L'envol du papillon

Clara Nové · Chapitre 2 sur 30

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L'envol du papillon

Chapitre 1

 

Blanche

Le paysage s’étire à perte de vue, monotone, immuable. Je me fais l’effet d’être une de ces centaines de vaches que j’ai pu apercevoir tout le long du trajet, à observer l’environnement d’un œil torve, sans autre réaction que l’ennui mortel qui doit se lire sur mes traits.

Pourtant, je devrais être joyeuse. Quelque part, je le suis. La dernière épreuve du bac est derrière moi, remontant déjà à plusieurs heures : j’ai terminé les mathématiques à midi, signant la fin de l’examen. J’ai sauté dans le premier train en partance pour Metz, sans même avoir le temps de décompresser ou de me rendre compte que j’étais en vacances.

Vacances. Deux longs mois qui me semblent soudain incroyables. J’ai tellement travaillé, ces derniers temps, que j’ai occulté totalement « l’après ». Et là, j’y suis, bien que j’aie du mal à m’en persuader. J’ai la tête dans le guidon depuis des mois, à bûcher d’arrache-pied, à apprendre, réviser, fignoler, oubliant tout le reste, volontairement ou pas, d’ailleurs.

Bon, quelque part, avais-je autre chose à faire, coincée dans ma chambre de pensionnaire à temps plein du lycée privé où j’étais inscrite, en Alsace ? À part quelques balades dans l’immense parc de l’école, ou l’aide aux devoirs dispensée aux plus jeunes des internes, les loisirs ne sont guère nombreux dans cet établissement catholique strict, où j’ai pourtant passé plus de dix années de ma vie.

Est-ce que je les ai vues passer ? Sans aucun doute. Être inscrite dès l’âge de sept ans en pension, c’est quelque chose qui marque. Qui traumatise, même. J’étais trop jeune, et bien trop sensible, à l’époque. Et dix ans plus tard, l’émotion ressentie le premier soir, dans ce dortoir stérile et effrayant, est toujours aussi prégnante. Ce sentiment de peur et d’abandon, je crois qu’il restera gravé dans mon esprit jusqu’à ma mort. Aujourd’hui, il s’est atténué, sans doute grâce au recul que j’ai pris. Mes parents ne voyaient pas à mal et faisaient au mieux pour moi, persuadés qu’ils me donnaient là la chance d’une éducation parfaite, dans un établissement parfait. Mais la gamine que j’étais n’avait pas cette vision des choses.

Je ravale la boule d’angoisse qui remonte le long de ma gorge et me concentre sur l’intérieur du wagon, délaissant les vastes étendues de campagne qui m’indiquent que le trajet touche à sa fin.

Ma tête se tourne vers le bruit d’une cavalcade dans le couloir et un sourire prend naissance sur mes lèvres à la vue de deux enfants qui courent en riant, arrachant des soupirs exaspérés de la part des autres voyageurs et des regards contrits de celle qui doit être leur mère et tente de contenir leur énergie débordante.

Moi, ça ne me dérange pas. J’ai l’habitude, avec sept frères et sœurs, d’être entourée de bruits et de mouvements. Et même si je ne les ai pas vus depuis les fêtes de Pâques, que j’ai passées à la maison, le souvenir de leurs rires et de leurs cris est bien présent dans mon esprit. Mon Dieu que j’ai hâte de les revoir, tous !

Enfin, pas tous : les aînés sont partis de la maison depuis quelques années. Mes sœurs Jeanne et Cécile vivent en Californie, aux États-Unis. Une sombre histoire, dont mes parents ont eu du mal à se remettre, d’ailleurs, parce que Jeanne a même disparu pendant près d’un an, avant qu’elle ne reprenne contact pour nous informer qu’elle avait épousé un type assez bizarre, propriétaire d’une entreprise de commerce de bois. Et quand Cécile a annoncé qu’elle mettait fin à ses fiançailles pour se marier avec le frère du mari de Jeanne, ça a bien failli finir en apocalypse.

