Les maisons vides
Chapitre 7
7
Le gros Nico, parrain de Gabrielle, fait une sortie de route moins d’une journée après avoir signé le registre devant Dieu, à cette heure de la nuit qui hésite avec l’aube. La voiture dévale la pente sur trois cents mètres avant de s’emboutir dans une bergerie abandonnée, à un kilomètre du Village des Montagnes. Les pompiers, pour extraire le corps, doivent découper la portière avec des pinces hydrauliques. Ils prennent toutes les précautions possibles ; cependant, quand ils parviennent enfin à désincarcérer la masse imposante du parrain, ils sont obligés de se rendre à l’évidence : le gros Nico est déjà mort. Il sent indéniablement l’alcool.
Quelques heures plus tôt, vers midi, lorsque les pompiers de la plaine ont embarqué en catastrophe Gabrielle en train de s’asphyxier, le parrain a sauté dans sa voiture pour suivre l’énorme camion rouge qui emportait sa filleule sur la route de l’hôpital, toutes sirènes hurlantes. Il aime conduire, le gros Nico, c’est un chauffard mais c’est aussi un excellent pilote, capable de prendre ses virages avec souplesse, en ralentissant avant l’épingle pour réaccélérer dans le tournant. Il sait assurer l’adhérence de ses roues à l’asphalte, il connaît par cœur tous les radars de la région, freine juste assez pour éviter les flashes et préserver ses amortisseurs des dos d’âne qui pullulent depuis peu à l’entrée des villages. Sur la nationale qui file droit et monotone vers la Ville, il profite du gyrophare des pompiers pour se tailler lui aussi une troisième voie, à cheval sur la ligne centrale. Il se gare sur le parking de l’hôpital en même temps que le véhicule prioritaire, s’engouffre à la suite de Pierre et Suzanne dans le couloir des urgences.
De nouveau, ils sont trois assis sur des chaises bleues, à attendre qu’on leur rende cette môme en robe blanche, saine et vivante si Dieu le veut. Suzanne a encore autour du coude le bandeau de bébé, qu’elle avait retiré pour le baptême. Elle le plie en quatre, le range dans son sac à main. S’emploie alors à contempler la pile de magazines usés qui traînent sur la table basse. Peyo, lui, ne tient pas en place, il tape ses poings l’un contre l’autre. Le gros Nico essaie de rassurer les parents :
– Vous inquiétez pas, on sera sortis dans deux petites heures, avec un peu de chance ils auront même pas fini l’apéro.
Peyo grogne quelque chose, ce que Nico comprend comme une autorisation à poursuivre :
– J’vous l’dis, elle va vous en faire voir de toutes les couleurs, cette gamine ! Vous allez pas vous ennuyer.
Il plaisante, découvre ce que les parents vivent depuis un an, ne sait pas de quoi il parle. Absent du camion, il n’a pas vu Gabrielle raide, le masque à oxygène sur la bouche, il n’a pas vu les mains énormes réaliser sur son corps de poupée les gestes de la réanimation. Les yeux de Suzanne s’embuent. Peyo hésite entre rire ou écraser son poing sur le nez de son ami. Il opte finalement pour une solution intermédiaire :
– Avec un parrain comme toi, j’ai de quoi m’inquiéter, c’est sûr.
Ils attendent, longtemps, tandis que les médecins des urgences soumettent Gabrielle à toute une batterie de tests et de contrôles. Dans sa robe de baptême, elle est allongée pour la radio, puis piquée dans la fesse afin d’établir son bilan sanguin et métabolique. On teste également les virus et les bactéries. Par précaution, Gabrielle est laissée sous assistance respiratoire, et on décide de la garder jusqu’au lendemain. Les médecins sont désemparés, mais il s’avère que l’épisode a été aussi impressionnant que bref. La petite récupère bien. On parle d’un malaise vagal, ou peut-être d’une hypoglycémie, ou peut-être du froid de l’église et du choc de l’eau, voire de l’émotion du baptême. On s’explique mal ce qui s’est passé. Toujours est-il que les bilans ne donnent aucune raison particulière de s’inquiéter. En fin d’après-midi, Gabrielle gazouille joyeusement. Le plus vieux docteur du service résume :
– Ce sont des choses qui arrivent, avec les prémas.
