L'envol du papillon

Clara Nové · Chapitre 26 sur 30

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L'envol du papillon

Chapitre 25

 

Blanche

— Tu veux un de mes gâteaux ?

La voix fluette de Bertille me sort de mes pensées morbides, encore une fois. Ou plutôt, de mes idées révolutionnaires. De celles qui me font cogiter depuis deux jours, mais qui ne sont pas assez abouties pour être exploitées.

Je dois partir.

C’est la conclusion à laquelle je suis arrivée. Je veux rejoindre Baptiste. C’est mon objectif. Exit mes études, je n’y pense même plus. Et depuis que papa m’a annoncé que la Sorbonne, c’est terminé pour moi, je suis encore plus déterminée.

Quand il m’a sorti que je n’irai pas à Paris, j’ai cru que j’allais mourir. Mais ça n’a duré qu’une demi-seconde. Là où je pensais m’effondrer, une lueur s’est allumée au fond de mon esprit. Elle s’est mise à grossir, très vite, et a débordé aussitôt, se muant en une volonté de fer, déterminée à ne pas me laisser faire.

Mon rêve d’université n’est pas un problème : je peux faire ça n’importe où. Mais ce projet, c’est tout ce qui me restait pour rejoindre Baptiste. Enfin ça, c’était avant que je ne décide que je le ferais, de toute façon.

— Tu n’en veux plus ? réponds-je.

— J’en ai fait plein ! Je sais que tu aimes les cookies.

Je souris et passe une main tendre dans les cheveux d’or de ma sœur. Ses yeux me supplient d’accepter son offre et même si je n’ai pas faim, j’y consens. Le biscuit bloque dans ma gorge et je dois faire un effort surhumain pour l’avaler. Je tousse, mais une gorgée d’eau plus tard, je peux assurer à Bertille qu’ils sont délicieux.

Elle s’inquiète pour moi. Comme Lothaire d’ailleurs, qui me tourne autour comme un lion en cage, depuis plusieurs jours. Jeunes et innocents, ils n’ont pas tout compris à l’histoire, je crois. Mais ils ont sans doute saisi l’essentiel, même s’ils n’ont pas tous les tenants et les aboutissants.

Ma main passe sur mon front moite. Je n’ai rien osé dire, mais allumer le four, quand il fait 40 degrés à l’extérieur, ce n’est pas l’idée du siècle. Néanmoins, je n’ai pipé mot, pas plus que maman n’a refusé.

Bertille avait besoin de s’occuper les mains, je crois, et me voir m’affamer depuis une semaine la rend nerveuse. C’était, j’imagine, sa contribution à la résolution du problème. Elle ne traite que les symptômes, et encore, mais je ne vais pas essayer de lui faire comprendre les choses. Même si je suis certaine que cette enfant intelligente a saisi sans doute l’essentiel de l’affaire.

Je la regarde s’éloigner vers la cour avant, où mon père a installé un baquet d’eau en zinc, sous un parasol. Et ma sœur s’empresse de s’y plonger avec délectation.

Je souris à la voir si joyeuse, mais nostalgique de cette période bénie où moi aussi, je n’avais d’autre préoccupation que de m’amuser.

Je n’en peux plus de cet enfermement. Et n’importe quelle destination me conviendrait. Un aller-retour aux poubelles du quartier me comblerait presque, j’en suis là.

— On pourrait aller réciter notre chapelet à la cathédrale, Blanche, me propose soudain Augustin. Il y fait frais. Ce serait l’occasion de se ressourcer un peu.

Mon père lève les yeux du magazine catholique qu’il lit, pour nous observer d’un œil inquisiteur. Mais c’est Augustin, et il n’a aucune raison de s’en méfier. Du coup, il nous abandonne bien vite pour se reconcentrer dans sa lecture.

La cathédrale ? Pourquoi pas, après tout ?

J’accepte, et nous nous mettons en route quelques minutes plus tard, accompagnés de Lothaire, qui a décidé de se joindre au groupe. Il est dix-sept heures, mais les rues sont vides. La chaleur écrasante qui plombe la région depuis une semaine déserte le centre-ville, encore plus impacté que la campagne environnante. Les murs captent les rayons du soleil et réverbèrent leur intensité, accentuant la sensation de suffocation.

