L'envol du papillon
Chapitre 14
Baptiste
Quatre jours qu’elle ne m’a pas adressé la parole. Quatre jours qu’elle me fuit encore plus qu’avant. Quatre jours qu’elle m’évite comme la peste.
Les yeux rivés sur l’écran de mon PC, je regarde d’un œil distrait les images défiler, sans y faire vraiment attention. Fatalement, il me faut moins de cinq minutes pour me faire tuer. Je pousse un soupir à fendre l’âme et me rencogne dans le fond de mon fauteuil, vaincu. Pas par la partie virtuelle à peine entamée et qui n’a pas duré bien longtemps. Non, par celle bien réelle dans laquelle je m’empêtre avec Blanche.
Un coup d’œil en bas de mon écran pour me rendre compte qu’on est déjà le 18 juillet, que je suis là depuis trois semaines, et que je n’ai pas ouvert un cahier. J’vais me faire tuer. Pourtant, rien ne me décide à réviser, rien. La vérité, c’est que je déteste mes études de droit. J’ai horreur de ça. Encore une chose qu’on m’a forcé à faire, et qui ne m’intéresse pas. Le seul avantage du truc, c’est cet appartement parisien, payé par mon beau-père, et qui m’a permis de fuir la maison familiale.
Un ricanement m’échappe, que je ne peux réprimer, quand le mot « familial » me frappe de plein fouet. Famille : peut-on appeler ce rassemblement de trois personnes ainsi ? On pourrait croire que j’en forme une avec ma mère, et que Henry s’est greffé dessus. Mais en fait, rien de tout cela : c’est moi la pièce rapportée, c’est moi la pièce en trop dans le modèle idéal de mon beau-père. Et ma mère a fini par partager cet avis, je crois.
Je me recadre sur l’appart, auquel je vais devoir dire adieu si je ne réussis pas mes exams. Fait chier ! Je ne peux pas repartir à Tours avec eux, j’en mourrai, je crois.
Tu sais ce qui te reste à faire, Baptiste !
Plus facile à dire qu’à faire. Dans un geste las, je saisis un de mes cahiers de cours, et l’ouvre à la première page, une de celles où je prenais encore des notes en amphi. Je n’ai même pas utilisé la moitié des feuilles disponibles. Putain, va falloir que je contacte quelqu’un pour avoir la suite. Pas Simon, il n’est pas plus sérieux que moi, si ce n’est pire, vu que son principal boulot est de fournir toutes sortes de substances illicites à qui le lui demande.
Mon esprit passe en revue mes camarades de classe. Un visage s’impose, celui d’une jolie brune major de promo qui doit avoir des carnets de cours bien remplis, peut-être retapés en fichiers Word prêts à l’emploi, avec de jolies couleurs et des titres soulignés. Comment elle s’appelle, déjà ? Je fais défiler mes contacts sur mon téléphone, avant de m’arrêter net quand je me souviens d’un détail qui va avoir toute son importance : je l’ai baisée. En février ou mars, impossible d’être plus précis. Et vu que je ne l’ai jamais rappelée, autant faire une croix sur cette possibilité.
D’un geste rageur, j’efface le nom et le numéro, qui ne me serviront plus à rien. Puis je balance le portable sur le lit en poussant un soupir théâtral. Mes mains saisissent mon cahier et je me mets à lire la première page. Je verrai plus tard pour le reste : si j’apprends et que je retiens déjà ces quelques pages, ce sera un miracle !
Bordel, qui est-ce que j’essaie de leurrer ? Moi ? Je n’y arriverai pas ! Je peux dire adieu à ma vie parisienne et à mon indépendance ! De toute façon, ça n’en est pas. Je suis dépendant du fric d’Henry.
Je suis lamentable.
Les mots dansent sur mes rétines, me narguant de leurs définitions compliquées, de leur utilisation sérieuse, de leur signification obscure. Je n’y comprends rien.
Accroche-toi, putain !
Mais j’ai beau lire le premier paragraphe plus de cinq fois, mon cerveau n’imprime pas. Une envie sourde d’envoyer valdinguer le livre me prend, que je réprime dans un dernier sursaut de lucidité.
