L'envol du papillon

Clara Nové · Chapitre 28 sur 30

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L'envol du papillon

Chapitre 27

 

Blanche

Je grogne quand le bras sur lequel je reposais s’écarte, et que ma tête retombe sur l’oreiller. Rien de brutal, néanmoins : Baptiste prend garde à ne pas me perturber, même si c’est finalement raté.

— Où est-ce que tu vas ?

Il s’assied sur le lit, dans toute la splendeur de sa nudité, prenant tout le temps de faire craquer ses épaules larges, en tendant ses bras au-dessus de sa tête. Le spectacle est grandiose, mais achève de me réveiller tout à fait.

Accoudée contre le matelas, j’admire la perfection de mon homme, oubliant un peu la question que je viens de lui poser.

— J’ai un entretien.

Je hausse un sourcil, pas très sûre de la signification de ses paroles.

— Un entretien… comme entretien d’embauche ?

— Ouais, pas automobile. J’en ai pas encore.

Il ricane, tandis que je prends conscience de ce qu’il vient de confirmer. Cette fois-ci, je suis bien réveillée, malgré la nuit courte que nous avons passée. Nous nous sommes couchés tôt, mais les heures nous ont surtout servi à nous redécouvrir, après cette séparation forcée.

Je ne regrette rien. Fatiguée, mais comblée, et ça n’a pas de prix.

Cependant, je m’inquiète soudain pour Baptiste : il ne m’a pas parlé de ce rendez-vous professionnel. Il faut dire qu’à part nous perdre l’un dans l’autre, nous n’avons pas vraiment parlé. Ce matin, c’est retour à la réalité, apparemment.

Je remonte le drap sur mes seins et m’assieds dans le lit, pour le regarder se lever. Son corps tout en muscles secs me happe quelques secondes, comme si son habillage était le spectacle le plus fascinant du monde.

— Tu… veux trouver un travail ?

— C’est l’idée.

Mon Dieu ce qu’il est agaçant ! Mais le sourire en coin qu’il me lance en tournant la tête, par-dessus son épaule, me fait aussitôt redescendre d’un cran. Il a cette capacité, énervante et contradictoire, à me calmer, rien qu’avec son air indolent et charmeur, dont il sait se servir avec habileté.

— Et tes études ?

Jusqu’à nouvel ordre, il révisait, pour ses rattrapages à Paris. Mais tellement de choses ont évolué depuis une semaine !

— Je n’y retournerai pas, claque-t-il en enfilant une chemise à manches courtes que je ne lui connais pas. Je laisse tomber. D’une, parce que je déteste le droit. La seule raison qui me faisait réviser était de garder l’appart’ à Paris. De deux, parce que de toute façon, j’ai pas donné de nouvelles à ma mère depuis sept jours. Ça m’étonnerait beaucoup qu’elle ait l’intention de continuer à me payer un logement pour le plaisir. Et rentrer à Tours, c’est hors de question.

J’esquisse un rictus ennuyé en ramenant mes jambes contre ma poitrine.

— Ça m’embête que tu…

— Chut, me coupe-t-il. Je n’irai nulle part ailleurs qu’ici, OK ? J’étais pas fait pour les études, de toute façon. On va dire que les circonstances ont accéléré les choses. Au lieu de végéter encore une année dans la capitale pour rien, je prends de l’avance. Je n’aurais jamais eu ma deuxième année, même si par miracle j’avais réussi mon rattrapage de la première. Donc aucun regret.

J’analyse ses paroles, en essayant de peser le pour et le contre. Mais un goût amer persiste sur ma langue, alors que je me dis que je suis la cause de ses échecs. Mince, les études, c’est important…

— Ne commence pas à te morfondre pour ça, grogne-t-il en me faisant face. J’ai envie de bosser. Pour nous deux.

Je grimace, indécise.

— Hum. Pourquoi j’ai l’impression de me retrouver dans le même schéma qu’à la maison ?

— Oh, mais tu ne vas pas jouer à la femme au foyer ! rit-il. Va falloir qu’on mette ton avenir sur la table. J’imagine que la Sorbonne, c’est de l’histoire ancienne ?

— Oui, admets-je. Les parents me l’ont déjà fait savoir.

— OK, mais c’est pas la seule fac au monde. Je sais que ce n’est pas pareil, et beaucoup moins prestigieux, mais j’imagine qu’il y en a à Metz, ou à Nancy ? Peut-être même ici, à Luxembourg, si tu peux y prétendre ?

