Les maisons vides

Laurine Thizy · Chapitre 10 sur 33

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Les maisons vides

Chapitre 5

5

 

Gabrielle a presque six mois. Emmitouflée dans sa gigoteuse, elle est capable de supporter la fraîcheur de l’automne. Suzanne retourne chez le coiffeur, au supermarché, à la pharmacie. Elle se rend à la boulangerie du Village avec sa poussette. Parfois, on s’extasie de ce bébé très éveillé, pour un si petit bout. On donne à Gabrielle la moitié de son âge réel, mais il faut admettre que la petite est particulièrement vive.

Elle sait désormais rouler sur elle-même, porte les pieds à la bouche, attrape les oreilles du lapin doudou cousu par la María. Elle essaie de babiller quelques sons en tendant les bras vers sa mère et, après quelques selles liquides, commence même à s’alimenter autrement qu’au sein. De l’avis du docteur Zatko, le pédiatre chargé du suivi de Gabrielle en ville, on peut qualifier ses avancées de spectaculaires pour une si grande prématurée.

Le docteur est un homme d’une cinquantaine d’années au visage rond et lisse, affichant toujours un sourire doux. Ses yeux d’un bleu presque transparent et ses cheveux clairs le distinguent des hommes d’ici, petits et râblés comme Peyo. Il porte toujours une blouse à poches – dans l’une son stéthoscope, dans l’autre des gommettes à offrir à la fin de la consultation. Il appelle Gabrielle ma petite souris.

Sa salle d’attente est une grande pièce peinte de couleurs vives. On y trouve des tables en plastique, des tabourets ronds, un labyrinthe en fil de fer où circulent des perles de couleur. Des jeux débordent d’un coffre à jouets, des livres pour enfants sont rangés sur l’étagère, des poufs bariolés se répandent sur le lino. Peyo et Suzanne sont toujours surpris de ce lieu qui revendique aussi criardement sa spécialisation en choses de l’enfance.

Les premiers temps, les consultations ont lieu tous les deux mois, s’ajoutant à celles en néonatalité. À la différence de l’hôpital où Gabrielle est prise en charge en tant que bébé né trop tôt, entre les mains expertes du docteur Zatko elle est seulement Gabrielle, Gabrielle à trois mois, à cinq mois, et bientôt sept, Gabrielle progressant jour après jour vers son premier Noël. Le médecin, qui connaît sa date de naissance, ne demande pas systématiquement si l’on parle de son âge civil ou de son âge corrigé. Il pèse Gabrielle dans une balance en plastique étrangement blanc (Gabrielle poussin maigre dans sa coquille d’œuf) ; mesure son tour de tête avec un mètre ruban (Gabrielle squaw rieuse, avec son bandeau jaune millimétré autour du front) ; vérifie sa taille en l’allongeant sur une table graduée (Gabrielle gibier effarouché, maintenu par les mains prudentes du docteur). Il teste également sa vue et son ouïe, approche une lampe de ses yeux, secoue une clochette à côté de son oreille. Gabrielle y est toujours sensible.

Dans le carnet de santé, le docteur Zatko coche avec satisfaction des cases de motricité, trace au crayon une courbe de croissance que Suzanne repasse ensuite au stylo à bille. Le dimanche au dessert, la mère n’hésite pas à ouvrir le carnet et faire voir la courbe, de la même façon que, des années plus tard, elle arborera les excellents bulletins scolaires de sa collégienne.

Quand vient l’hiver, Suzanne renonce à installer un sapin. Gabrielle pourrait s’étrangler avec une guirlande, se piquer aux aiguilles, avaler un éclat de boule. La mère achète cependant un calendrier de l’Avent. Tous les matins, Gabrielle calée dans son coude, elle ouvre une fenêtre en carton pour extraire un chocolat au lait. Ça l’amuse beaucoup, Suzanne, ce calendrier, elle ne rate pas un seul jour, fait fondre un peu de chocolat sur les gencives de Gabrielle avant de croquer le morceau, pour son plaisir. Rituelle, la sucrerie se dresse comme un rempart à son angoisse. Chaque volet ouvert signale un jour sauf.

