Les maisons vides
Chapitre XVI
XVI
Le mercredi suivant, Gabrielle attend Flip. Comme elle a accepté, chaque matin, de dire bonjour à voix haute, on a repoussé son transfert à la Ville des Fous. Assise dans son lit, elle a relevé ses cheveux en un chignon lâche, enfilé un T-shirt plutôt que son éternel pyjama. Son Pimpin dort sur son ventre, le drap remonté sous le menton. Devant la porte 413, Flip hésite. La comédie un instant vacille, Flip ne sait plus s’il doit frapper à la porte ou pas, revenir plus tard peut-être, s’en tenir sobrement à la victoire précédente. Qui fixe les frontières du jeu ? Gino, camarade de toujours, prend les devants. Il toque à ma place. Gabrielle dit :
– Entrez.
Gino ouvre la porte et s’efface. D’une grande révérence pompeuse, il annonce avec des bruits de trompette :
– Mademoiselle… Sa Majesté le Clown Flip !
Flip entre – il le faut bien – une main sur le cœur et l’autre tendue, magnanime, vers une foule en liesse. Il distribue des saluts d’un côté, de l’autre, qu’il ponctue de grandes exclamations, vous aussi mon cher !, le Ciel vous garde, je vous en prie belle dame, allez dans ma grâce manants. Avec des pirouettes de souverain dévoué il répète des hommages, tire le ressort d’une anglaise délicate, réajuste sa fraise à deux mains. Tout à coup la porte claque. Gino vient de s’en aller. Flip se retourne, horrifié :
– Oh bah non !
Il regarde à droite, à gauche, un instant dépossédé, avant de s’asseoir dignement sur la chaise près du lit.
– Heureusement, mon trône est installé.
Gabrielle ne cille pas. Elle attend la suite – lui offrir la suite, jouer encore, si possible reproduire un miracle.
Flip fait mine d’enlever sa couronne, la pose avec résignation sur ses genoux, vieux monarque aux gestes empesés.
– Qui suis-je, madame, si mon royaume m’échappe ?
Gabrielle détourne la question :
– Vous vous appelez vraiment Flip ?
– Sa Majesté le Clown Flip, madame. À qui ai-je l’honneur ?
– Gaby… Gabrielle.
– Et ce charmant petit que vous bercez contre votre ventre a-t-il lui aussi un nom ?
Gabrielle jette un œil à son doudou.
– C’est mon Pimpin.
– Enchanté, noble dame. Enchanté, Sire Monpimpin.
Sans laisser à Gabrielle le temps de réagir, Flip poursuit :
– De quelle maladie étrange, si je puis me permettre, souffre ce pauvre enfant pour que vous le cachiez ainsi ?
– Je…
– Allons madame, est-ce la lèpre, la peste, la teigne, le choléra ou quelque maladie encore inconnue ? Quels affreux bubons, quelles plaies nauséabondes, quel fléau putrescent tentez-vous donc de soustraire à la vue de votre suzerain ? Parlez maintenant, il en va de la santé du royaume !
– Il…
– Peut-être voudriez-vous me laisser voir ?
Flip attend, son regard suspendu dans celui de Gabrielle. Je sais l’imprudence de Flip et l’hésitation de Gabrielle, je sais le risque d’une telle demande. Regard dans regard, maquillage soudain transparent – se raccrocher au clown, nez rouge professionnel, comédie maîtrisée, j’ai l’illusion pour moi. Sa Majesté le Clown Flip pour vous servir.
Gabrielle baisse les yeux et, doucement, elle dégage son Pimpin des draps, le pose dans sa main. Toute la bourre a disparu avec le temps. Le corps décharné, usé par les ans, pend en lambeaux de laine effilochés. Flip agrandit les yeux, avec un effroi contenu murmure :
– Dieu tout-puissant, c’est bien ce que je craignais. La famine.
Puis, se levant de son trône, il tonne :
– Qu’on fasse ouvrir les coffres ! Qu’on installe des banquets ! Qu’on allume tous les fours du royaume ! Qu’on fasse venir les commis, les éplucheurs, les poissonniers, les cuisinières, les plus grands chefs ! Je veux dans l’heure toutes les marmites sur le feu, toutes les poêles crépitantes, un grand festin pour mon peuple !
