Les maisons vides

Laurine Thizy · Chapitre 22 sur 33

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Les maisons vides

Chapitre 11

11

 

 

La première communion est prévue deux semaines après le voyage à la Grotte. Gabrielle, qui s’est mise à prier chaque soir à genoux, attend la fête avec impatience. Lisa aussi, pour d’autres raisons. Elle qui, d’être née un jour de Noël, ne reçoit de cadeaux qu’une fois l’an, a transmis une liste précise de ses désirs. Elle escompte une gourmette en argent et un lecteur CD. La cérémonie a par ailleurs perdu tout son mystère depuis que le père Joseph leur a fait goûter une hostie pour de faux. La pâte glutineuse écœure même un peu la cousine.

– Ça a le goût des décorations que mamie nous met sur les gâteaux pour nos anniversaires. Tu crois qu’elles sont en sucre, mais en fait non.

Gabrielle aussi a été déçue du pain azyme. Le sien, en plus, était un peu brûlé. Mais, à la veille de sa communion, elle espère encore que la sanctification du rond de farine lui donnera une saveur spéciale. La puissance divine doit bien pouvoir métaboliser le goût de la chair.

Le jour dit, Gabrielle porte une robe à dentelles. Elle a eu dix ans, Lisa en a neuf et demi. Sous sa robe, des bourgeons douloureux commencent à tendre le tissu blanc, mais sous la robe de Gabrielle il n’y a que sa poitrine lisse, enfantine. Pourtant, on l’apprête comme une femme.

La veille, Suzanne l’emmène chez le coiffeur : c’est un cadeau en avance, une manière de signifier l’importance de l’événement. Pour la première fois, Gabrielle a le droit à une coiffure de grande, réalisée par une professionnelle dans un institut qui sent fort le shampooing, le spray fixant, et l’ammoniaque des colorations. On opte pour deux nattes collées, jointes en couronne sur la nuque. La coiffeuse serre si fort que Gabrielle en a les larmes aux yeux. Mais chaque fois qu’elle demande si ça lui fait mal, Gabrielle, en souriant, répond non. La jeune femme, trop heureuse de pouvoir travailler à son aise, y va de son compliment :

– Elle est courageuse, votre fille, madame Pradier.

Suzanne sourit en détournant les yeux. Au moment de partir, elle laisse un pourboire démesuré.

Le soir, Gabrielle profite de chaque surface réfléchissante pour contempler le travail : miroirs, vitres, rétroviseur de la voiture, inox du four, pommeau de douche, cuillères à soupe, et même l’écran bombé de la télévision cathodique lui renvoient cette image de princesse russe. Elle prend la pose en cachette, se couche en remerciant la Sainte Vierge, s’efforce de dormir sur le ventre, pour ne pas s’écheveler. Au matin, elle aplatit les quelques frisottis du sommeil en s’aspergeant de laque pailletée – sa laque de compétition. Elle est fière : les nattes sont impeccables, et elle, scintillante. Suzanne la trouve superbe. Peyo pousse un sifflement d’admiration.

Pourtant, lorsque Gabrielle et ses parents rejoignent la ferme, une heure avant la messe, la mamie Jo s’emporte.

– Elle ne va pas y aller comme ça, non !

La Josée considère qu’il est absolument indécent de se montrer à l’église avec ces paillettes dans les cheveux. Elle se tourne vers Gabrielle :

– Le Seigneur t’accueille dans sa maison, et toi, tu crois que c’est carnaval ?

Suzanne ne dit rien, Gabrielle non plus. Peyo fait valoir que la coiffure lui a sûrement coûté les yeux de la tête et qu’on ne va pas jeter l’argent par les fenêtres pour un détail. L’argument fait mouche ; toutefois, dans le dilemme qui oppose la décence à la parcimonie, il s’avère insuffisant à faire plier la Josée :

– Ça, il fallait se le réfléchir avant ! Vous êtes peut-être d’accord pour que cette enfant communie fagotée comme une grue, mais moi, je ne laisserai pas ma petite-fille entrer dans l’église dans cet accoutrement !

L’affaire s’envenime : face à Pierre qui bouillonne, la Josée menace bientôt de ne pas venir à la célébration. Bénédicte intervient quand Lisa se met à pleurer. Suzanne, devant la hargne de sa mère, les sanglots de sa nièce et la pression de sa sœur, finit par céder – Peyo cède avec elle. Privilégiant la paix des familles, on décide de défaire les tresses litigieuses : ni leur coût ni le soin apporté à leur réalisation ne suffisent à faire oublier la vulgarité du spray.

Dans la demi-heure restante, Gabrielle est envoyée en vitesse sous la douche, avec la consigne de se laver la tête en frottant bien. Suzanne lui sèche les cheveux, chaleur au maximum, si près que l’air lui brûle un peu le crâne. L’appareil, poussé à un degré excessif, disjoncte. Le résultat est piteux : non seulement de nombreuses paillettes persistent, que le double shampooing n’a pas éliminées, mais en plus ses cheveux sont trempés. La messe est dans dix minutes, et Gabrielle toujours dans la salle de bains, emmitouflée dans un peignoir qui brille par endroits, pas habillée, pas coiffée, dégoulinante. Suzanne lui frotte la tête avec une serviette, avant de plaider lâchement :

– Ça fait plaisir à ta grand-mère, Gaby.