Je n’en sais rien, mais il a raison au moins sur les deux premières. Certes, les cours commencent dans moins d’un mois, mais il reste toujours des places avec les désistements de dernière minute.

— Comment je suis ?

Je me reconcentre sur mon petit ami, pour l’observer avec attention : un magnifique chino beige, une chemise blanche cintrée, à la coupe moderne, et une paire de chaussures en cuir italien superbes.

— Où est-ce que tu as déniché tout ça ?

— C’est à Sébastien. On fait à peu près la même taille. Sauf pour les chaussures, grogne-t-il dans une grimace. Il fait une pointure de moins que moi. Mais pour une heure, ça ira. Enfin, j’espère.

Je souris, amusée, tandis que Baptiste tente de faire bouger ses orteils dans ses derbys trop serrés. Néanmoins, il est époustouflant. Même ses mèches un peu lâches sur son front ajoutent à son aura solaire.

— Tu postules pour quoi ?

— Agent de sécurité, dans la banque de ton frère. C’est lui qui m’a filé le tuyau. Ils cherchent des gars solides, mais qui présentent bien, pour ne pas faire peur aux clients non plus. Je suis parfait pour le boulot, non ?

Il écarte les bras en grand.

— Tu es parfait, tout court, répliqué-je dans un rire.

À mes mots, son regard se fait plus sombre et une ombre passe dans ses iris chocolat.

— Bordel, quand tu me dis ça, j’ai juste envie de me recoucher et de te montrer que c’est vrai. Ne me tente pas ! Je ne suis déjà pas en avance.

Il ponctue son discours enflammé en se penchant sur le lit et en m’offrant un baiser tendre qu’il fait durer plus que de raison.

— Rien qu’à imaginer ce qu’il y a là-dessous, je bande, miss. Heureusement qu’il y a vingt minutes de trajet en bus, sinon j’aurais l’air fin en me présentant comme ça à l’entretien.

J’avise la bosse dans son pantalon, en me demandant encore comment je peux engendrer pareille réaction chez un homme comme lui. Je ne suis pas moche, loin de là, mais j’ai si peu d’expérience que je dois être d’un ennui magistral, même si les cours de monsieur portent plutôt vite leurs fruits.

— Attends je me lève !

— Pas la peine, reste au lit. J’en ai pas pour longtemps.

Pas le temps de le contredire, qu’il a déjà fui la chambre et que le bruit de la porte d’entrée retentit.

Mon crâne se rencogne contre le mur et je ferme les yeux. Tous ces changements me font tourner la tête, même si je sais que ce n’est que du positif et rien que ça.

Je n’ai plus envie de dormir et je me décide à me lever. Cherchant à tâtons par terre, j’attrape le big t-shirt acheté hier avec mon frère, l’enfile et sors de la chambre.

Dans la cuisine américaine, moderne et pratique, je retrouve Martin, assis sur un tabouret de bar, un café à la main.

— Hello ! le salué-je avec hésitation.

Il lève les yeux de son portable et les pose sur moi. Souriant, comme toujours et visiblement heureux de me voir. Dans son costume sur mesure, il en jette. Et je me prends à me dire que mon frère est un des plus beaux hommes que je connaisse.

— Où est Sébastien ?

— Déjà parti. Il commence à huit heures, tous les jours.

— Et toi ?

— Dix, à l’ouverture au public. Enfin à peu près. Quand tu es cadre, t’as pas vraiment d’horaires. Par contre, je ne rentre jamais avant vingt heures. Ça a le don d’agacer Sébastien.

Je souris et m’installe sur le tabouret d’en face, en tirant sur les pans de ma chemise de nuit. Je n’ai pas l’habitude de montrer mes jambes, même si c’est à mon frère.

Il pose son téléphone et se met à me fixer, comme si je détenais les secrets de l’univers.

— Si tu veux un café, sers-toi.

J’acquiesce, jetant un coup d’œil furtif à la machine qu’il me désigne du pouce, mais reviens vers lui. Tout cela me semble tellement bizarre que je ne sais plus trop quelle est ma place. Dans le lit de Baptiste, certes, ça, c’est acté. Mais le reste ?

— Je t’ai préparé des numéros de téléphone à appeler, lance-t-il soudain.