Flip ouvre la porte de la chambre, il crie dans le couloir :
– Chancelier !
Gino accourt, s’incline brièvement, prêt à obéir.
– Apportez à sire Monpimpin ce qui se fait de mieux dans les cuisines de ce château ! Rôtis, chameaux, crêtes de coq, viande des Grisons, poires au sirop, crème impériale ! Tout de suite !
Flip revient dans la chambre – porter la scène jusqu’au bout, puiser en moi cette énergie excessive, la faire sonner juste.
– En ce royaume il ne sera pas dit qu’un seul de mes sujets ne mange pas à sa faim !
Gino dépose sur la table de chevet un plateau d’hôpital : une compote, une portion de pain, un bol de purée orange, un rouleau de jambon blanc sur une feuille de salade, avec cornichon rabougri et beurre empaqueté.
Entre le pouce et l’index, Flip saisit le rectangle gras dans son papier d’or :
– Voilà, noble dame, sire Monpimpin, tout l’art de mes cuisines ! Les royaumes voisins m’envient mon cuisinier en chef, le saviez-vous ? Je vous en prie, servez-vous, mangez ce qu’il vous plaira, votre appétit m’honore. Je m’en retourne. Un royaume, vous le savez, ne s’administre pas tout seul : je dois m’entretenir avec mon officier des moissons et festins.
Et à reculons, incliné comme un valet, Flip se retire.
La semaine suivante je crois – septembre déjà s’efface devant octobre – Gabrielle mange une compote d’abord, deux cuillères de purée ensuite. Elle réclame même une pâte de fruits – elle dit : le seul truc à peu près potable ici. Quand on emmène le petit Jean à l’hôpital pour la première fois, avec dans le sac brioche et pâte à tartiner, Gabrielle croque dans la tartine du petit frère – elle dit : c’est pour les retrouvailles. Bientôt sa mère prend l’habitude de lui apporter des tupperwares cuisinés à la maison, ratatouille, pâtes au thon, tartes salées, sauté de légumes. Gabrielle mange peu mais elle mange, une fourchetée après l’autre. Assise dans son lit, elle s’étire les épaules, les poignets, le dos. L’après-midi, elle travaille ses cours de terminale qu’Estelle prend en note avec zèle et lui fait passer. L’accident a eu raison de la rancune des cousines.
Lors de la relève, les infirmières conseillent d’éviter la 413 : l’adolescente travaille, il vaut mieux ne pas la déranger. Les clowns rendent visite aux autres enfants, improvisations colorées et routinières, cochon qui couine, bananes infinies et bulles de savon. Dans le couloir, entre deux chambres, Flip jongle. Les massues tournoient à l’entrée de la chambre 413. De l’autre côté, Gabrielle penchée sur ses photocopies. Concentrée, assidue, elle se barricade dans la tâche qu’elle s’est fixée.
En fin d’après-midi, Gino bâille comme un lion fainéant :
– Irait-on pas dormir, Flip ?
– Faudrait bien, Gino. À croire qu’on a fini.
Flip grognon pour une fois, Flip fatigué et moi en dessous davantage – lassitude de la comédie au soir venu. Jongler un peu, par habitude, massue massue massue comme trois pales d’hélicoptère autonomes, jongler encore, plus vite, disques bleu jaune rouge illusoires, créés par la vitesse.
Soudain Gabrielle lance à travers la porte de sa chambre :
– Moi aussi je sais jongler. Semaine prochaine, je vous montre.
Disques redevenus massues tombés par terre.
Le mercredi suivant Gabrielle est assise dans le fauteuil. On lui a retiré le plâtre au tibia gauche, ne reste que son fémur droit, maintenu à l’horizontale par un étrier. La rééducation a commencé : dans quelques semaines, une fois remusclée sa jambe de soutien, elle pourra utiliser des béquilles. Elle a appris à faire seule ses transferts du lit au fauteuil. Suzanne lui a apporté ses massues de GRS : massues en forme de cuillères à miel, jumelles élégantes d’un blanc nacré. Les massues de Flip, au contraire, sont ventrues comme des quilles, triplées de couleurs primaires, obèses et criardes. Gino s’assoit dans un coin et, son chapeau sur les yeux, s’endort.
