve le rayon des gels douche et des shampoings, que je me mets à arpenter.

Baptiste y est encore et j’envisage un instant d’y revenir plus tard, quand il en sera sorti. Mais l’heure tourne et si je veux emmener Bertille à la plage avant la fin de l’après-midi, je ne peux guère perdre plus de temps. Alors j’avance et, lui faisant dos, j’entreprends de trouver le produit indiqué sur la liste.

— Putain, lâche mon colocataire forcé. Pourquoi ils n’ont jamais le bon modèle, hein ?

Je pousse un soupir las, hésitant à bouger. Je n’ai aucune envie de me retourner et de lui faire face. Mais quelle chrétienne serais-je si je refusais d’aider mon prochain ? Alors, masquant le rictus contrarié qui menace de s’installer sur mon visage, je pivote sur mes pieds et prends place à côté de Baptiste.

— Tu veux de l’aide ? soupiré-je.

— Tu t’y connais en préservatifs, Blanche-Neige ? OK, alors je cherche les XL, nervurés, mais je les trouve pas.

Mes yeux s’écarquillent, mon souffle se coupe et mon cœur semble se figer sur place. Mes iris fixent avec effarement les boîtes du rayon, sans réussir à comprendre ce qui se passe. Ou au contraire, ne le comprenant que trop bien. Dans un réflexe, je fais un pas en arrière et me détourne, gênée. Bon sang !

— Ah, ouais, ricane Baptiste. Je me disais aussi… Dis donc, Blanche-Neige, je me trompe, ou t’as jamais vu le loup, hein ?

Il éclate d’un rire gras qui me fait subitement serrer les poings. Ma première envie devrait être de fuir. Pourtant, elle est tout autre : un désir sourd de lui asséner la plus belle gifle de ma vie, du plat de la main, et avec force. Et je lutte, pour ne pas y céder.

— Hum, continue-t-il. Je devrais peut-être t’appeler le Petit Chaperon rouge, finalement.

Et il rit, cet idiot !

Que lui répondre ? Que c’est faux ? Non, il a raison. Je n’ai jamais eu de relation sexuelle avec quiconque. Mais contrairement à ce qu’il croit, ce n’est pas par peur. C’est par choix. C’est le genre de chose qui ne se prend pas à la légère et qui ne se conçoit qu’avec la bonne personne, et dans le cadre du mariage. Mais allez faire comprendre ça à quelqu’un comme lui ! J’abandonne l’idée, encore plus en plein milieu d’un supermarché.

La boîte atterrit dans le Caddie, mais je fais mine de ne pas la voir, et je me mets à avancer pour sortir de ce rayon maudit.

— J’ai tout, asséné-je d’un ton sec. On va à la caisse.

Le bruit de ses baskets qui couinent sur le carrelage me suit jusqu’aux tapis roulants, où je dépose l’intégralité des produits. Tous, sauf un, que je lui désigne du menton.

— Hors de question que Mamie paie ce genre d’article, claqué-je. Va falloir que tu le règles à part.

Et pour corroborer mes dires, je place une cale « client suivant » juste derrière les gels douche que je viens de sortir.

— Même les prendre dans les mains, tu ne peux pas, hein ? se moque-t-il.

Néanmoins, il obtempère, se penche dans le chariot et récupère sa boîte en ricanant. Moi ? Je ne le calcule pas et tente de me concentrer sur mes articles, qui ont commencé leur avancée vers la caissière.

La boîte, qu’il a pris soin de poser en plein milieu du tapis, me nargue. Mal à l’aise, je me dandine, en priant pour que la chose, pourtant petite, passe inaperçue. Mais elle semble attirer tous les regards vers elle, envahir l’espace, hurler sa présence au monde entier. Et je maudis son propriétaire, que je sens jubiler derrière moi.

Je paie, espérant qu’il ira vite. Mais c’est sans compter sur l’hôtesse de caisse, qui saisit le carton, plisse les yeux en lisant l’étiquette et relève subitement les yeux vers Baptiste.

Ah ! Un joli moment de honte ! Bien fait !

Hélas, c’est tout le contraire qui se produit. La fille, qui doit avoir la vingtaine, se met à mordiller sa lèvre inférieure, quand elle se rend compte du potentiel physique du brun. Eh zut ! Forcément, le beau gosse l’attire instantanément et mes yeux trouvent le plafond devant le manque de subtilité du rictus intéressé de la caissière.

Lorsqu’elle lui annonce le prix, d’une voix qui se veut sexy, et qu’il lui tend une carte bleue, j’ai presque envie de fuir. Je pourrais, mais quelque chose m’en empêche. Une sorte de fascination pour la parade amoureuse qui prend place, tout sauf subtile. Une curiosité malsaine pour la réaction de l’un et de l’autre : elle, aguicheuse, lui, flatté.

— Dépêche-toi ! cinglé-je, lasse de la scène.

Baptiste détourne le regard vers moi, mais se rapproche doucement de la fille, comme s’il avait un secret à lui avouer.

— Elle a hâte qu’on les utilise, lui chuchote-t-il.

J’écarquille les yeux devant son mensonge éhonté. Gênée, j’évite l’air jaloux de la caissière, saisis mon chariot et m’échappe sans un regard en arrière.

— Cours pas si vite, Blanche-Neige ! ricane Baptiste derrière moi. C’est moi qui ai la clé, de toute façon !

Je l’ignore et me cale contre la voiture, les yeux sur l’horizon carrossé, pour ne plus croiser les siens.

— Quoi ? se marre-t-il en ouvrant le coffre. T’es pas un peu curieuse, quand même ?

Je décide enfin de lui faire face, mais me contente de le fusiller du regard. Le sac que j’attrape, d’un geste rageur, m’est pris des mains et je croise les bras alors qu’il le dépose sur le plancher moquetté du hayon.

— Ça ne m’intéresse pas, claqué-je.

Je sais que je ne devrais pas lui répondre. Mais c’est plus fort que moi. Il a cette capacité à ne faire ressortir que le pire de moi, décidément ! Et il n’est là que depuis quelques jours ! Malheur !

— Parce que tu n’as aucune idée de ce dont je te parle, susurre-t-il en se rapprochant de moi. Si tu savais ce que…

Pour toute réponse, je claque la portière du coffre, manquant de peu de l’éborgner.

— Hé ! s’écrie-t-il. T’es une violente, toi !

Mais aucune animosité dans ses mots. Plutôt de l’amusement, je crois. Et moi, je fulmine devant son air joueur, presque moqueur.

— Laisse-moi. Ne m’adresse plus la parole.

— C’est dommage, ricane-t-il. Je serais bien curieux de te voir sortir les griffes au lit.

Je plaque les mains sur mes oreilles et rejoins ma place. Ma portière se referme avec fracas et je me force à fixer l’extérieur.

Et lui ? Il rit.

Bon sang, le retour va être long. Et je ne rêve que d’une chose : l’éviter, même si je sais que c’est impossible.

 

OceanofPDF.com