Soudain, un ding caractéristique de l’arrivée d’un message achève de me désintéresser complètement du cours. Je rejoins mon lit et m’allonge à plat ventre pour attraper le téléphone, qui s’est coincé entre l’oreiller et le mur, et je déverrouille le clavier. Voilà une distraction qui tombe à pic !
Mais je fronce les sourcils en me rendant compte qu’il ne s’agit absolument pas d’un pote parisien ni de mon fournisseur d’herbe officiel, à qui j’ai pourtant demandé de me ravitailler par courrier au plus vite.
Mon cerveau met deux secondes à resituer le prénom qui s’affiche à l’écran : Martin, le frangin des Leroy. J’hésite un instant à ouvrir le message, qui est peut-être destiné à Blanche, mais me décide assez vite à en découvrir le contenu. Après tout, c’est mon portable, et s’ils veulent l’utiliser pour communiquer, je ne vais pas me mettre à l’écart moi-même ! J’ai un projet bien précis avec Blanche et ce rôle d’intermédiaire est primordial si je veux l’attirer dans mes filets.
Bonjour Baptiste,
J’ai de bonnes nouvelles pour Blanche ! Elle est à nouveau tata ! La petite Lucy est née cette nuit. Je lui joins quelques photos envoyées ce matin par l’heureux papa. Je l’appellerai ce soir, si ça te va. Là, je file, je suis déjà en retard au boulot ! Merci !
Martin.
Je cligne des yeux, incrédule. Pas à cause de la teneur du message : j’imagine qu’il s’agit de l’une des deux sœurs aînées, celles qui habitent aux États-Unis, si j’ai bien compris. Non, ce sont les photos qui me font ouvrir les yeux en grand. Si les deux premières sont classiques, un nouveau-né fripé dans un lit en plexi caractéristique d’une maternité, les secondes me font halluciner : un type tient la gamine dans ses bras, un grand sourire aux lèvres, les yeux brillants de fierté et la mine d’un mec qui vient de conquérir le monde. Sauf qu’en lieu et place du gars classique bien sous tout rapport auquel je m’attendais, ce sont des tatouages, des piercings et un crâne à moitié rasé qui me font face.
Il est beau mec, rien à dire, même si juger le physique des autres membres de mon propre sexe n’est pas mon kiff ; mais son style est à des années-lumière de ce que j’imaginais pour une des filles Leroy. Et quelque part, si l’une des sœurs de Blanche a pu épouser un type dans ce genre-là, il y a peut-être un espoir pour moi ?
Quelques clichés plus loin et je découvre le visage de la nouvelle maman : une belle blonde qui ressemble comme deux gouttes d’eau à la mienne. La mienne ? J’ai vraiment pensé ça ?
Repoussant l’idée, je me concentre sur une autre fille, qui est sans doute la deuxième sœur, et qui a l’air plus âgée. Et là encore, le type qui la tient par l’épaule n’a rien du gendre idéal. Pas de piercings, mais des tatouages par dizaines, et un air brut et sauvage qui ferait presque peur, s’il n’y avait ce sourire franc posé sur le nourrisson que porte sa femme.
Putain. Je ne connais pas l’histoire de cette famille, mais ça n’a pas dû être de tout repos pour les parents Leroy quand les filles aînées se sont mariées.
Sur le coup, je me demande ce que ça veut dire pour moi : est-ce que ça va me griller totalement auprès de ses vieux ? Ou est-ce que je vais leur sembler presque normal ? Bon, faudra que je planque le tatouage que j’ai fait faire sur ma hanche, et dont personne ne connaît l’existence, mais…
Bordel ! Atterré, je secoue la tête : pourquoi je pense à des présentations officielles, moi ? Je veux juste baiser Blanche, pas l’épouser !
Je me relève brusquement, alors que mon objectif premier vient de réapparaître dans ma tête. Il est temps que je saisisse ma chance ! J’ai là un excellent moyen d’aller voir l’objet de mes fantasmes, qu’est-ce que j’attends ?