De but en blanc, Gabrielle propose, en offrant les baguettes de ses massues :
– On échange ? Je veux apprendre avec celles-ci.
Et voici Flip, revenu à un comique élémentaire et gauche, qui fait tomber les massues légères de mille façons, une fois, deux fois, dix fois, les fait tomber par la tige, par la tête, derrière l’épaule, sous la cravate, à travers les bretelles, en mimant une grâce empruntée de danseuse. Et voici Gabrielle, assise dans son fauteuil, sa concentration astronomique, son application impeccable, qui découvre les lourdes massues, jongle avec une, puis deux, vite familière de leur pesanteur, moulin rouge moulin jaune. Gabrielle montre la massue bleue, demande :
– Comment on ajoute la troisième ?
– Tu sais jongler avec des balles ?
La réponse a fusé. C’est moi qui ai parlé à travers Flip et Gino le sait : Gino avec ses grandes antennes de clown, jusque-là endormi sur sa chaise, se réveille d’un coup, se dresse sur ses deux jambes. Il dit en emmêlant ses doigts et en clignant des paupières :
– Flip ? T’aurais-tu vous pas comme un peu confusionné les vous-vous et les tu-tu ?
Flip lui répond avec suffisance :
– On dit pas un tutu on dit un justaucorps.
Puis, penaud, il se tourne vers Gabrielle :
– Savez-vous jongler avec des balles, mademoiselle ? Le principe est le même.
– Je peux apprendre.
– Si vous le souhaitez, peut-être, je peux vous en apporter trois la semaine prochaine.
– C’est dans longtemps, la semaine prochaine.
Flip oscillant, Flip conscient soudain qu’une semaine se compte en jours et en calendrier, qu’existent d’autres lieux où trouver des balles de jongle, Flip ramené au temps et à l’espace ordinaires. Gabrielle maintenant s’engouffre au travers du maquillage, elle franchit la barrière rouge du nez pour s’adresser à moi :
– Les infirmières m’ont dit que le jeudi vous êtes aux grands brûlés, aile K. Et le lundi, en gériatrie, aile B. Juste à côté.
Flip fait une tentative misérable :
– La demoiselle a ses informatrices.
Gino tente un rattrapage laborieux :
– LK, LB, ça doit être des initiales secrètes.
Gabrielle ne s’en laisse pas imposer :
– Allez, on dit que c’est d’accord. Lundi vous passez et j’essaie avec les balles.
– Mercredi.
– Lundi.
– À mercredi.
– À lundi.
C’est dans longtemps, la semaine prochaine.
Le lundi Flip est là qui triche encore avec les règles. Les clowns vont toujours par deux. Mais, tandis que dans la petite salle réservée aux comédiens Gino enlève son nez, Flip ne se déshabille pas – je ne déshabille pas Flip. Mon clown traverse seul le couloir entre la gériatrie et la pédiatrie, salue les infirmières en resserrant sa cravate avec importance, trois balles de jonglage dans la poche. Il frappe à la porte 413. Puis, sans rien dire, il tend à Gabrielle ses trois présents colorés, piteux et triomphant.
D’abord Flip montre comment lancer une balle, parabole parfaite, tracée entre ses gants, droite-gauche gauche-droite, sur une même ligne imaginaire. Rapidement Gabrielle est capable d’imiter son geste, coude le long du corps, poignets souples, impulsion régulière. Assise dans son fauteuil, sa jambe encore plâtrée maintenue, elle s’applique. Deux balles, à présent : l’une puis l’autre, à peine décalées. Gabrielle sourit :
– Ça je sais faire.
Trois balles : une puis deux puis trois, les mains ouvertes pour palper l’air. Une puis deux puis trois. Flip applaudit :
– À ce rythme on va monter un spectacle.
– Ça serait un spectacle extraordinaire.