Les deux hommes sont plus que surprenants, même si je ne les ai vus qu’en photo. Étant donné la façon dont s’est terminée l’innocente visite de Cécile à Jeanne, mes parents m’ont tout bonnement interdit d’aller les rencontrer. Et même si elles sont désormais mères et heureuses, d’après leurs lettres, je n’irai pas tenter le diable : entre leurs engins à deux roues sortis tout droit des enfers, leurs tatouages qui recouvrent une bonne partie de leur corps et les piercings dont ils sont parés, leurs jeans troués et leurs sempiternels blousons en cuir, ils me font une peur bleue ! Très peu pour moi, définitivement !

J’attrape mon bagage sur l’étagère du TGV, puis entreprends de quitter mon wagon en essayant de ne pas m’étaler sur le quai. Entre mes deux sacs, mon énorme valise et ma jupe trop longue qui entrave mes mouvements, je ne dois mon salut qu’à un aimable papy qui, pris de pitié, m’aide à descendre jusqu’à l’asphalte.

Mon visage se relève sur cette gare que je connais par cœur, pour l’avoir utilisée toute ma scolarité. Une bouffée d’émotion me prend subitement, lorsque je me rends compte que c’était la dernière fois que j’empruntais cette ligne. Le lycée, c’est définitivement terminé pour moi, désormais ! Enfin, si j’ai mon bac !

Repoussant l’idée épouvantable d’un possible échec, je décide de rejoindre le parvis. Avec tout ce que j’ai travaillé, je refuse d’avoir échoué. Évidemment, le niveau de l’école n’est pas des meilleurs et j’ai dû passer l’examen dans la seule filière dispensée par l’établissement : lettres. Et si je suis clairement plus scientifique que littéraire, je suis certaine que mes efforts ne peuvent qu’avoir porté leurs fruits !

De toute façon, je suis acceptée à la Sorbonne. Et Grand-Maman m’a déjà préparé la chambre qu’elle me réserve dans son appartement parisien. Hors de question que je remette en cause mes projets ! J’ai réussi, j’en suis certaine.

Il fait beau et c’est avec un sourire aux lèvres que j’accueille le soleil qui darde ses chauds rayons en cette fin juin. Les parterres de fleurs, soignés comme toujours, inondent les pavés gris de vert, rouge et jaune, des mêmes couleurs dont mes pensées sont parées. L’année scolaire est terminée, les préoccupations sont désormais derrière moi et je suis à présent sereine : deux mois de vacances se profilent, dont j’ai bien l’intention de profiter !

Mon esprit s’évade vers les jolis paysages d’Autriche, où je vais passer les trois premières semaines d’août, avec des camarades, dont Marie-Pierre, ma meilleure amie. Je ne l’ai quittée que depuis trois heures, mais curieusement, elle me manque déjà ! Hélas, elle habite dans le Jura et son train n’est sans doute pas encore arrivé.

Remontant l’avenue Foch, je laisse mon regard s’évader sur les maisons du quartier impérial, dont je ne manque jamais d’admirer les façades. J’ai beau être une Messine pur jus, je crois que je ne pourrai jamais me lasser de l’élégance de ces hautes bâtisses vieilles de plus d’un siècle et qui témoignent encore avec beauté de l’annexion allemande.

Le vieux Metz se découvre déjà et quelques centaines de mètres me suffisent à rejoindre le petit hôtel particulier dont mes parents sont propriétaires. Rien ne laisserait présager de la jolie cour intérieure ni du patio qui se cachent derrière le haut mur gris qui sépare la maison de la rue. Cependant, à peine le portail plein refermé, je m’arrête une seconde pour lever les yeux vers la demeure familiale.

La glycine a fané depuis mai, mais si les grappes de fleurs mauves me manquent un peu, le feuillage qui a remplacé la floraison serpente avec élégance sur les murs crépis aux volets blancs. Les insectes ont envahi la place, les oiseaux dominent les branches les plus élevées et un mince sourire s’épanouit sur mon visage.