Le temps de vérifier que le couloir est vide et je franchis le mètre qui me sépare de la chambre d’en face. Mes trois petits coups sur le bois, que je pensais trop discrets, portent néanmoins leurs fruits, lorsque le battant s’ouvre.
Une fraction de seconde, la belle blonde locataire des lieux cille, mais se reprend d’un geste nerveux de ses doigts le long de sa tresse.
— Baptiste, qu’est-ce que tu veux ?
Son ton froid et un peu hautain ne m’atteint pas. Je sais qu’elle bluffe, qu’elle tente juste de se donner une contenance, et de me garder à distance. Mais ça ne prend pas, avec moi : ses gestes nerveux trahissent son embarras, voire son effervescence à me voir. Ses épaules se carrent, son menton se relève, dans une volonté évidente de me faire croire qu’elle gère. Mais sa façon de frotter ses cuisses l’une contre l’autre, alors que ses tétons pointent sous sa robe en coton blanc, trahit son envie : elle est contente de me voir, ou du moins son corps l’est, même si elle essaie de gruger son esprit.
Bien, bien ! Bon point pour moi !
— Moi, rien, minimisé-je. Mais Martin t’a envoyé des photos.
Elle fronce les sourcils, d’un mouvement absolument adorable. Bordel, pourquoi est-ce que je trouve ça mignon, moi ?
— Des photos ?
— Ouais, il semblerait que tu aies une nouvelle nièce depuis cette nuit.
— Oh, Mein Gott ! s’exclame-t-elle en me prenant le bras. Entre.
Je n’ai pas le temps de réagir qu’elle m’attire dans la pièce et referme la porte derrière elle. Je hausse un sourcil alors qu’elle se plante devant moi, un grand sourire aux lèvres et les mains tremblantes.
— Ben montre-moi ! s’impatiente-t-elle.
Son attention entièrement tournée vers le téléphone qu’elle m’arrache des mains, elle m’ignore. Et ça me gave grave, parce qu’à peine l’appareil entre les doigts, son regard est happé par les images qu’elle fait défiler.
— Mon Dieu ce qu’elle est jolie ! Et qu’est-ce qu’elle ressemble à ma sœur !
— Vaut peut-être mieux, fais-je remarquer. Ton beau-frère est un peu… spécial.
Je me garde de rappeler que le mec est très beau, par contre. Parce que quelque part, je suis méchamment jaloux de l’intérêt qu’elle semble porter au cliché sur lequel elle s’attarde. Certes émouvant, mais… dérangeant pour mon égo. C’est un homme, pas un gamin comme moi. Sans doute près de la trentaine, ou peut-être même plus.
— Il est plus vieux que ta sœur ? m’avancé-je à demander.
Blanche relève enfin les yeux vers moi pour abandonner le type aux cheveux longs et aux yeux bleu océan.
— Oui, il a huit ans de plus qu’elle. Mais… j’imagine que quand on tombe amoureux, ce n’est pas le genre de détail qui change grand-chose. Au moins, il sait ce qu’il veut, à trente-cinq ans. Et il rêvait d’être papa.
Voilà un désir que je ne ressens pas du tout. Mais je n’ai que dix-neuf ans, et c’est sans doute normal que je n’en éprouve pas le besoin. Et puis, vu mon expérience de la famille, je ne crois pas avoir envie de gâcher la vie d’un gamin qui n’a pas demandé à naître.
Mes yeux se reportent sur la belle blonde, qui a repris le défilé des clichés, sans plus s’intéresser à moi.
— T’en veux, des gosses, toi ?
Putain, pourquoi je lui ai demandé ça, moi ? Mes mains me démangent d’avoir envie de me donner des baffes, mais je les oublie bien vite en avisant le visage radieux de Blanche.
— Pas maintenant, je me trouve trop jeune. Je veux continuer mes études. Mais après, oui, j’en ai envie.
Je tente de réprimer une grimace, mais le gloussement qui s’échappe des lèvres de la blonde m’avertit de mon échec lamentable.
— Pas toi, apparemment.