Heureusement, nous ne sommes pas bien loin et en longeant les rues les plus étroites et les moins exposées, nous rejoignons bien vite l’édifice. Je le connais par cœur, à force d’y venir depuis l’enfance.

La cathédrale St Étienne, dans son manteau jaunâtre de pierres de Jaumont, m’a toujours fascinée. Parfois, je ne viens que pour en admirer les vitraux, magnifiques, avant de repartir sans autre but.

La porte est fermée, sans doute pour maintenir la fraîcheur à l’intérieur. Et je dois dire que ça marche plutôt bien. À peine le battant refermé, ce sont quinze bons degrés de moins qui nous enveloppent. Et d’un coup, je me sens revivre. Pas que la chape de plomb qui enserre mon cœur se soit enlevée, mais la fraîcheur ambiante donne un regain de vitalité à mon organisme surmené.

Comme d’habitude, nous délaissons la nef, bien trop fréquentée par les touristes, pour nous concentrer sur une des petites chapelles adjacentes, du côté droit. L’autel, paré de nombreuses bougies, brille de la présence perpétuelle, tandis que des agenouilloirs nous invitent à nous installer.

Je prends place et commence la première série, à voix basse, pour que mes frères en profitent. Puis Augustin prend le relais, dès le deuxième mystère. Concentrée sur les statues qui nous entourent, je me délecte du calme environnant, me laissant envahir de la sérénité du lieu.

Et quand mon tour revient, dès le dernier Notre Père de Lothaire, j’ai bien du mal à me souvenir du mystère qui suit.

Mais je rattrape le coup, ma boule de buis coincée entre mon pouce et mon index.

À côté de moi, quelqu’un s’installe, mais je n’y prête pas vraiment attention jusqu’à ce qu’il engage la série suivante. Je bugge quelques secondes, avant de me tourner vers lui et je hoquette de stupeur en découvrant Martin.

Il a cessé toute prière et me dévisage avec un sourire si sincère que j’en perds mon latin. Ma main se plaque sur mes lèvres et, sans réfléchir, je saute à son cou pour l’enlacer. Mais il ne me repousse pas. Mieux, il pose ses mains dans mon dos pour me rapprocher.

— Mon Dieu ! réussis-je enfin à prononcer. Mais qu’est-ce que tu fais là ?

Il jette un coup d’œil à Augustin et je comprends à ce moment-là que mon jeune frère n’est pas innocent dans la venue de notre aîné. Il lui a dit que nous serions là, j’en suis certaine. Peut-être même lui a-t-il demandé de venir !

Mon regard fait du ping-pong entre les deux et je deviens folle face à leur silence.

— Sortons, reprend Martin en jetant un coup d’œil autour de nous. Il vaut mieux parler dehors, ici on va déranger tout le monde.

J’acquiesce et lui emboîte le pas avec impatience.

Une seule conclusion : il est venu pour m’aider, je ne vois que ça !

Lorsque la porte se referme sur nous tous, la chaleur nous frappe de plein fouet, mais je n’y prends pas garde. Toute mon attention est rivée sur Martin, que j’observe avec intérêt. Je ne l’ai pas vu depuis des mois, mais à part une légère repousse de barbe de trois jours, il n’a pas changé. Toujours aussi beau, toujours aussi grand, toujours aussi élégant. Et son sourire à nul autre pareil me charme autant que quand il habitait avec nous.

Martin, c’est le grand frère que j’ai admiré par-dessus tout. Intelligent et tolérant, c’est un homme droit, qui a laissé un grand vide dans ma vie quand il a quitté la maison. Et le revoir me comble de joie.

— Tu savais où nous trouver, n’est-ce pas ? amorcé-je.

— Augustin m’a appelé hier, pour que je vous retrouve ici.

