Les maisons vides

Laurine Thizy · Chapitre 8 sur 33

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Les maisons vides

Chapitre 4

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Dans le courant du mois du juillet, Gabrielle minuscule quitte la néonatalogie pour rejoindre le service de pédiatrie. Les chambres y sont plus vastes, les murs ornés de fleurs en crépon, l’espoir permis. Les gants, la charlotte blanche, la blouse et les chaussons, le costume de papier que les parents ont enfilé pendant deux mois restent en réanimation. Gabrielle n’a plus qu’un cathéter au bras et deux électrodes pour surveiller son sommeil.

Suzanne et Peyo ont pourtant du mal à se réjouir. Ils accueillent les progrès de Gabrielle avec des hochements de tête, ouvrent un peu plus les stores, pour faire entrer en lames plates le soleil de l’été. Mais de ce lent avènement de l’enfant Gabrielle, ils ne tirent aucun triomphe. Ailleurs, des accouchées heureuses reçoivent des brassées de fleurs des champs, des pères tout neufs étrennent leur caméra. Ici, assidus et vaillants, les parents observent leur bébé se débattre avec cette vie précaire qu’ils lui ont donnée, admiratifs du combat que Gabrielle mène de ses petites forces, loin d’eux, si loin d’eux.

Peyo écarte des questions encore informulées sur son rôle sa place son devoir auprès de cette enfant qui s’est battue sans lui aux premiers jours de son existence ; cette enfant qui n’a pas eu besoin de lui, pour laquelle il n’a rien pu faire. Suzanne, elle, a dans le corps le souvenir de son ventre fendu trop tôt, l’écho inépuisable de son échec à enfanter comme il se doit. Personne ne la soulage de cette culpabilité.

Dans les réactions des femmes qui l’entourent, Suzanne devine un soupçon à peine voilé. Pour sa sœur, pharmacienne avertie, il s’agit de comprendre : il doit y avoir une explication à la prématurité, que Bénédicte situe, sans doute, dans le comportement de Suzanne. Elle demande si elle a fait bien attention, à l’alcool, à la cigarette, au poisson cru, aux chats, et tu les as bien prises ces vitamines ?

La mamie Jo déplore pour sa part que la petite nage dans ses vêtements. Tous les bodies – les tailles 0 mois, les triple XS, les nouveau-nés – sont trop grands. Elle suggère, pragmatique :

– Pourquoi pas lui mettre une robe de baigneur ? On doit avoir ça au grenier.

Suzanne se tait. Laisse sa fille nue dans la chaleur de la couveuse : elle ne l’habillera pas avec de vieilles nippes – le souvenir de son mariage en robe reprisée lui reste trop cuisant.

La mémé María, quant à elle, vient d’être interdite de visite. La dernière fois, elle a apporté une peluche tricotée main, sans prévenir a ouvert la couveuse pour déposer le lapin sur la joue de Gabrielle. Les sages-femmes, catastrophées, se sont précipitées pour arracher le doudou, ont sorti Gabrielle du lit, changé les draps, désinfecté son visage avec un coton. Vertement elles ont réprimandé l’aïeule :

– Il faut éviter tout contact avec des objets non stériles.

La María a gueulé un ton plus haut, en agitant sa canne :

– Vous croyez je l’ai pas lavé avant, idiotas ?

Et puis, voyant une jeune sage-femme emporter le doudou :

– Laissez ce conejito à cette enfant !

Quand la mémé s’est mise à poursuivre en claudiquant la stagiaire effrayée, hurlant au vol et au scandale, les équipes soignantes ont jugé préférable, en accord avec la famille, de l’exclure du service.

Ainsi dans l’ensemble, durant le séjour en pédiatrie, Suzanne est seule.

Le double succès du bain et de la tétée la réjouit pour la première fois. Non seulement Gabrielle supporte d’être lavée à l’eau tiède, mais elle est capable désormais d’aspirer son lait à même le sein. Suzanne s’émerveille des progrès de sa fille. Elle observe fascinée la petite bouche se refermer sur son mamelon, avec de plus en plus de fermeté, de plus en plus de précision. Parfois, bébé Gabrielle pleure et refuse de téter, parfois encore son cœur a des ratés et sa respiration redevient chaotique. Mais, nourrie au sein de sa mère, Gabrielle grossit à vue d’œil.

Sur son crâne fragile, de fins cheveux font leur apparition. Des ongles se développent au bout des doigts. Malgré la perfusion, Gabrielle peut maintenant vivre en dehors de la couveuse. La plupart du temps, elle dort. Pierre et Suzanne enlèvent le couvercle du berceau, observent l’enfant dans son sommeil, sa respiration lente, la minuscule cage thoracique qui se soulève et s’abaisse, suffisante à elle-même.

Suzanne a compris que Gabrielle vivra. Elle n’a plus besoin de fuir sa maison trop grande : il faut préparer l’arrivée de la petite, lui offrir tout le confort et la douceur du monde. Avec le même plaisir souverain qu’elle a eu à choisir le carrelage et l’embrasure des fenêtres quand ils ont retapé la maison, un an plus tôt, Suzanne compare les teintes de tapisserie, hésite entre les motifs des frises. Elle arpente les rayons de l’unique magasin de meubles et de l’unique magasin de bricolage de la zone commerciale, grimpe sur des escabeaux pour s’emparer des pots de peinture placés trop haut, interpelle à tout instant des vendeurs avec des gilets sans manches pour comparer des coloris sur un nuancier en éventail. Suzanne trouve dans cette obsession de son intérieur un équilibre rassurant : tout mettre en place pour accueillir Gabrielle est bien le signe qu’elle rentrera tôt ou tard à la maison.

À la fin de l’été, les médecins autorisent la sortie. Suzanne passe la serpillière dans la chambre, essuie les barreaux du lit, vérifie que le mobile fonctionne. Au rayon poupées, elle a trouvé pour Gabrielle une magnifique petite robe rouge, avec un cœur brodé sur la poitrine. Un lit de transport est fixé à l’arrière de la voiture. En passant le dos d’âne de la sortie du Village, Suzanne remarque :

– Il faudra faire très doucement au retour.

À l’hôpital, les parents signent des papiers, écoutent d’une oreille distraite les derniers conseils, dans un mélange fulgurant de joie et d’appréhension. Bientôt, ils seront seuls avec leur fille.

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