Quand la première frimousse apparaît derrière la porte et alerte tous les autres habitants de mon arrivée, je sais que je suis vraiment à la maison.

— Eh ! se met à hurler Bertille. Blanche est là ! Blanche est là !

Son cri strident me fait grimacer d’inconfort et les grognements en provenance de l’intérieur ne laissent aucun doute sur l’agacement des autres. Mais quand Augustin, puis Lothaire, apparaissent à leur tour, les rictus d’énervement font aussitôt place à des sourires francs.

— Eh, salut sœurette ! s’exclame le premier.

— Sœurette ? répété-je, faussement vexée. J’ai un an de plus que toi ! Et toi, ne t’avise pas de l’imiter !

Ma menace provoque un ricanement chez le second, qui me colle deux bises sur les joues. Pas d’effusion, chez nous, jamais : les Leroy ne sont pas expansifs. La faute à une présence religieuse très ancrée dans notre quotidien et qui appelle à une certaine distance physique entre ses membres.

— Content de te revoir, murmure Augustin en saisissant ma grosse valise. Mais je te préviens, c’est un peu tendu à la maison, en ce moment.

J’arque un sourcil, étonnée : la crise de mes deux sœurs aînées s’étant estompée, je ne vois pas bien pourquoi l’ambiance s’est à nouveau dégradée.

J’accroche ma veste fine au vestiaire de l’entrée et m’avance avec précaution dans le couloir qui mène au salon. Le décor familier apaise mon cœur et mon esprit se réjouit de retrouver les tons pâles de blanc, lin et gris clair dont raffole maman sur les murs, les banquettes et les rideaux qui ornent le corridor.

— Qu’est-ce qui se passe ? demandé-je prudemment à Augustin.

Cependant, il a déjà bifurqué dans l’escalier en bois massif et monté trois marches.

— C’est Martin, apparemment.

Je fronce les sourcils, déstabilisée. Mon frère aîné, banquier au Luxembourg, a quitté la maison depuis de nombreuses années et je ne comprends pas bien, sur le coup, en quoi il peut avoir provoqué une nouvelle crise pour nos parents.

— Qu’est-ce qu’il a fait ?

— Si tu savais… me répond Augustin en roulant des yeux.

Je profite d’un temps d’arrêt pour l’interroger du regard, mais celui qu’il déporte sur Lothaire me fait aussitôt comprendre qu’il ne veut pas parler devant notre cadet de quatorze ans. Sujet sensible, donc.

— C’est, hum, compliqué, se contente de répondre Augustin.

Mince, c’est bien ma veine ! Qui va donc pouvoir me renseigner, du coup ? Pas le temps de m’en inquiéter, finalement, parce que maman m’appelle depuis la terrasse arrière.

— Blanche ? C’est toi ?

— Oui, maman !

Laissant là mes deux frères, je rejoins l’extérieur et découvre mes parents installés sous la treille qui entrelace ses ceps au-dessus du salon de jardin en fer forgé, aux épais coussins brodés main.

— Papa, maman.

Leurs sourires à mon arrivée me calment immédiatement, tandis que je me penche pour les embrasser avec tendresse.

Mon père, ancien colonel à la retraite, et son épouse, mère au foyer depuis son mariage, sont l’archétype même du couple de catholiques pratiquants comme le commun des mortels se l’imagine sans doute. Un look on ne peut plus classique, un amour du traditionnel et de la vieille France et un attachement sans borne à une vie basée sur la religion et ses principes.

C’est là-dedans que j’ai été élevée, moi aussi, et j’apprécie cette vie simple, rythmée par les principes et la catéchèse.

— Comment s’est passé ton examen de mathématiques ? s’inquiète papa aussitôt que je m’assois.

Je souris, consciente qu’il est bien plus intéressé par mon bac que par le trajet que je viens de faire.