Je hausse les deux sourcils, hébétée de la nouvelle. Sérieux ? Augustin semble gêné et je ne sais si c’est parce qu’il est timide face à son aîné, ou honteux de sa décision. Mais moi, je m’en fiche, ne compte que le résultat : Martin est là et je sens, à ses iris clairs et honnêtes, qu’il va m’aider. Mon Dieu, faites qu’il soit là pour ça, et pas pour me sermonner à son tour !

— Tu sais pour…

Je ne sais trop comment présenter les choses et laisse ma phrase en suspens, avec l’espoir qu’il la terminera.

— Baptiste et toi ? Oui, je sais tout.

— Et ?

— Je suis venu te chercher.

Son aveu me laisse pantoise : est-il sérieux, là ? Je n’ose croire à ma chance !

— Qu’est-ce que tu veux dire par là ? insisté-je.

— Que si tu es prête à quitter les parents, je t’emmène. Chez moi.

Abasourdie, j’ouvre la bouche en grand.

— Tu veux dire, là, maintenant, tout de suite ?

— Si tu préfères faire tes paquets, je peux revenir demain. Mais ne prends pas trop de choses, pour ne pas que les parents aient de soupçons. On peut prétexter un pique-nique au plan d’eau pour le sac à dos. Mais c’est tout. Bon, il reste la possibilité aussi que je débarque à la maison, et que nous partions ensemble, à la vue des parents. Mais je t’avoue que je ne suis pas fan de l’idée. Notre dernière entrevue s’est assez mal passée et je n’ai pas forcément envie de réitérer l’expérience.

— Quoi ? Tu me demandes de choisir entre partir tout de suite en laissant toutes les affaires chez nous, ou demain ? C’est ça ?

— C’est toi qui vois.

— Bon sang, Martin, mais pourquoi sommes-nous encore là ? Je me fiche royalement de mes affaires ! Je n’ai besoin de rien, rien du tout ! Emmène-moi loin d’ici !

C’est un cri du cœur qui sort de ma bouche. Un cri d’espoir et de liberté. Sans argent, sans téléphone, il m’était impossible d’envisager une fuite. Mais là, ça change la donne. Martin va pouvoir m’aider à localiser Baptiste et à m’y rendre.

Martin a l’air d’apprécier, parce qu’il acquiesce en souriant. Quand je me tourne vers les deux autres, c’est avec surprise que je les découvre dans le même état d’esprit. Apparemment, ils approuvent et je soupire de soulagement. Mieux, ils me serrent dans leurs bras, à tour de rôle, une pointe d’émotion sur le visage.

— Sois heureuse, murmure Augustin. Je suis désolé. J’ai réfléchi à tout ce que tu m’as dit. Et même si je suis toujours persuadé que ton Baptiste aurait pu t’exprimer son amour sans te toucher, je comprends. Presque tout.

J’arque un sourcil et secoue la tête, amusée. Et mon cœur s’étire de bonheur de retrouver mon frère, à nouveau.

— Qu’est-ce que tu vas dire aux parents ? m’inquiété-je.

— La vérité : que tu es partie avec Martin. Parce qu’il nous surveillait depuis plusieurs jours, et qu’il en a profité pour te proposer de partir avec lui, au sortir de la cathédrale.

— C’est vrai ? m’étonné-je, en interrogeant Martin du regard.

Il opine du chef, sans s’attarder sur les détails. Mais déjà, les deux autres s’éloignent, nous laissant seuls sur le parvis.

Il m’invite à marcher et nous contournons l’édifice, sans doute pour rejoindre sa voiture, sur le parking de l’autre côté.

— Tu savais que j’étais rentrée ? Et que je voulais partir ?

— En effet.

— Tu connais toute l’histoire ? Comment tu sais pour Baptiste et moi ? C’est Augustin qui t’a raconté ?

Il secoue la tête et moi, je n’y comprends plus rien, jusqu’à ce qu’il me désigne une grosse Audi noire garée à une dizaine de mètres.

— Je crois que quelqu’un a très envie de te voir.

Quoi ? Incrédule, je ne comprends rien à ce qu’il me raconte.

Jusqu’à ce que je le voie. Baptiste.