J’ouvre la bouche pour acquiescer, mais la referme aussitôt. Si je nie, je vais passer pour le connard de service, et ça ne va pas aller en ma faveur.
— J’en sais rien. Je ne me suis jamais posé la question, en fait.
Et c’est la stricte vérité. Je m’étonne moi-même de ma sincérité, sur l’instant.
— Tu es jeune, confirme Blanche dans un sourire. Et les hommes comme toi ont sans doute d’autres projets, j’imagine.
Son sous-entendu me fait froncer les sourcils, et je penche la tête sur le côté pour mieux la voir.
— Les hommes comme moi ? répété-je. Tu veux dire quoi par-là ?
Ses joues se parent de rouge et elle se met à se dandiner sur ses pieds, comme gênée.
— Tu n’as pas vingt ans, précise-t-elle. J’ai pas mal observé les jeunes de ton âge, et ils ne pensent qu’à… s’amuser. Draguer… batifoler ?
Ainsi c’est comme ça qu’elle me voit : un serial baiseur. Je ne sais pas ce qui me fait le plus mal : qu’elle m’ait catalogué aussi vite ou qu’elle ait vu juste. Parce que c’est ce que je suis, au final : un collectionneur de petites culottes, un dragueur invétéré qui chope, qui tire et qui se casse.
— T’es plus jeune que moi, lui fais-je remarquer dans un grincement de dents. Pourquoi tu dis « de ton âge » ?
Elle se contente de hausser les épaules, ce qui m’agace encore plus.
— On n’a pas les mêmes aspirations, dans la vie, Baptiste. Tu veux t’amuser, mais moi, j’envisage les choses autrement.
— C’est-à-dire ?
— Faire quelques années d’études, puis me marier, avoir des enfants.
Je lève les sourcils, même si je ne suis pas vraiment étonné : elle a été élevée comme ça, après tout. Comment la blâmer de vouloir reproduire un schéma qui lui semble juste ? Sauf que moi, je n’ai aucune chance face à ses envies ! La pécho ? Même pas en rêve, en fait ! Je me fais des illusions !
— Alors c’est ça, ce que tu veux ? Attendre le bon pour coucher ?
Mes lèvres ont craché un fiel que je ne pensais pas lui adresser si brutalement. Et comme je me doutais, ses yeux s’écarquillent d’étonnement. Pourtant, elle ne m’agresse pas, ni ne tente de se défendre vis-à-vis de mon ton incisif. Non, comme d’habitude, elle gère et me répond d’un air calme.
— Tu ne peux pas comprendre ! Mais ce n’est pas grave, je ne t’en veux pas. Je me doute que…
Je ne la laisse pas terminer : comblant le mètre qui nous sépare, je saisis son avant-bras et la tire vers moi. Mon geste brusque la fait pousser un cri de stupeur, qu’elle réprime bien vite en jetant un coup d’œil vers la porte. Elle a peur que quelqu’un nous surprenne ensemble dans une pièce fermée. Putain, c’est ridicule !
J’accentue ma pression sur sa peau, en prenant soin de ne pas lui faire mal, et colle son corps au mien. Elle tressaille et essaie de se dégager, mais je ne la lâche pas. Excédé par sa manie de me repousser, et vexé de n’être à ses yeux qu’un gosse, je prends la décision la plus rapide de toute ma vie : j’abats mes lèvres sur les siennes.
J’ai envie de force, pas de douceur, pour lui faire comprendre ce que je ressens au fond de moi : une envie d’elle, qui vire à l’obsession depuis plusieurs jours. Mais conscient que je risque de surtout lui faire peur, je réprime mon besoin de brutalité. J’occulte mon désir de mordre sa lèvre inférieure, d’investir sa bouche de ma langue qui s’impatiente de la goûter. Et je me contente d’un baiser chaste, qui, loin de me combler, me frustre totalement.
De toute façon, elle ne va pas tarder à hurler !
Sauf qu’au lieu de se dégager, elle se met à bouger ses lèvres contre les miennes. D’abord timide, à peine perceptible, elle s’aventure à ouvrir légèrement la bouche. Je brûle d’y enfoncer ma langue, mais de peur qu’elle ne fuie, je me contente de la laisser glisser à la commissure de ses lèvres, d’un geste à peine effleuré.