Puis Gabrielle, assise dans son fauteuil, troque les trois balles contre les trois massues. Une puis deux puis… La rouge tombe au sol et Flip la ramasse. Une puis deux puis… La jaune tombe au sol et Flip la ramasse. Une puis deux puis trois puis… La jaune encore. Gabrielle s’applique, gigote dans son fauteuil, la jambe droite maintenue par l’étrier.
– Attends que je puisse bouger.
Flip ne dit rien, il ramasse les massues quand elles échappent à Gabrielle, les lui rend, bleue, rouge, rouge, jaune, rouge, bleue, et petit à petit Gabrielle ajuste ses tirs, affine son geste. Quand elle devient suffisamment autonome pour enchaîner plusieurs lancers, Flip, avec ses trois balles, cabotine. Il montre ses talents, jongle en patte de chat, derrière son dos, sous sa jambe, puis d’une seule main en ramassant de l’autre la dernière massue tombée. Flip debout voltige entre ses balles, Gabrielle encore immobilisée apprivoise les massues, et le temps s’écoule jusqu’à ce qu’une infirmière vienne signifier la fin des visites.
Au moment de dire au revoir, Gabrielle précise :
– La semaine prochaine on essaie de me mettre en béquilles.
– Ça serait un spectacle extraordinaire.
Laisser au clown mon impatience.
Flip s’abandonne le lundi soir suivant, à la mi-octobre. Gabrielle est assise dans son fauteuil, elle soulève sa jambe droite tout juste déplâtrée, maigre et velue, à pleines mains la soulève et la laisse retomber.
– Je sens plus rien. Ça va être infernal, les béquilles.
Puis, à voix basse, elle ajoute :
– C’était un accident.
– Certaines acrobates apprennent sans filet.
Silence trop long, réglementaire. Les yeux verts de Gabrielle et mes yeux peints à la craie grasse, arc de cercle noir au-dessus des sourcils. Enfin Gabrielle demande :
– T’es qui toi ?
Flip répond modestement :
– Flip.
Gabrielle approche son index du nez rouge, mon nez en silicone usé d’avoir trop joué la comédie. Elle dit :
– Non, pas toi.
– …
– Flip, c’est un nom d’acrobatie. Mais ton vrai nom ?
Qui fixe les frontières du jeu ?
On – Off. Sans son nez, le clown n’est plus clown. C’est la première chose que j’ai apprise. La première que j’oublie. Car voici que le clown – mon clown – fait ce que jamais il ne doit faire : Flip renonce à exister, Flip cède et se dévoile. D’une main, j’enlève le postiche de silicone rouge. Off.
Dans ce dépouillement, il n’y a plus que moi. Je dis :
– Je m’appelle Camille.
Gabrielle hoche la tête, comme si elle savait déjà.
Ce qui suit – Gabrielle après Gabrielle, Gabrielle qui réapprend à marcher, Gabrielle nourrie à sa faim, Gabrielle debout – je ne peux pas encore en parler. Ce qui suit est l’histoire immense de ma rencontre avec Gabrielle, un spectacle comme un horizon allumé, la promesse d’une création – le cirque n’est jamais que la gymnastique révélée à elle-même, son âme retrouvée – ce qui suit est répétitions interminables, intuitions en germe, tentatives pour déjouer les plis du silence. Et comme un papillon le rire trop grave de Gabrielle. De tout cela je ne peux rien dire, rien si ce n’est que tout commence avec la reddition de Flip, nez abandonné appelant parole.
Cette fois Gabrielle n’est pas saoule comme dans la palombière, elle n’est pas en colère comme elle l’était contre Jacquie, cette fois – j’apprendrai tout ceci plus tard – ce n’est pas de la provocation fascinée mais une nécessité à dire. Alors les mots comprimés depuis si longtemps, les mots enkystés dans la poitrine de Gabrielle s’échappent. Pris de panique, en désordre, ils s’enfuient sur leurs petites pattes, lui coulent par la bouche en fils de soie. Au clown abandonné, comme un prélude à tout le reste, Gabrielle raconte, Gabrielle me raconte : elle raconte ce soir de ses treize ans où la Vierge s’est tue.
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