Je cligne des yeux, persuadée que mes sens me jouent des tours. Mais j’ai beau essayer de faire le focus, je le vois toujours. Beau comme un dieu, accoudé à la voiture de mon frère, son sourire arrogant aux lèvres.

Et je m’élance.

Lorsqu’il me réceptionne, je ne fais attention ni au décor ni aux gens qui nous entourent et nous regardent. Ne subsistent que la joie immense de le voir, le bonheur intense de le toucher, la béatitude infinie du baiser qu’il m’offre.

Il me dévore, tandis que je passe mes mains autour de son cou et que je grimpe sur lui tel un singe. Il rit contre mes lèvres, mais ne me repousse pas. Et quand il s’écarte, à bout de souffle, son regard brûlant me percute de plein fouet.

— Putain, Blanche-Neige, tu m’as manqué !

— Manqué ? répété-je. J’ai cru mourir sans toi !

Mon aveu atteint son but : il me serre contre lui avec ferveur, alors que ses lèvres me parsèment de mille baisers légers, comme s’il ne pouvait pas s’arrêter.

— Et si nous rentrions ? suggère mon frère en ouvrant sa portière.

Baptiste saisit ma main, mais au lieu de s’installer sur le siège passager, il s’engouffre sur la banquette arrière avec moi. Et je fonds de le sentir si proche de moi. Enfin.

À peine sa ceinture bouclée, il m’attire à lui et me cale contre son torse solide. Dans mon cœur, c’est la samba. Pourtant, c’est un immense sentiment de sérénité qui prend possession de mon corps. Comme s’il venait de récupérer un morceau qui lui avait été arraché, et que je redevenais enfin entière.

Je savoure avec délectation le baiser qu’il pose sur mon crâne, alors que j’ai posé ma joue sur son pectoral gauche. Mais comme si ça ne lui suffisait pas, sa main relève mon menton, et c’est à nouveau mes lèvres qu’il dévore, de façon beaucoup moins chaste que tout à l’heure. Sa langue m’investit, me goûte, me faisant presque gémir.

Par instinct, je m’en empêche, mais le regard de Martin dans le rétroviseur n’est qu’indulgence et gentillesse. Il sait, il comprend ce besoin impérieux de nous retrouver enfin, après ces jours terribles de séparation.

— Comment as-tu atterri chez Martin ? trouvé-je la force de demander.

La main de Baptiste, qui s’est enroulée autour de la mienne, me donne envie de fermer les yeux, tant la sensation de son pouce sur mon épiderme me fait tourner la tête. Mais j’écoute, avec attention, curieuse de mettre les pièces du puzzle en place.

— J’ai pris le train de Noirmoutier pour rejoindre Luxembourg.

J’écarquille les yeux, éberluée.

— Et ta mère ?

— Elle comptait venir me chercher, mais c’était hors de question. Quand je me suis réveillé, la seule chose qui m’a importé, c’était de te retrouver. Alors j’ai appelé Martin et il a accepté de venir me chercher à la gare. J’habite chez lui, depuis.

— Tu es chez Martin depuis une semaine ?

— Ouais. Mais ne crois pas que je ne voulais pas venir te chercher tout de suite ! C’est ton frère qui a refusé. Il a pris une semaine de vacances pour venir surveiller votre maison. Voir s’il pouvait te parler, au cas où tu ferais une sortie.

— Tu es venu tous les jours ? demandé-je à Martin, en me tournant vers le rétroviseur, où je peux observer son visage.

Il acquiesce, sans cesser de regarder la route. Les rues défilent, sans que j’y prête attention. Nous sommes déjà sur l’autoroute, en direction du nord.

— Oui. Mais j’ai été bien content quand Augustin a appelé pour convenir d’un rendez-vous aujourd’hui. Je n’avais plus de congés à poser.

Je ris devant son air espiègle. Et je fonds de bonheur.

J’ai retrouvé Baptiste.

Je ne sais pas de quoi sera fait l’avenir. Ni ce que nous ferons pour arranger les choses. Mais Martin est là. Il ne nous laissera pas tomber.

 

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