Mes mains se posent sur ses hanches, et j’approfondis le contact en la tirant davantage vers moi. J’essaie de faire en sorte qu’elle ne sente pas l’érection monstrueuse que ce rapprochement vient de faire naître dans mon boxer, mais j’ai beau faire, impossible qu’elle y échappe. Et je me demande, sur l’instant, si ça va mettre un terme brutal à ce baiser aussi jouissif qu’inattendu ! Bordel, si j’avais su que je parviendrais à ça ce matin !
D’un coup, je tressaille quand je sens une petite main hésitante se poser sur mon flanc. Oh, rien d’osé ! C’est à peine perceptible. Mais pour une fille comme Blanche, j’imagine que c’est le truc le plus hot qu’elle ait jamais fait.
À bout de souffle, je m’écarte à regret et plonge mes iris noirs dans l’azur des siens.
— Je ne suis pas un gamin, Blanche-Neige. Je sais ce que je veux, et ce que je veux, c’est toi.
Un soupir passe la barrière de ses lèvres, et elle secoue la tête d’un air las.
— Et moi, ça ne m’intéresse pas.
Je fronce les sourcils, décontenancé.
— Ça, c’est ce que tu dis. Mais je n’ai pas rêvé ce qui vient de se passer. Tu m’as embrassé aussi.
Elle ferme les yeux, comme si elle souffrait. Et quelque part, je crois que c’est un peu le cas, dans sa tête. Dois-je renoncer ? Ou au contraire persévérer ? Je n’en sais plus rien. Je suis si près du but ! Elle me veut, aucun doute !
— C’est mal, susurre-t-elle.
— Tu en as envie.
— J’en ai envie.
— Alors laisse-toi aller ! Qu’est-ce qui te fait peur ? C’est parce que c’est… ta première fois ?
Elle rouvre les paupières et je me morigène de m’être autant avancé : d’une, il y a un gouffre entre un baiser et une baise en bonne et due forme. De deux, elle n’a probablement pas envie de discuter d’un sujet aussi scabreux pour ses oreilles chastes. Bordel, j’ai un peu oublié que le cul, ils n’en parlent sans doute pas. Sujet interdit, vade retro, Satanas !
Pourtant, sa réponse me fait hausser un sourcil d’étonnement.
— Tu parles de perdre ma virginité, c’est ça ? Non, ce n’est pas ce qui me fait peur.
Merde, elle parle de ça comme de sa prochaine liste de courses, là ! J’étais persuadé qu’elle allait me chasser à coup d’eau bénite, moi, non pas de se mettre à parler d’un sujet plus qu’intime.
— Je ne dis pas que ça ne m’effraie pas un peu, précise-t-elle. Comme toutes les filles, j’imagine. Mais ne crois pas que ce soit ça qui me préoccupe.
— Non ?
— Non. Juste que… se donner à quelqu’un nécessite une confiance absolue, et l’envie de fonder une famille. Ce que nous n’avons pas, Baptiste. Alors non, si c’est ce que tu attends, ça n’aura pas lieu. Je ne peux pas nier que j’ai envie de toi. Mais je ne peux pas céder, c’est tout. Je ne te demande même pas de comprendre, juste d’accepter.
Ma bouche s’ouvre sur une réponse muette. Bordel, c’est n’importe quoi !
— Tu ne veux pas coucher avec moi alors que tu en as envie ? Mais c’est…
— Laisse tomber, Baptiste !
— Certainement pas ! la contredis-je, frustré. Quel mal y a-t-il si on le veut tous les deux ? Putain, comment veux-tu que je renonce, alors que tu viens de me l’avouer ? Non, c’est non ! Je vais te faire changer d’avis, tu vas voir !
Elle s’écarte, et recule d’un pas. Son visage s’est refermé, l’instant intime s’est échappé.