La feuille calligraphiée à la main qu’il me tend me fait foncer les sourcils.

— Ce sont les numéros de personnes susceptibles de t’aider à trouver une place à l’université. J’ai fait jouer mes relations.

— Waouh, gémis-je. Mais quand est-ce que tu as réalisé ça ?

— La semaine dernière, avec Baptiste. Tu sais, il est peut-être jeune, mais il a la tête sur les épaules. Il a pensé à tout.

J’en suis d’autant plus étonnée. Baptiste ? Sérieux ? À la réflexion, oui. Il est loin du jeune homme arrogant et paumé dont il avait l’air il y a de cela deux mois. Peut-être avait-il seulement besoin de trouver sa voie. Et je me plais à croire, sur l’instant, que j’ai été un vecteur de son changement.

— Tu sais, reprend Martin sur un ton plus bas. Vous êtes jeunes et…

— Et ?

— Et si à un moment ça ne marche plus entre vous, je veux que tu saches que ça ne changera rien pour moi. Tu peux rester aussi longtemps que tu veux, même si vos chemins se séparent. Je voulais que tu saches que quoi qu’il arrive, je serai là. Que tu sois en duo ou en solo.

Les larmes me montent aux yeux et je ne me retiens plus. Je saute au bas de mon tabouret, fais le tour de l’îlot central et passe les bras autour de Martin, que je serre de toutes mes forces.

— Merci, parviens-je à hoqueter entre deux sanglots. Je t’aime.

 

Mes sandales claquent sur le carrelage du hall et je grogne en cherchant les doubles de clés confiés par mon frère ce matin. La sueur colle à ma peau, tandis qu’une longue rigole de transpiration coule le long de mon échine dorsale. Mon Dieu qu’il fait chaud !

Je n’ai plus qu’une seule envie et c’est de me réfugier dans l’appartement, climatisé. Je souffle de soulagement quand je les retrouve enfin, au fond de mon sac, et que je peux enfin ouvrir la porte d’entrée.

Mais une fois à l’intérieur, je me fige.

Sébastien est là. Normal, il est presque dix-huit heures. Mais qu’il ne soit pas seul, c’est plutôt étonnant. D’autant que la personne qui l’accompagne est une des dernières que je m’attendais à trouver là.

Ma mère, assise sur le canapé, sirote un verre d’eau, tandis que le fiancé de mon frère semble particulièrement heureux de me voir arriver.

— Oh, Blanche ! Tu tombes bien, ta maman voulait te voir.

Ah, ça, je m’en doute. Mais je n’en reviens toujours pas de sa présence dans ce sofa, aux côtés d’un homme qu’elle exècre sans doute. Sébastien en profite pour se lever et se sauver dans le fond du couloir, me laissant avec l’auteure de mes jours.

Elle est aussi rouge que moi, mais peut-être pas pour les mêmes raisons : elle semble gênée de sa présence ici. Et je me doute que ça a dû être une sacrée décision à prendre.

Maintenant, reste à savoir ce qu’elle me veut.

Je pose mon sac à main sur la console de l’entrée, calmement.

— Maman ? Qu’est-ce que tu fais là ?

Je l’empêche de se lever, lui intimant de rester assise, tandis que je me sers un verre d’eau fraîche au réfrigérateur américain, qui pousse le luxe jusqu’à m’offrir des glaçons.

Mais je dois me décider à l’affronter et je m’assois en face d’elle, ma boisson en main.

— Je… Quand tes frères sont rentrés hier et nous ont dit que tu étais partie chez Martin…

Elle stoppe, comme si elle ne trouvait plus ses mots, mais j’attends, patiemment, qu’elle termine.

— C’est… Ça a été un constat assez terrible, je ne te le cache pas, Blanche. Savoir que tu avais rejoint cet homme, ce Baptiste… Parce que j’imagine qu’il est ici, non ?

D’un air un peu perdu, son regard s’évade sur la pièce, avant de revenir vers moi. Elle semble paumée, à un tel point que je m’en émeus. Elle est loin de l’attitude hautaine à laquelle je m’attendais.

— Ton père… il ne sait pas que je suis là.

Mes yeux s’écarquillent à son aveu.

— Nous avions convenu hier soir que nous ne voulions plus te voir, toi non plus. Mais… je n’ai pas pu, Blanche. C’est…

Sa phrase se perd dans un sanglot qu’elle essaie de camoufler dans une quinte de toux. Et moi, mon cœur fait une embardée.

