L'envol du papillon
Chapitre 2
Baptiste
— T’en as encore ?
— Quoi ? De la beuh ? Ou tu veux un truc plus fort ?
Je secoue la tête en fronçant les sourcils.
— Juste un joint.
Pas que je n’aurais pas envie d’un truc plus costaud, mais ce soir, je ne peux pas. Parce que ce soir je ne suis pas seul, parce que ce soir je ne suis pas tranquille. Et ça me fait royalement chier.
Je pousse un soupir, en tendant la main vers Simon, qui hausse un sourcil amusé. Mais il ne dit rien, se contente de fouiller sa poche et de déposer l’objet tant attendu dans la paume de ma main droite.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
Sa question m’étonne. D’habitude, il n’en a strictement rien à faire de mes états d’âme, comme je me contrefous des siens. On est potes, mais pas au point de se croire obligés de tout se raconter, comme les filles. Mes merdes, je préfère les garder pour moi et c’est pas plus mal. De toute façon, personne n’écoute personne, alors à quoi bon étaler ses problèmes à des gens qui s’en branlent ? Dans la vie, on est seul, quoi qu’il arrive, quoi que les autres essaient de te faire croire. Autant le savoir et ne compter que sur soi-même.
Je l’ignore, préférant allumer mon joint à l’aide du briquet posé sur la table basse. Puis je prends une taffe et je ferme les yeux, laissant mes poumons s’engorger de la merde que j’inhale. J’en ai parfaitement conscience, mais ce soir, j’ai besoin d’un truc, peu importe quoi.
Les drogues dures, j’y ai déjà touché. Ce n’est pas ce qui m’arrête. Mais uniquement quand je suis seul ou avec des potes, pas quand la famille débarque.
— C’était aujourd’hui, c’est ça ? Tes résultats ?
Simon se balance une tape théâtrale sur le front, qui m’arrache un ricanement tant il est mauvais comédien. Pour l’Oscar, il repassera.
— Ouais.
Ma réponse laconique le fait grimacer.
— T’as tout raté ?
Question rhétorique, en vérité, et je reste silencieux. De toute façon, il a compris. Je me suis rétamé en beauté. Pas un seul module de validé, j’ai tout foiré.
— Vu ce que t’as foutu cette année, entre nous, ça aurait été étonnant que tu aies la moyenne, murmure Simon en tirant sur sa propre cigarette.
Je hausse les épaules, sans un mot. Il a raison, je n’ai rien branlé, manquant la plupart des cours en amphi, faisant à peine acte de présence aux TD, et bâclant les TP. Une première année complètement ratée, sans surprise vu l’investissement que j’y ai mis.
Les autres gars se marrent et je fais mine de les suivre dans leur sarcasme. Sauf qu’en mon for intérieur, je sais que j’ai merdé. Grave. Et que ces heures de totale liberté sont sans doute mes dernières.
Mon regard dérive vers le décor qui m’entoure et risque de m’être ôté très prochainement : mon appartement tranquille de jeune étudiant insouciant, il y a de fortes chances que ma mère et mon beau-père me le reprennent assez vite, quand ils apprendront à quel point j’ai tout foiré. Et savoir qu’ils débarquent dans moins de deux heures devrait m’alarmer, mais même pas.
Bordel, je me désespère moi-même.
La fumée de l’herbe embrume mon cerveau, minimisant sans doute les choses. C’est ce que je cherche, après tout, à chaque fois que j’en prends. Et quand je me sens encore plus mal, un peu de coke efface mon mal-être sans problème. Pour ça, Simon est parfait : il a des potes spécialisés dans à peu près tout ce qui fait planer, il suffit de demander.
Je n’ai pas un budget à rallonges, mais il est bien suffisant pour me payer mes doses. Je mange au Crous, m’achète peu de fringues et prends le métro. De quoi être plutôt confortable depuis un an. Mais je sens que ça risque de changer d’ici peu.
Je pousse un soupir et balaie les gars du regard. Deux sont affalés sur mon clic-clac à carreaux, tandis que Simon s’est échoué comme une baleine sur le gros pouf dans le coin. Bordel, vu les yeux vitreux de tout le monde, y en a pas un pour rattraper l’autre.
