Les maisons vides

Laurine Thizy · Chapitre 9 sur 33

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Les maisons vides

Chapitre IV

IV

 

Les vacances de la Toussaint commencent dix jours à peine après la mise en terre. Gabrielle a toujours détesté ces petites vacances. L’année alors n’est pas assez avancée pour justifier la tenue des premières compétitions, les entraînements eux-mêmes sont suspendus car Jacquie remonte dans son Nord natal fleurir la tombe de sa mère. À chaque fois, Gabrielle s’ennuie. Cette année-là, c’est autre chose. Le temps soudain s’est dilaté, et Gabrielle ne sait plus quoi faire d’elle-même. Chaque soir après minuit elle se rend au cimetière, chaque matin se lève un peu plus tard.

Comme elle peut, l’après-midi, elle s’invente des distractions. Écoute en boucle le Lac des cygnes en enchaînant les souplesses arrière. Vérifie par réflexe le côté face des pièces de monnaie. Joue seule aux petits chevaux, les jambes écartées en une ligne parfaite, appuyée sur les avant-bras. Ses paumes cicatrisent, mais des reliefs rouges redessinent en fleurs les lignes de sa main.

Le dernier jour d’octobre, Gabrielle se déguise, avec le petit frère. On fête les fantômes, les squelettes et les morts vivants, on conjure les enfers avec des costumes faits main. Gabrielle se crêpe les cheveux, met de la farine sur son visage – tousse un quart d’heure ensuite. Elle se dessine des cernes, des rides et sur la gorge une araignée noire. La robe qu’elle portait pour la mise en terre est découpée aux ciseaux, les ongles coloriés en noir avec un feutre. Pour le petit frère, Gabrielle peint deux triangles noirs sur un body rouge, fixe des feuilles de rhododendron sur un béret des fêtes du Village. Elle est la sorcière noire qui commande aux araignées, Jean est la citrouille flamboyante. Gabrielle, l’enfant dans les bras, se regarde dans la grande psyché de la chambre des parents : ils sont splendides, gratuitement splendides, déguisés juste pour eux.

Gabrielle n’a plus l’âge de faire le tour des voisins pour réclamer des bonbons. Le petit frère ne l’a pas encore. De toute façon, Gabrielle ne joue pas avec les autres enfants. À cause de ses chignons toujours serrés, de son port de tête orgueilleux, de ses justaucorps à paillettes, les autres enfants du Village considèrent que Gabrielle fait sa bourge. Ils ne savent pas ce que cela signifie, mais savent reconnaître, dans les mots de leurs parents, la frontière entre l’éloge, le dédain et l’insulte. Ils ne s’entraînent pas à la Ville, se satisfont de la salle polyvalente du Village. Pour chasser les bonbons, ils préfèrent rester entre eux. Gabrielle s’en fiche.

Elle a pour elle, au soir, un cimetière tout entier, seul endroit du monde où les morts se promènent. Elle passe ses nuits à converser avec une absence. Parfois elle emporte le jeu de petits chevaux. Seule, elle lance les dés sur la tombe. Quelque chose comme un espoir de résurrection la tient éveillée. La nuit de la Toussaint, Gabrielle veille jusqu’à l’aube. S’il existe un chemin retour, la María l’aura trouvé. Mais le ciel s’éclaire et rien ne trouble le silence des tombes que le chant d’un merle. Qu’importe, Gabrielle est patiente.

Après les vacances, les nuits de Gabrielle se trouvent doublement écourtées : le départ au collège exige de se lever avant le soleil.

Gabrielle commence à se maquiller tous les jours : anticerne, poudre terracotta, blush, yeux de biche au pinceau – elle sait faire, les compétitions imposent un maquillage impeccable. Suzanne ne fait aucune remarque. La tante Bénédicte prétend que ce n’est pas de son âge, mais constate amèrement que ses filles, qui se barbouillent les paupières de couleurs fluo, ne sont pas si élégantes. En définitive, seule Jacquie considère avec suspicion son trait d’eye-liner. Elle n’est pas dupe, Jacquie. Elle voit bien se creuser les cernes, malgré le fond de teint.

Voici dix ans ou presque qu’elle connaît Gabrielle, depuis l’époque où la gamine est arrivée avec sa couette de petite fille et ses pieds en dedans. L’entraîneur forme des mômes depuis un quart de siècle, en a envoyé quatre au Pôle Espoir de la Ville Rose : sa méthode a fait ses preuves. Elle connaît les forces, les élans, les défaillances de chacune de ses gymnastes, surtout des meilleures. Elle est sévère et attentive, tenue par une passion rigide qu’aucun autre amour n’entame. À trente ans elle a quitté un homme qui la tabassait à coups de ceinture, depuis elle vit seule dans une maison de campagne, avec son chien et ses plantes.