Et les parents, bien sûr, les parents ne peuvent se satisfaire de cette explication, eux qui ont renoué en une seconde bleue avec l’angoisse que le baptême devait précisément conjurer. Ils s’inclinent pourtant. Et Suzanne de rester pour la nuit avec Gabrielle à l’hôpital, tandis que Peyo rentre avec le parrain.
Les deux hommes passent à la ferme pour donner des nouvelles, ils emportent dans un tupperware les restes de rôti et les deux caisses de champagne que personne n’a osé ouvrir. En l’absence de Gabrielle à sa propre fête, on a quand même célébré sa cousine mais on n’a pas eu l’indécence de boire.
Une fois dans la maison neuve, Nico fait sauter le bouchon de la première bouteille avant que Peyo ne réagisse.
– Mon Pierrot, toi et moi on va quand même fêter ça. Après tout, elle est vivante et en pleine forme, notre petite Gabrielle, et je suis son parrain pour la vie. Ça se fête.
Pierre est épuisé, à ce moment-là, épuisé d’encaisser depuis des mois, épuisé de cette vie familiale qui ne ressemble à rien de ce qu’il imaginait. Il se situe au carrefour entre le sommeil de plomb et la cuite démesurée. Son meilleur copain vient de trancher pour lui.
Il boit la première coupe d’une traite, comme un demi de bière après l’entraînement ; la suivante à peine plus modérément ; la troisième avec davantage de mesure car il a fallu entretemps ouvrir une autre bouteille. Cette fois Nico n’a pas fait dans la dentelle : avec son inaliénable bonne humeur, et un gros rire adolescent, il a détortillé le fil de fer, ouvert à demi le bouchon de liège, avant de secouer la bombonne comme un forcené. Le bouchon a fusé dans une gerbe mousseuse, éclaboussant les dalles en grès et le nez de Pierre.
– La faciale mon Pierrot !
Et ils se marrent grassement en se tapant l’épaule, bientôt se mettent à boire au goulot. Très vite, ils sont aussi saouls qu’ils l’espèrent. Ils se remémorent leurs plus beaux matchs d’adolescents, leurs plus grands exploits, se racontent une nouvelle fois cette soirée où ils se sont retrouvés tous les deux à poil avec la même fille, et comment ils ont aussitôt débandé tellement c’était étrange de se voir nus comme ça ailleurs que sous la douche des vestiaires. Il faut dire, précise Nico, que la fille était pas une fusée. Le fantasme a fait long feu, mais l’épisode les fait encore infiniment rire ; ce trio raté, ils ont besoin de ça, ce soir – ça et les deux caisses de champagne. Ça fait des mois, des années peut-être, qu’ils n’ont pas passé une soirée rien que tous les deux.
À la troisième ou quatrième bouteille, ils attaquent le rôti de baptême avec les doigts, à même le tupperware. Peyo se contente d’aller chercher la moutarde pour lui, la mayonnaise pour le parrain. Nico, touché par l’attention, le regarde d’un œil vitreux, l’attrape par le cou et lui frotte vigoureusement son poing sur le crâne :
– Ça fait plaisir d’avoir un copain qui te connaît si bien.
À la fin de la première caisse de champagne, ils sont tous les deux vautrés dans le salon. Peyo gueule :
– Enlève-moi tes pompes de mon beau canapé neuf, merde, Suz va me tuer. J’ai failli perdre ma môme, ma femme va me buter et toi t’en as vraiment rien à foutre !
Nico lui envoie des baisers obscènes par-dessus sa flûte :
– Dis que tu m’aimes !
– Cochon, va.
Et ils restent allongés là, leur coupe à la main, rigolards, heureux de se savoir fidèles. Quand ils ont tellement bu qu’ils en oublient même de rouvrir une bouteille, le parrain, soudain grave, articule :
– Elle m’a quand même bien fait flipper, Gaby, sur ce coup-là.
Alors Peyo fond en larmes. Nico lui passe un bras autour des épaules.
– Va pas étaler ta morve dans ton beau canapé neuf, ça va que je te prête ma chemise de parrain.