Pourtant, un coup d’œil à l’horloge murale me fait me reprendre un peu : faut que je réagisse ou ça va être encore pire que prévu. Annoncer à ma mère que j’ai raté mon année ne va pas être une sinécure, alors si en plus elle nous voit nous droguer sous son nez…
Je me redresse, les jambes un peu chancelantes et parcours les quelques mètres qui me séparent de la fenêtre, que j’ouvre en grand. Aucune réaction des mecs : soit ils planent à cent mille, soit ils apprécient l’air qui entre. Il faut dire qu’il fait une chaleur à crever sur Paris aujourd’hui et qu’un peu de vent est plutôt bienvenu.
— Bon, les gars, c’est pas que je vous fous dehors, mais c’est le cas ! Ma mère et mon beau-père débarquent dans pas longtemps et j’ai pas tellement envie qu’ils voient quelles épaves j’invite !
Des grognements me répondent, mais personne ne bouge.
Putain !
— Cassez-vous, j’ai dit !
Simon arque un sourcil sombre, mais obtempère en obligeant ses potes à bouger enfin. Je ne sais même pas comment ils s’appellent, en fait. Mais je m’en contrefous totalement. Peu de chances que je les revoie un jour. Ce sont ses amis à lui, pas les miens.
Les mecs à peine foutus dehors, j’entreprends d’aérer en grand, sans pour autant interrompre ma propre consommation. Vu le prix de l’herbe, autant l’utiliser jusqu’au bout !
J’arrange les coussins, replace le tapis, débarrasse les bouteilles de bière et fais la vaisselle qui traîne depuis deux jours. Un dernier coup de brosse dans les toilettes et la sonnette retentit déjà. Putain, c’était moins une !
Je balance mon mégot par la fenêtre, agite les bras pour dissiper les dernières fumées, et rejoins l’entrée, dont j’ouvre la porte en plaquant un grand sourire sur mon visage. Mais peine perdue. Quand je vois la mine renfrognée de ma mère, je sais déjà que la prochaine heure sera désagréable.
— Baptiste, me salue l’auteure de mes jours en entrant.
— Il est où, Henry ?
— Il arrive, il tente de garer la voiture.
Je réprime un ricanement, mais un « eh ben, bonne chance » franchit la barrière de mes lèvres sans que je puisse l’en empêcher. Et bien entendu, j’ai droit à un regard réprobateur qui me donne encore plus envie de rire.
Je déteste mon beau-père. C’est ancré au plus profond de moi, et ce, depuis le moment où il est apparu dans ma vie, un matin d’hiver. J’avais cinq ans, mais ce petit chauve plutôt laid m’a immédiatement déplu. D’une part parce qu’il s’est cru dans le droit de m’appeler « fiston » dès la première minute, ensuite parce que j’ai vite été conscient qu’il allait m’enlever l’amour exclusif de ma mère. Et ça n’a pas loupé : elle n’a plus vu que lui. Lui et son fric.
OK, j’en profite bien, puisque c’est beau papa qui me paie tout : mes études, cet appart, jusqu’aux doses dont il ignore l’existence. Mais finalement, ce n’est pas si mal. Il faut bien qu’il compense son arrivée dans ma vie.
Vêtue d’une longue robe bleu Klein resserrée d’une ceinture vernie, la grande brune filiforme s’avance dans la pièce principale, comme si elle évaluait le décor. Pour une fois, je suis content d’avoir fait un effort de rangement : ça va peut-être permettre de faire passer la pilule, après tout.
Pourtant, quand elle se retourne pour me fixer, je sais qu’elle sait : les traits tirés, le menton relevé et les lèvres pincées, elle me toise de toute sa hauteur, bien que je la dépasse désormais de plus d’une tête. Et les éclairs qui traversent soudain ses iris clairs me frappent de plein fouet : ça va être ma fête.
— Tu veux boire quelque chose ? hasardé-je en me dirigeant vers la cuisine.
Vaine tentative de diversion, je le sais. Mais curieusement, elle accepte et je me précipite vers le coin-restauration pour plonger dans le réfrigérateur et me soustraire à sa vue derrière la porte que j’ouvre en grand. Ça ne fait que retarder l’inévitable, c’est vrai, mais la fraîcheur du frigo me fait un bien fou, sur l’instant.
Seulement, je suis bien obligé d’en ressortir et de revenir vers elle avec son verre d’eau. Un merci aurait été apprécié, mais au contraire, c’est une avalanche de reproches qui me tombent dessus comme une pluie de bombes lâchées dès le début d’une bataille.