L’entrée claudicante de la María la dispense de réagir au regard noir de Gabrielle. La vieille Espagnole apporte une barrette dorée, incrustée de marguerites en perles.

– J’ai ça pour toi, Gabrielita, dit la mémé tranquillement, en lui tendant la parure. J’ai porté ça le jour de mon mariage. Ven aqui !

De ses mains usées, veinées de lombrics comme la terre des champs quand on la retourne, la María saisit une mèche de chaque côté des oreilles de Gabrielle. Elle entortille les cheveux en tremblotant avant de fixer la pince. Puis elle étire l’accordéon rouillé du miroir grossissant, joue avec le reflet du reflet dans la glace de l’armoire à pharmacie. Gabrielle peut se voir en même temps de dos et de face. Les petites fleurs nacrées se distinguent sur sa chevelure humide : elle ressemble à une princesse médiévale sous la pluie. Gabrielle se déride un peu, la mémé saisit la brèche :

– C’est joli ces marguerites, no ?

Devant le silence de Gabrielle, la María ajoute :

– Por suerte, elles sont fausses ! Qu’est-ce que ça pue sinon, ces fleurs-là !

Et toutes les deux, devant Suzanne interdite, elles se mettent à rire, la petite et la vieille, elles rigolent à n’en plus pouvoir, alors que la barrette maintient à grand-peine les fins cheveux, alors que Gabrielle brille des mille feux que la douche n’a pas enlevés.

Les enfants entrent dans l’église au son des cloches, alignés par ordre d’âge. Lisa marche devant Gabrielle, quoiqu’elle la dépasse d’une demi-tête. Robe trapèze, ballerines blanches, socquettes en dentelle, gilet en maille, tresse respectable : Lisa est la communiante idéale, terne et décente, prête à gober l’hostie sans la mordre. Gabrielle, avec sa coiffure mouillée qui dégringole et ses restes de dorure sur la dentelle, marche sur la pointe des pieds, le menton haut.

Elle chante à pleins poumons. La vibration du chœur lui fait vite oublier la barrette qui glisse, ses cheveux mal séchés, l’auréole humide sur ses reins, là où les longueurs finissent de goutter. Gabrielle chante, en rythme toujours, sans timidité, irrémédiablement faux. Par chance, les voix aiguës des autres enfants couvrent la sienne, et le timbre de la María couvre celui des enfants.

Avec les années la María a moulé ses gammes à cette église. Sa voix tutoie les colombes sculptées dans la voûte de la sacristie, niche dans les arcs gothiques de la croisée, se déploie en ailes ouvertes sous les arcs-boutants. Mais, avec les années, la María a aussi pris de l’âge. Subrepticement, les muscles qui tendent ses cordes vocales se sont atrophiés.

Au beau milieu du chant d’entrée, la vieillesse la rattrape. Sa voix déraille à la reprise du troisième couplet, au changement de registre. C’est sa première fausse note. La Vierge sursaute avant de sourire avec indulgence, tandis que la mémé poursuit son hommage sans faiblir, de cette voix qui soudain n’est plus la sienne. Elle n’a pas envie de se taire, la María, elle continue de s’époumoner allègrement ; mais, à l’intérieur, je crois qu’elle sait que la mort vient de lui tapoter la gorge.

Bras ouverts, le prêtre sanctifie les offrandes. Les enfants sont invités à s’approcher de l’autel, et Gabrielle avec eux fait acte de contrition –

Seigneur je ne suis pas digne de te recevoir mais dis seulement une parole

et je serai guérie. Ma petite communiante a retiré sa barrette vagabonde, en désespoir de cause l’a fixée à une bretelle de sa robe. Aux pieds de la Vierge, elle s’avance tête nue et cheveux lâches, ébouriffée, chatoyante encore : prête à recevoir le corps du Christ – amen.

Dès cette toute première fois, Gabrielle saisit le sens émotionnel de la communion. Alors que sa mémé s’égosille en attendant son tour, alors que ses camarades tout de blanc vêtus s’efforcent de ne pas mâchonner leur morceau de Jésus, alors que personne ne lui a vraiment expliqué comment prier, Gabrielle reçoit en une fulgurance la grâce de l’Eucharistie. Il lui semble alors que la Vierge soulève l’Enfant dans une lumière blanche, pour l’offrir au ciel, il lui semble à elle Gabrielle que quelque chose dans sa poitrine s’est ouvert. C’est son séisme intérieur, sa première explosion, la découverte intime d’une émotion qui n’existe pas ailleurs que dans l’amour. Une foi sauvage, indomptée par les mots, se met à battre contre son cœur.

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