Et moi, mes poings se serrent de rage. C’est n’importe quoi ! Je tends un bras pour la ramener vers moi à nouveau, quand, dans un réflexe, je renonce au dernier moment : la porte s’ouvre sans crier gare, et les deux frangins de Blanche pénètrent dans la pièce.
— Eh ! Blanche ! Les vélos sont prêts ! Tu viens ?
Augustin stoppe net, percuté par Lothaire dans son dos. Mais il n’y fait pas vraiment attention, et ses iris se mettent à osciller entre sa sœur et moi. Alerte !
— Baptiste ? Qu’est-ce que tu fais dans la chambre de ma sœur ?
Le ton est un peu sec, presque agressif et le masque du frère protecteur, si bien décrit dans les livres de romance de ma mère, s’imprime sur ses traits fins.
— Baptiste a reçu un message de Martin, pour nous ! Cécile a accouché ! Regarde, il y a plein de photos !
Blanche est plus rapide que moi. Quittant son coin, elle se rapproche de son cadet, et lui colle sous le nez les clichés reçus tout à l’heure. Et par magie, Augustin se désintéresse de moi.
— C’est pas vrai ? s’exclame le blond en écarquillant les yeux. Mince, c’est génial ! Et ce prénom, il est très beau. Tu ne trouves pas ?
Il saisit mon téléphone et fait défiler les photos à son tour. Blanche s’accroche à son bras, et se met à commenter la bouille de la gosse, en m’ignorant totalement. Je sais ce qu’elle fait : elle sauve la situation. Et sur le coup, je ne sais pas si j’en suis heureux, ou carrément énervé.
Je me donne l’impression d’être un sujet honteux, un détail à ne pas mettre en lumière. Je sais qu’elle a raison, et que si notre rapprochement se savait, ce serait la merde. Mais quelque part, ça me frustre.
— C’est chouette, conclut Augustin en passant mon portable à Lothaire, qui patiente gentiment en arrière, près de la porte.
Blanche me jette un coup d’œil furtif, mais ne s’attarde pas.
— Je pense que les parents préviendront Mamie.
Elle marque une pause, semble hésiter, mais reprend en fixant son cadet dans les yeux.
— J’aimerais autant que vous ne parliez pas du fait que Martin m’envoie des messages par l’intermédiaire de Baptiste… Nous ne sommes pas censés être en contact avec lui, alors…
Elle ne termine pas sa phrase et se contente de l’implorer du regard. Il cille, il hésite, je le vois bien. Je ne sais pas ce que ce Martin a fait pour se retrouver mis à l’écart, mais ça semble assez grave pour mériter une punition plutôt difficile. Enfin, c’est à voir : si ça se trouve, vu la famille particulière, c’est complètement disproportionné !
— Lothaire et moi, on ne dira rien.
Il s’avance pour son jeune frère, qui se contente de hocher la tête en guise de soumission. Mais je sais sur l’instant qu’il ne reviendra pas sur sa parole. Ce type est bien trop droit dans ses baskets. Enfin, s’il en avait. Là, ça ressemble surtout à des sandales de pénitent en cuir brun, qu’il faudrait me payer une fortune pour porter.
— Et cette balade en vélo ? reprend soudain Blanche dans un grand sourire.
Les deux garçons acquiescent, faisant mine de quitter les lieux.
Mais c’est trop facile, merde, de me planter comme ça ! Blanche ne peut pas s’en sortir à si bon compte, pas après ce baiser ! Hors de question que je renonce à elle ! Et ça n’a fait que renforcer ma détermination à la conquérir !
— Attendez, je viens aussi ! interviens-je en leur emboîtant le pas.
— Tu nous accompagnes ? répète Augustin, qui se retourne vers moi.
— Ouais, pourquoi pas ?
— Et tes révisions ?
J’esquisse un vague geste de la main, en souriant de toutes mes dents.
— J’arrête pas de bosser ! J’ai droit à une petite distraction, non ? Un peu de plaisir, ça ne fait de mal à personne, si ?
Mon allusion tout sauf subtile échappe aux deux gars, qui paraissent ravis de ma décision.
Blanche ? Elle a pâli.
Peu importe. Je suis désormais déterminé.
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