À force d’expérience, elle sait dire où s’arrête l’exigence et où commence la brutalité, frontière floue s’il en est, parfois outrepassée mais jamais éhontément franchie. Jacqueline sait ce qu’elle peut attendre de ses filles. Gabrielle, dit-elle, fonctionne au bâton plutôt qu’à la carotte. Elle est endurante comme aucune autre, elle aurait dû partir à la Ville Rose, capable qu’elle est d’encaisser les corrections et les heures d’entraînement.

Or Jacquie s’inquiète. Il n’est pas seulement question d’un trait de pinceau noir. Il y a aussi cette façon nouvelle d’imiter les filles de l’artistique en se bandant les mains. Mais quoi, elle, elle entraîne des gymnastes rythmiques : la GRS, c’est de l’art, de la danse, une maîtrise subtile des engins. Ses filles sont élancées et souples, graciles, vertigineuses. Elles brillent dans leurs plus beaux justaucorps, légères toujours, des rubans délicats effleurant le praticable. Rien à voir avec ces brutes compactes qui écrasent leur tremplin au saut de cheval, s’épluchent la peau des mains aux barres asymétriques et manquent à chaque fois de se briser la nuque en sortie de poutre. Jacquie entraîne des artistes, pas des athlètes. De la grâce, grands dieux, de l’élégance !

Mais Gabrielle, si fine d’ordinaire, fait preuve d’une maladresse inconnue ; les engins lui échappent comme si elle rechignait à les tenir fermement. Chaque figure semble un effort intense. Dernièrement, Jacquie a remarqué que sa gymnaste ravale une toux grasse, qui l’oblige parfois à boire une gorgée d’eau. Gabrielle prétend que son asthme de toujours s’accentue provisoirement, à cause d’une cure de désensibilisation. Jacquie n’y croit pas, car Gabrielle sourit sans cesse. Elle sourit comme Jacquie elle-même le lui a appris, illusionniste endurcie, virevoltant splendide entre ses engins. Parce que c’est elle qui le lui a appris, Jacquie ne peut s’y tromper. Elle dit à Gabrielle :

– Tu as une mauvaise toux.

Gabrielle ne répond pas.

L’arrivée du loir fournit provisoirement une explication au manque de sommeil que Gabrielle accuse. Depuis quelque temps, le toit émet un vacarme étrange. Quelque chose se déplace entre les poutres, dont la nuit amplifie l’écho. Gabrielle en parle au petit-déjeuner :

– Il y a quelque chose au grenier.

Suzanne et Peyo, qui n’ont pas remarqué que Gabrielle ravale des bâillements et se poudre avant sa première tartine, se regardent avec étonnement :

– Comment ça, quelque chose ?

Gabrielle décrit le bruit que fait la bête, elle imagine une famille entière installée sous les toits comme dans les livres illustrés qu’elle lit au petit Jean. Ou même un monstre fantastique, doté de mille pattes et d’une gueule béante. Dans sa tête la bestiole prend des allures phénoménales, à la hauteur du boucan qu’elle produit.

– Ça doit être une souris ou un petit rongeur. Je m’en occuperai.

Peyo, plus souvent absent que le contraire, pris par ses responsabilités nouvelles de président du club de rugby, son entreprise et d’autres choses encore, ne se charge pas immédiatement de l’affaire. Mais Gabrielle, dès lors, peut invariablement répondre, si l’on s’inquiète de la voir bâiller :

– C’est le loir.

À Jacquie aussi, Gabrielle explique qu’un animal bruyant comme un mauvais voleur l’empêche de dormir. Jacquie dit :

– Alors, va dormir ailleurs.

– Y a pas d’autre chambre chez moi.

– Débrouille-toi. Je te veux en forme.

Gabrielle acquiesce, mais continue d’écourter ses nuits. Elle remercie le loir de la couvrir.

Peyo finit par se pencher sur le problème. Il préférerait ne pas tuer le loir : après avoir longuement étudié les différents pièges, il achète une nasse grillagée, examine la charpente, demande d’où viennent les bruits. Gabrielle montre l’angle à l’extrême opposé des grincements nocturnes.

Dès lors s’engage une bataille acharnée.