— J’espère que tu t’es bien amusé, cette année, et que tu as pleinement profité, Baptiste. Parce que là, c’est terminé, crois-moi !
J’ouvre la bouche, un peu pris au dépourvu, mais la referme aussi sec, alors qu’elle ne m’en laisse même pas placer une.
— Nous avons vu tes résultats ! s’exclame ma mère, comme si elle avait lu la question dans mes iris. Tu as tout raté, tout ! Pas un seul module de validé ! Pas un seul !
— C’est pas…
— Tais-toi ! me coupe-t-elle. Tais-toi.
J’avoue que c’est la première fois que je la vois aussi remontée. Et quelque part, je sens que ce n’est pas une super nouvelle pour moi.
L’arrivée de mon beau-père, rouge de transpiration, pourrait être une bonne dérivation. Hélas, elle n’y fait qu’à peine attention, alors que le bonhomme s’essuie le front de son ridicule mouchoir à carreaux en tissu. Les trois étages sans ascenseur, ça coupe les jambes, quand on n’a pas l’habitude.
— Est-ce que tu te rends compte, Baptiste, de ce que cette année universitaire nous a coûté, à ton père et moi ?
Je tique aussitôt, en reportant mon regard sur le type qui lui sert de mari, mais qui ne sera jamais mon père. Et lui, même s’il ne la reprend pas, me lance un œil froid qui m’indique qu’il a bien envie, lui aussi, de rectifier la vérité.
Méchant, il ne l’a jamais été. Mais il ne m’a pas traité non plus comme son fils. Je ne l’aurais pas accepté. Mais de toute façon, il n’y tenait pas, et ce, depuis le début. Je n’ai toujours été que le bâtard sans père, le gamin en trop dont il a bien fallu s’accommoder s’il voulait la mère. Il a fait avec, mais entre nous, ça n’est jamais allé plus loin dans notre relation. Un gosse à nourrir et à habiller, et à loger depuis septembre.
Quelque part, ça a dû l’arranger, que j’aie eu besoin d’un appartement sur Paris. Ça lui a permis de me dégager de la maison pendant de longs mois. Et vu l’empressement avec lequel il a signé le bail en août dernier, malgré le loyer prohibitif, je n’en ai même pas culpabilisé. Peut-être que je peux jouer là-dessus, finalement ?
Il a sans doute assez apprécié mon absence pour continuer à payer le loyer, non ? Fort de mon idée, je me concentre sur ma mère, dont j’ai un peu occulté le discours depuis tout à l’heure, bien qu’elle ait poursuivi son monologue sans se rendre compte que je ne l’écoutais plus, trop canalisé sur la stratégie à adopter.
— … autre chance ?
Je rebondis sur la fin de sa phrase et tente le tout pour le tout.
— Bien sûr ! Y a la session de rattrapage début septembre, et je m’y suis inscrit tout de suite, tu penses bien.
C’est archi-faux, mais elle n’est pas encore en mesure de le vérifier. Du moins, pas avant quelques jours et j’aurai eu le temps de rectifier le tir.
— Septembre, tu dis ?
Son ton s’est radouci et elle déporte son regard vers son mari, qui s’est affalé dans mon canapé. Son air interrogateur me laisse un espoir, néanmoins.
— Oui, continué-je. Et je te jure que tu seras fière de moi. Je vais passer juillet et août à réviser, promis !
L’aubaine est trop bonne, putain !
— Ici ? Certainement pas ! Tu ne feras rien de plus si tu es tout seul ! Non, non, n’y compte pas !
Merde. Je me renfrogne, me tâtant à argumenter. Putain, hors de question que je rentre à Tours pour passer deux mois avec eux, à réviser sous leurs yeux, comme deux garde-chiourmes ! Mon regard se dirige vers Henry, mon beau-père, qui s’est raidi. Nos iris se télescopent et, si je suis sûr d’un truc, c’est qu’il a eu la même idée : il ne veut pas plus de moi dans sa baraque de friqué que je ne veux y retourner !
— Nous allons beaucoup travailler, la tempère-t-il en prenant enfin la parole. Aucun de nous ne pourra le surveiller…
Ce type est un sale con, mais nos intérêts communs viennent de se rejoindre, je crois.
— Et alors quoi ? s’énerve ma mère en levant les bras dans un geste désespéré. Où est la solution, du coup ?