— C’est ma matière préférée, lui fais-je remarquer. Honnêtement, je vise le 20 !

Rassuré, il se met à opiner du chef. Pourtant, les études auxquelles je me destine, il ne compte pas vraiment sur elles pour mon avenir : un beau mariage, avec un bon catholique, voilà à quoi il aspire pour moi, comme pour chacune de mes sœurs, d’ailleurs.

Attitude rétrograde ? Sans doute pour n’importe qui. Mais dans notre milieu, où la famille est primordiale, la voie des filles est toute tracée, et ce, depuis notre naissance.

J’ai été élevée dans cette optique et ça ne m’a jamais posé de problème. Mais j’avoue que les mariages abracadabrantesques de mes sœurs m’ont un peu déstabilisée. Elles se sont mariées par amour et leurs maris sont athées. Une gageure pour nos parents, presque un crime ! Ça m’a laissée à réfléchir, depuis quelques mois.

— Tu tombes bien, continue mon père, sans se douter de mes pensées. Il faut que nous parlions de ces deux prochains mois.

Je fronce les sourcils, un peu déboussolée par l’accueil. Je suis là depuis cinq minutes à peine et il semble vouloir aborder des sujets bien trop graves pour que je ne m’en inquiète pas immédiatement.

— Eh bien, il me semblait que nous avions déjà établi un programme, amorcé-je prudemment. Vous partez toujours rendre visite à Jeanne et Cécile, non ?

Un doute m’assaille, surtout quand je vois ma mère secouer la tête avec énervement.

— Oui, me rassure-t-elle. C’est prévu depuis bien trop longtemps pour que nous renoncions à notre voyage. D’autant que les billets d’avion ne sont pas remboursables.

Je me garde bien de lui faire remarquer qu’ils ont largement les moyens de ne pas s’en préoccuper, mais je m’abstiens. La tension est palpable, même dans l’air doux du jardin fermé du centre-ville. Et malgré les chants des oiseaux, le bourdonnement des abeilles et la douceur du soleil, une certaine froideur a envahi la maison Leroy.

Au moins, leurs projets n’ont pas changé et je me réjouis que mon joli programme préétabli ne soit pas sur la sellette. Ce voyage en Autriche, j’y tiens particulièrement ! Un moment de joie et de partage entre amis, que j’effectue tous les ans et attends depuis des mois.

— Seulement, reprend maman, les plans ont un peu évolué.

J’arque un sourcil, soudain moins sereine.

— C’est-à-dire ?

— Martin ne viendra pas vous garder.

OK, mais encore ? Là, me voilà complètement perdue.

— Très bien, lui réponds-je. Qui donc, alors ?

— Personne. Nous vous envoyons tous à Noirmoutier, chez Grand-Maman. Pour les deux mois.

J’ouvre la bouche, puis la referme, incapable de dire quoi que ce soit.

— Grand-Maman ? Deux mois ? Mais pourquoi ?

Maman pince ses lèvres, mais le regard qu’elle jette sur mon père ne m’échappe pas. Il y a bien un gros problème, mais ils n’ont pas l’air de vouloir en parler. Sauf que ma curiosité, poussée à vif, me hèle d’en savoir plus.

— Pourquoi Grand-Maman ne vient-elle pas garder les petits ici, dans ce cas ?

Ma voix se veut prudente, vu les non-dits, et je me rends compte que je marche sur des œufs.

— Grand-Maman a l’habitude de passer ses étés à Noirmoutier, dans la maison de famille, tu le sais bien. Elle fuit la chaleur de Paris et encore plus celle de la Lorraine, pour la fraîcheur de l’Atlantique. Elle accepte de vous héberger pendant notre absence, c’est déjà fort généreux de sa part.

Je me garde bien de dire à ma mère que la sienne n’a sans doute pas eu beaucoup à se forcer pour accepter le service : c’est une femme gentille et généreuse, qui aime à passer du temps avec chacun d’entre nous, même si son éloignement ne nous permet que peu de rencontres annuelles.