L’animal se révèle plus malin que le père ne le pensait. Il n’imagine pas, Peyo, que Gabrielle ait pu mentir. Le père dépose des morceaux de poire au fond de la cage, essaie ensuite avec des morceaux de pomme, de banane, de kiwi et de clémentine. La cage, chaque matin, demeure désespérément vide.

Gabrielle en son for intérieur se réjouit, s’autorisant à bâiller sans restriction, cachant sa toux derrière ses mains ; toutefois elle ne se plaint jamais. Suzanne, perplexe et amusée, achète des kilos de fruits. Pendant presque un mois, quelque chose de la cohérence familiale se joue dans le combat contre le rongeur. On demande conseil au grand-père, qui chasse la palombe depuis qu’il sait tenir un fusil, et même au vieux Claude, son compagnon de tir. Chacun y va de son commentaire en matière de lutte contre les nuisibles. Dans les histoires que Gabrielle raconte au petit Jean, le loir devient une mascotte, un héros de conte gros comme un tigre, toujours réchappé des pièges.

Peyo renonce bientôt à capturer le loir vivant, avec un pincement au cœur touchant davantage à sa virilité qu’à la mort de l’animal. Il achète trois tapettes, un piège à mâchoire dentée, et toute une batterie de graines raticides. Le résultat ne se fait pas attendre : quelques jours avant les vacances de Noël, une tapette se déclenche. Ils découvrent le loir au petit jour.

Dans les crocs du piège est pris un très petit animal, à la nuque disloquée, au pelage brun-gris taché de sang. Les yeux sont vitreux, deux billes noires sans paupières qui rappellent à Gabrielle les yeux lisses de son Pimpin – les yeux adorables de son Pimpin. Le monstre énorme de ses histoires s’avère un rongeur minuscule, à la fourrure douce et au regard de peluche. Peyo pousse un cri de victoire et brandit, triomphant, le résultat de sa traque. Suzanne crie :

– Mets-moi ça à la poubelle tout de suite !

Le soir, Gabrielle récupère le cadavre. Avec d’infinies précautions, elle tente de dégager le cou du loir des mâchoires du piège. Ses mains se couvrent d’un sang caillé et puant, sans parvenir à libérer l’animal. Avec une pince, Gabrielle finit par couper le dispositif pour dégager le petit corps. Une quinte de toux l’oblige à cracher dans un mouchoir, dont elle enveloppe ensuite la bête. Entre les tombes du vieux Jean et de la María, dans un bout de terre meuble, Gabrielle creuse un trou avec les mains, dépose le cadavre du loir, rebouche. Elle ne croit plus à la résurrection de la chair.

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La petite fille rousse de la chambre 417 n’a pas cinq ans. L’infirmière prépare les soins. L’enfant rechigne à se laver ; le contact de l’eau lui est souvent douloureux, la pression du gant pas toujours supportable. Les clowns ont été prévenus à la relève, alors ils entrent en même temps que l’infirmière. Flip s’approche du lit, tandis que la soignante prépare sa paillasse – bassine, gant, serviette, savon neutre. Le groin en plastique du cochon émerge du cabas. Flip garde la bouche close, ventriloque. Le cochon dit :

– Dites donc, ça sent le savon, ici !

L’infirmière répond :

– Eh oui, c’est l’heure du bain.

Le cochon retourne se cacher au fond du cabas avec un cri apeuré. Il pleurniche :

– J’ai horreur des bains !

Flip intervient :

– Mais enfin, Lady Lardon, il faut bien se laver !

L’infirmière s’approche du lit, elle pose la bassine et le gant humide sur la table de chevet de l’enfant. Lady Lardon répond, agrippée à l’anse violette du cabas :

– J’ai peur, moi !

– On va faire très doucement, regarde.

Flip fait couler l’eau dans l’évier de la chambre. Lady Lardon s’en approche, frileuse. Elle tend la patte sous le jet, la retire aussitôt.

– Mais ça mouille, cette eau !

– Il faut y aller d’un seul coup, zoubidou !

L’infirmière passe le gant sur le bras de la petite fille en même temps que Flip pousse Lady Lardon dans la flaque de l’évier ; elle s’ébroue, remue les pattes, couine de satisfaction en comprimant son ventre. Gaiement elle batifole dans la vasque, tandis que Flip lui savonne les oreilles.

L’infirmière lave le ventre de la petite fille, son dos, ses fesses. Obnubilée par le bain du cochon, elle se laisse faire. Flip essuie Lady Lardon avec un gant sec, l’entoure d’une cape en papier. L’infirmière enveloppe l’enfant dans une grande serviette, tamponne délicatement ses mains pour les sécher.

– Et voilà, c’est fini.

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