La mémé María, de son côté, s’inquiète. Elle est née quatre-vingts ans plus tôt en Espagne, à une époque où les anges et les diables couraient encore les rues, et considère d’un œil suspicieux toutes ces visites au grand cénacle hospitalier. Il lui est difficilement concevable que sa Gabriela n’ait pas encore été présentée à Dieu. La Sainte Vierge, sur l’étagère, ne peut que soutenir ce raisonnement ; elle fait aimablement remarquer que l’affaire devient urgente.

La préparation du baptême de la petite n’est pourtant pas en haut de la liste des priorités. Il faut laisser aux parents le temps d’apprivoiser la fatigue, après ces longs mois au sommeil trouble. Mais la mémé María n’est pas femme à renoncer à ses projets.

Un jour quelconque de l’Avent, la mémé exige d’être conduite chez Suzanne. La Josée délaisse ainsi poules, cochons et lapins pour embarquer sa belle-mère dans la trois-portes de fortune. J’imagine María, princière, descendre de voiture et renvoyer Joséphine à ses occupations d’un grand geste de canne, avant de frapper au carreau de son pommeau d’ivoire.

– On doit parler, Suzanita.

Elles s’installent à la table de la cuisine, le babyphone entre elles : Gabrielle pourrait se réveiller. Suzanne prépare une tisane aux herbes, elle sort une boîte de sucre aux couleurs d’un jeu de cartes – pique cœur carreau trèfle. La María, soupçonneuse, choisit un morceau en forme de losange, qui se rapproche le plus des cubes habituels. Puis elle affirme :

– Il faut baptiser cette petite.

Suzanne soupire :

– On voudrait attendre un peu, avec Pierre.

Déjà Suzanne ne l’appelle plus Peyo. Elle essore son sachet de tisane avec le dos de la cuillère. La María, en cherchant à retirer son sachet, en arrache le fil :

– Hijita, moi, je n’ai pas le temps, je suis vieille !

La mémé tape le sol avec sa canne, pour se conférer une vénérabilité supplémentaire. La tisane tremblote dans les tasses.

– Je serai peut-être muerta avant que tu te décides !

– On va la baptiser, mais pas tout de suite, tempère Suzanne.

– ¿Dime cuándo?

Je crois qu’alors la mémé déploie toutes ses ressources de persuasion, convoquant la mémoire du vieux Jean, le courroux divin, les supplices infernaux, la Vierge et tous les saints du paradis pour faire entendre à la mère têtue l’urgence de faire entrer Gabrielle parmi le grand peuple des chrétiens. La María a perdu il y a cinquante ans une petite qui erre dans les limbes et hurle dans ses cauchemars, son cordon ombilical serré autour de la gorge. Il est impératif de baptiser cette niñita. La María s’obsède et enfle et tempête, se gonfle d’une colère impressionnante, alternant l’ordre et la supplication.

– Et as-tu pensé si elle meurt ?

Bien sûr qu’elle y a pensé, Suzanne.