Mais tout à coup, un doute s’insinue dans mon esprit, quand je me remémore les paroles de maman.

— Nous garder ?

— Oui, vous tous, claque la voix rauque de mon père, me faisant presque sursauter.

— Mais je peux rester seule ici en juillet, tenté-je, puisque ensuite je pars en Autriche en août. Je n’ai pas besoin…

Je stoppe net, alors que le regard sec et sombre du colonel Leroy s’abat sur moi. Mes orteils se recroquevillent dans mes ballerines blanches et une boule se forme dans ma gorge, à nouveau.

— Les plans ont changé. Tu resteras avec tes frères et ta sœur à Noirmoutier, toi aussi. Nous avons annulé ton périple en Autriche.

Ma bouche s’ouvre sur un cri de protestation que je remballe aussi vite sous les yeux meurtriers de mon père.

— Mais pourquoi ? lâché-je cependant. Que ce soit Martin ou Mamie, je…

— Il suffit ! Ta grand-mère ne peut pas s’occuper d’autant d’enfants sans un peu d’aide. Tu la seconderas. C’est acté.

Les bras m’en tombent, tandis que mon monde s’effondre. Certes, il s’agit de mon petit univers bien étriqué de gamine de 18 ans, mais ça n’en fait pas moins mal pour autant. Quid de mon voyage, dont je me réjouissais tant ? Aux oubliettes, volatilisé.

Et d’un coup, la perspective de huit longues semaines, coincée avec mes frères et ma sœur, m’apparaît comme une tragédie. Le peu de liberté que j’espérais, à l’aube de ma majorité, vient de s’envoler aussi sûrement que l’avion de mes parents dans quelques jours.

Mon regard joue du ping-pong entre eux ; cependant, ce que j’y vois ne me laisse aucun espoir. Ils ne reviendront pas sur leur idée et je peux dire adieu aux miennes. Mes poings se serrent et je ferme les yeux : de dépit, mais aussi pour refouler la colère qui point dans mon esprit. Vilaine habitude que je ne dois pas laisser prendre le dessus. C’est mon rôle de fille aînée, de prendre soin de ma famille. Alors je ravale ma déception et chasse tout sentiment autre que l’acceptation, sous peine d’une jolie confession dimanche prochain.

— Je vais aller défaire ma valise, me contenté-je de répondre en me levant de la banquette. Je dois faire quelques lessives avant… notre départ pour Paris.

— En fait, non, me coupe papa. Ta grand-mère est déjà à Noirmoutier, il faisait trop étouffant dans la capitale, ces derniers jours. Vous vous y rendrez donc seuls, sans passer par la capitale.

J’acquiesce, incapable de sortir le moindre son supplémentaire et prends congé. Le cœur lourd et le pas pesant, je monte à l’étage et pénètre dans ma chambre, où j’ai la surprise de retrouver Augustin.

Penché à la fenêtre, il semble absorbé par l’agitation de la rue, mais à sa façon de se retourner dès mon arrivée, je comprends bien vite qu’il m’attendait. Et son sourire franc me fait oublier un instant la déception à peine digérée.

Mes sourcils se froncent quand je le vois se déplacer jusqu’à la porte, mais il se contente de la fermer avec précaution, comme s’il redoutait qu’on entende le bruit de la serrure. Peine perdue, le vieux battant couine méchamment, sans qu’il s’en émeuve, cependant.

— Les parents t’ont dit ? me demande-t-il à voix basse.

— Que nous allions tous à Noirmoutier ? Oui, et je t’avoue que ça ne m’arrange pas.

— Je sais. Désolé pour ton camp.

Je hausse les épaules, parce que de toute façon, en parler ne servira qu’à ressasser de mauvais sentiments. Autant oublier cette déconvenue, plutôt que d’en garder des regrets qui ne m’amèneront rien de bon.