— Martin, Jeanne, Cécile et maintenant toi. C’est trop dur pour mon cœur de mère. Qu’est-ce que je peux faire pour que tu reviennes, Blanche ?

Mes lèvres se pincent et je me raidis. Croit-elle vraiment que je vais rentrer, après tout ça ? C’est hors de question et je suis certaine qu’en son for intérieur, elle le sait pertinemment.

— Maman, gémis-je. Je reste. Et rien de ce que tu pourras me dire ne changera cela. J’aime Baptiste et il m’aime.

— Et vous allez habiter ici ?

Sa voix n’est plus qu’un filet, qui oscille entre l’émotion et le courage.

— C’est ce que Martin a proposé. Au moins pour le moment. Nous verrons après, si nous réussissons à trouver un logement pour nous. Baptiste a l’intention de chercher un travail dans le coin.

— Et toi ?

— Je viens de m’inscrire à la fac de Luxembourg. J’en reviens. J’ai téléphoné ce matin, ils m’ont demandé de passer dans l’après-midi. Et me voilà étudiante. Je commence en octobre.

Ses jolis yeux bleus s’embuent de larmes, qu’elle retient comme elle peut, et je tente de les ignorer. Mais la voir si émotive et si perturbée me fait autant mal au cœur que ça me fait plaisir. Parce que je me rends compte que malgré tout, elle m’aime et qu’elle se soucie de moi. Pas que j’en doutais, non, elle a toujours été une mère formidable.

Mais sa façon de vivre dans l’ombre de son mari me faisait grincer des dents.

— C’est bien, se contente-t-elle de répondre. C’est très bien.

Et elle est sincère, je le sens.

Le silence s’impose, un peu perturbant.

— Cet appartement est très joli, lâche-t-elle d’un ton désinvolte.

— C’est vrai, approuvé-je. Je crois que c’est Sébastien qui s’est occupé de la déco.

Sa tentative de dissimuler son rictus se solde par un échec, mais pour donner le change, elle continue sur sa lancée.

— Je… je t’ai ramené une bonne partie de tes affaires. Pas tout, parce que ton père l’aurait vu. Mais je me suis dit que ça pourrait te servir, vu que tu es partie sans rien.

Elle me désigne une grosse valise bleue, que je n’avais pas vue en entrant, puis la robe à fleurs que j’ai lavée en vitesse pour pouvoir la remettre pour mon rendez-vous.

Que dire de plus ? Je la remercie du bout des lèvres, tout en pensant qu’au moins, je ne vais pas vider le compte en banque de Martin par des achats inutiles.

Mais déjà, elle se lève.

— Il faut que j’y aille, assène-t-elle en reposant la boisson quasi intacte sur la table basse.

À mon avis, sa façon de la claquer trop fort sur le verre du plateau n’était pas voulue. Mais je m’abstiens de tout commentaire, vu son état d’énervement. Se retrouver chez son fils gay, pour la première fois de sa vie, la met mal à l’aise, je le vois bien. D’autant que son fiancé n’est pas bien loin.

— Tu ne veux pas attendre que Martin rentre ?

Avec ce qu’il m’a dit de ses horaires, il y a peu de chances qu’il revienne de sitôt, mais je tente quand même. Cependant, sans surprise, elle refuse. De toute façon, je vois bien qu’elle ne désire plus qu’une chose, c’est partir.

— Je préfère y aller. Ton père ne sait pas que je suis là. J’ai prétexté du shopping à Hagondange, mais je suis partie depuis longtemps et il va finir par se poser des questions.

Elle a bravé son mari, pour moi. Et quelque part, s’épanouit dans mon cœur une bouffée de chaleur appelée espoir. Tout n’est peut-être pas terminé pour cette famille. Mais en suis-je étonnée ? Une mère, c’est le lien entre les membres, de par son essence.

Prise par l’émotion, je la prends dans mes bras et la serre brièvement. Chez les Leroy, les démonstrations de sentiments ne sont pas la norme. Mais moi, j’ai envie de changer ça. Parce qu’après avoir découvert les bras de mon Baptiste, j’ai envie d’amour et de câlins.

— À bientôt, murmure-t-elle en se glissant par la porte d’entrée.

Sa simple salutation sonne comme une promesse. Et ça suffit à me rendre heureuse.

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