Elle y a pensé à chaque seconde les premiers temps, et encore plusieurs fois par jour maintenant que Gabrielle tète correctement et pourtant grandit, et pourtant gigote, maintenant que Gabrielle est sauve et commence à emprunter la voie des bébés normaux, ceux dont on ne redoute pas à chaque instant l’étouffement, l’arrêt cardiaque ou le retard mental, ceux qu’on ne pèse pas tous les matins pour être sûr qu’ils ont pris quinze grammes, et n’ont pas dans le pli du coude les cicatrices des cathéters, elle y pense chaque jour Suzanne, à la mort de sa fille, la mort possible dont il a fallu triompher, et tout ce que ça lui a coûté et tout ce que ça leur coûte encore, cette inquiétude perpétuelle même dans les sourires, dans les câlins entre les oreilles du doudou, même quand les grands docteurs qui n’ont pas idée du quotidien annoncent tranquillement qu’il ne faut plus s’inquiéter, mais est-ce que quelqu’un sait seulement ce qu’elle ressent quand Gabrielle refuse le sein, cette angoisse suffocante de voir Gabrielle stagner et maigrir et mourir parce qu’elle n’aura pas su la nourrir correctement, Suzanne y pense et y pense et y pense chaque jour – la mort de sa fille – et essaie en même temps de lutter contre cette idée atroce parce qu’il faut bien vivre, vivre en crachant sur la peur terrible de la voir morte, alors non décidément, non, on ne peut pas lui demander ça, as-tu pensé si elle meurt, et la voici qui se met à hurler Suzanne, comme ça, d’un coup, c’est du jamais-vu, de toutes ses forces elle hurle sur la mémé, en se levant de sa chaise bousculant la table renversant le babyphone, mais tu crois vraiment que je n’y pense pas tous les jours toutes les heures à chaque seconde, elle crie en repoussant la chaise, la tisane se répand sur la boîte de sucres, pique cœur carreau trèfle inondés, tu vas pas venir m’emmerder avec un baptême ! Suzanne se rassoit sur la chaise, remonte les genoux sur la poitrine, croise les bras sur la tête et s’enfouit le visage entre les coudes. Ramassée au plus serré d’elle-même, elle explose en sanglots féroces. Le babyphone se met à grésiller : à l’autre bout, Gabrielle aussi est en pleurs.

La mémé María garde un calme olympien, la capacité absolue à prendre en main une situation de crise. Elle a connu à vingt ans une guerre qui l’a obligée à fuir son pays, elle a traversé les montagnes seule, grâce à Dieu et deux amis passeurs, elle a accouché sans péridurale de trois enfants dont une mort-née, a enterré son mari dans la force de l’âge et vécu toute sa vie en étrangère dans un pays dont elle n’a jamais complètement maîtrisé la langue ; il ne peut plus lui arriver grand-chose. Elle se lève en repoussant sa canne.

– No te preocupes, voy por ella.

En un temps record, la mémé revient à la cuisine avec Gabrielle sous le bras. Sa canne gît au sol, prothèse obsolète. La María attire Suzanne vers sa large poitrine, la serre contre elle, tendrement mais fermement, lui caresse les cheveux.

– Corazón mío, mi Suzanita, ne pleure plus, ne pleure plus…

Longtemps elles restent là, toutes les trois, blotties ensemble dans la cuisine en désordre, Suzanne adulte et Gabrielle bébé, lovées dans les bras de leur aïeule, secouées de sanglots. Sur la table, les sucres naufragés la tisane répandue l’écho d’une explosion.

Alors María se met à chanter de sa voix très grave, sa voix qui a traversé les montagnes et embelli les églises. Elle chante sa berceuse. Doucement, tout doucement, Gabrielle cesse de crier, Suzanne s’apaise. Les larmes se tarissent, elle respire de nouveau entre ses hoquets – odeur de chèvrefeuille de la María, parfum d’enfance. Suzanne s’extrait des bras de sa grand-mère pour se moucher bruyamment.

– Je suis désolée.

– Il ne faut pas, mi vida.

Et Suzanne se remet à pleurer.

Ensuite… ensuite, j’imagine que María essuie son cou trempé de larmes, que Suzanne se mouche jusqu’à se sortir du corps des mois et des mois de tension accumulée. Ensemble elles nettoient la table, jettent les sucres à moitié dissous, refont une tisane. Quelque chose a sauté dans la poitrine de la mère, qui lui illumine maintenant le visage. Elle se met à rire sans raison. La voici qui dit, en souriant, sûre d’elle soudain :

– On la baptisera au début de l’été.

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