Je m’apprête à plaider une nouvelle fois ma cause pour rester sur Paris, quand Henry me coupe l’herbe sous le pied.
— Et cette tante dont tu m’as parlé ? Celle qui accueillait Baptiste quand il était petit ? Ne m’as-tu pas dit qu’elle rêvait de le revoir ?
— Elle n’est pas sur Paris, en été, réfute-t-elle. Elle part toujours à Noirmoutier, dans la maison familiale.
Le visage de mon beau-père s’éclaire, alors que le mien s’assombrit subitement.
— Hein ?
— Chut, tranche ma mère, énervée.
Elle relève les yeux vers son mari, semble hésiter, puis fronce le nez dans un air embêté.
— Je peux le lui demander, évidemment, souffle-t-elle. Elle l’avait même suggéré plusieurs fois…
J’ai dû blêmir, parce qu’elle lève une main manucurée dans un geste exaspéré.
— Oh, tais-toi, Baptiste ! Tu feras ce que nous te dirons de faire !
— Mais je vais pas aller faire l’andouille à Noirmoutier pour…
— Oh que non ! s’écrie-t-elle. Tu vas aller y réviser ! Et bosser ! C’est moi qui te le dis ! Parce que si tu n’as pas ton année au rattrapage, je peux te jurer que nous allons te rapatrier vite fait sur Tours dès octobre.
— Mais l’appart’ ?
— Nous rendrons le bail, le plus vite possible.
Bordel, c’est la merde.
— Et d’ailleurs, je me demande même si nous ne devrions pas le rendre de suite ! s’exclame-t-elle en se penchant sur le ficus.
Au moment où elle extrait du terreau un reste de joint planqué là par un des potes de Simon, je sens ma dernière heure arriver. Putain !
— Tu crois qu’ouvrir les fenêtres quelques minutes après avoir fumé de l’herbe est suffisant pour enlever les odeurs ? demande soudain Henry en levant les yeux au ciel. Sans compter tes yeux vitreux…
Eh merde !
Mes paupières se ferment et je me mets à souffler comme un bœuf. Je suis trop con !
— Gardons l’appartement pour l’instant, claque mon beau-père en se relevant. Nous verrons bien en octobre. En attendant, tu devrais préparer tes affaires, jeune homme. Tu pars dans les prochains jours pour Noirmoutier.
Je grogne, conscient que je suis coincé.
Et quand ma mère et mon beau-père rejoignent Tours, tard dans la soirée, je me retrouve seul à ruminer ma merde.
Pourtant, la seule chose qui me vient en tête, à ce moment-là, c’est que je vais avoir besoin de remontant, là-bas. J’attrape mon téléphone et compose le numéro de Simon.
— Tu ne peux plus te passer de moi ? ironise-t-il en décrochant.
— Mec, j’ai besoin de toi.
— Tu es rapatrié à la maison ? se marre-t-il.
— Pire, on m’envoie réviser chez une vieille cousine, à Noirmoutier.
— C’est une île, ça, non ?
— Ouais, une putain d’île paumée, où je n’aurai aucun approvisionnement, si tu vois ce que je veux dire.
Un ricanement me répond, qui me donne envie de lui foutre sur la gueule. Mais c’est compliqué, à distance.
— T’as combien ? me lance-t-il, soudain plus sérieux.
— J’peux avoir pas mal si je vide mon livret d’épargne.
— OK, je vais voir ce que je peux te trouver. Mais mec, putain, t’as dix-neuf ans, t’es majeur, et tu te laisses diriger comme un gosse !
Je serre les poings, conscient qu’il a raison. Mais qu’est-ce que je peux faire ? Ouais, comme la majorité des étudiants, je pourrais bosser, gagner du fric et prendre mon indépendance. Sauf qu’ici, c’est Paris, que ça coûte une blinde, et que je n’ai jamais travaillé de ma vie. Henry a une jolie fortune et j’en ai bien profité.
Putain, je ne sais rien faire de mes dix doigts ! Et commencer maintenant, je ne saurais pas le faire !
Je souffle, vaincu. C’est quoi, deux mois, finalement, si je peux reprendre ma petite vie tranquille dès octobre ?
Surtout si Simon me déniche ce qu’il me faut pour tenir jusqu’en septembre.
— T’auras ton fric demain, conclus-je.
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