— Par contre, ils n’ont pas dit pourquoi Martin ne venait pas, comme prévu. Tu sais quelque chose ?

Il grimace et le regard qu’il jette vers la porte, ennuyé, titille ma curiosité : lui, il est au courant, c’est sûr !

Il se rapproche encore et se penche vers moi, même si je doute que Lothaire ou Bertille traînent dans le couloir en ce moment. Mais il a l’air de tenir au secret, alors je joue le jeu et tends l’oreille.

— Martin leur a annoncé quelque chose de… terrible. Et ils refusent qu’il vienne ici. Ils refusent même de le voir, d’ailleurs.

— Carrément ? m’exclamé-je, soudain inquiète. Mais pourquoi ?

Il hésite, encore, et là, je deviens angoissée. Je sais qu’il en faut peu pour que les parents lui en veuillent. A-t-il décidé de se marier à une athée, lui aussi ? Pire, quelqu’un d’une autre religion ? De laisser tomber la pratique religieuse ? Les possibilités passent en boucle dans mon esprit. Mais celle qui déboule d’entre les lèvres d’Augustin, je ne m’y attendais vraiment pas…

— Il vient d’acheter un appartement à Luxembourg… avec un autre homme.

L’information me laisse perplexe quelques secondes, avant que je ne capte. Et mes yeux s’arrondissent de stupeur.

— Mais non ? murmuré-je. Tu as dû mal comprendre… Martin n’est pas…

Aucun de nous ne semble vouloir prononcer le mot interdit. Et dans ma tête, c’est un cataclysme ! Martin est… gay ? J’essaie de passer en revue toutes nos années ensemble, mais rien ne me laisse à penser que ce puisse être le cas.

Il est vrai que, de sa vie au Luxembourg, je ne connais pas grand-chose : quelques visites de temps en temps dans son joli petit appartement sur les hauteurs de la ville. Mais pas de présentation de qui que ce soit. Bien évidemment, si l’info est avérée, j’en comprends maintenant les raisons.

La tête baissée, j’essaie d’assimiler la bombe.

Et je ne sais pas quoi en penser.

Mon éducation est stricte sur ce fait : je ne peux pas accepter la situation. Indéniablement. Pourtant, pourquoi cela me fait-il aussi mal dans la poitrine ? J’aime mon frère autant que les autres et savoir que je dois m’en éloigner me lacère le cœur. J’ai mal, terriblement mal. Et même si je n’ai pas d’autre choix, mon esprit se rebiffe, refusant d’abandonner derrière moi un frère que j’adore.

Je relève les yeux vers Augustin, qui n’a pas bougé et m’observe d’un air impassible. Je ne sais pas ce qu’il pense, lui, et je décide de me taire. Parce que si j’énonce mon envie de ne pas couper les ponts avec Martin, il va sans doute m’abreuver de commentaires acerbes et m’en montrer toute l’abomination.

Et ça, pour l’instant, j’en suis incapable.

— Je vais… défaire ma valise.

C’est tout ce que je suis capable de sortir. Et heureusement qu’Augustin s’en contente avant de me laisser seule, parce que des larmes menacent désormais de rouler sur mes joues.

Ravalant mes pleurs, j’envoie un texto laconique pour annoncer la mauvaise nouvelle à ma meilleure amie : ma non-participation au camp d’été, évidemment. Parce que l’autre information, je la garde pour moi. Cela m’étonnerait beaucoup que les parents souhaitent que cela se sache dans notre cercle d’amis et dans la communauté tout entière…

Désemparée, je m’allonge sur mon lit et fixe le plafond d’un air absent, incapable de savoir quel est mon plus gros problème : la bombe sur Martin ? Ou le fait que je vais devoir passer tout l’été avec ma grand-mère, à surveiller des enfants ?

Allez, Blanche, l’égoïsme est un péché : Noirmoutier, ce n’est pas si mal, non ?

 

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