Ensuite je crois qu’ils discutent, je veux dire qu’ils discutent très sérieusement, de la naissance de Gabrielle, des choses du quotidien, de tout ce qu’il a fallu gérer ces derniers temps sans jamais chavirer. Peyo explique combien il lui est difficile de trouver sa place auprès de cette enfant : On croit que ça se fait tout seul, mais non. T’imagines pas. Nico, en réalité, aimerait bien imaginer. Il a trente-trois ans et pas une fille sérieuse en vue, il voudrait bien se trouver lui aussi une petite nana, une vraie, une mère de ses enfants avec qui se marier en s’endettant pour vingt ans, quelqu’un à aimer comme dans les films à coups de bouquets de fleurs et de dîners aux chandelles. Mais les filles ne restent jamais. Peyo le charrie, qui avec ses copains ne sait pas rester sérieux longtemps :
– T’as vu le saoulard que t’es aussi !
– Et toi t’es l’hôpital qui se fout de la charité mon Pierrot.
Aussitôt le gros Nico voudrait ravaler ses paroles : ce n’est pas le moment de plaisanter avec les hôpitaux. Peyo se rembrunit, il n’est pas vexé, inquiet seulement ; il vient de se rappeler pourquoi. Très vite, ivre mort, il s’endort sur le canapé. Nico, dégrisé soudain, un peu honteux mais surtout très triste, le couvre avec le plaid. Il lui retire même ses chaussures, en essuyant une trace de boue du plat de la main. Le parrain hésite à s’endormir sur place. C’est une fin de soirée comme il les déteste, une fin de soirée qui le renvoie à une solitude endurcie, à son ventre à bière qu’il aimerait perdre, à une image de lui qui lui fait horreur. Il sait qu’il boit trop. Il a envie de se réveiller au chaud dans son lit le lendemain, alors il prend la voiture. Il a l’habitude de conduire tard et alcoolisé, même dans les lacets de montagne.
On l’enterre une semaine plus tard.
Durant les mois qui suivent, Suzanne doit déployer des trésors d’énergie pour convaincre Pierre que l’accident n’est pas sa faute, que d’ailleurs ce n’est la faute de personne, puisque c’est un accident. Peyo n’arrive pas à trouver le sommeil : il se remémore les scènes, la journée du baptême, la soirée, il déroule le fil des événements, voudrait réécrire chacune de ses répliques. Il croit qu’on peut refaire l’histoire autrement, et dans cette histoire il voit un autre Peyo, raisonnable, ouvrir le canapé en avance, préparer le lit ; un Peyo qui anticipe et dit à son ami d’enfance qu’évidemment il reste dormir. D’autres fois il se culpabilise d’avoir embarqué tout le champagne, ou se dit qu’une bouteille aurait suffi, une coupe, une seule.
Et puis le chagrin et la colère laissent place à une rage contre le monde entier, contre Suzanne qui avait mis à Gabrielle un bandeau dangereux, contre le docteur Zatko qui avait assuré que Gabrielle allait bien, contre le curé et sa coquille baptismale, contre sa belle-famille si catholique et l’Église tout entière. Pendant des nuits et des nuits sans sommeil Peyo ferraille contre des coupables virtuels, il a besoin que quelqu’un endosse la responsabilité qu’il ne veut plus porter. Sans se l’avouer, le père lutte contre une autre rancœur, plus sournoise, plus terrible que toutes les autres, une rancœur irraisonnée qu’il ne peut laisser poindre : contre sa fille, contre Gabrielle elle-même et ses malaises intempestifs et son souffle manquant et son asphyxie violette.
Comme Pierre ne veut plus voir le docteur Zatko, Suzanne prend en charge, seule, toutes les inquiétudes relatives à la santé de Gabrielle, à la respiration de Gabrielle, aux poumons de Gabrielle. Elle se partage entre la surveillance accrue de sa fille et une attention loyale envers son mari.
Gabrielle commence à s’exprimer. Elle sait dire maman, pimpin, docteur, mémé, oui et non, elle maîtrise la plupart des mots du quotidien. Elle refuse cependant de dire papa, même quand son vocabulaire s’enrichit et qu’elle se met à faire des phrases complètes. Suzanne la gronde ; chantonne sur tous les tons papa papa papa pour que Gabrielle répète après elle et Gabrielle répond toujours maman.
Un samedi, malgré les larmes de protestation de la petite qui appelle sa mère en hurlant, le père se charge de donner le bain. Je ne sais pas comment Suzanne et Peyo ont décidé cela – laisser pleurer Gabrielle jusqu’à épuisement – ni de combien de résistance ils se sont alors dotés tous les deux, pour essayer de coudre un lien ténu entre l’enfant et son père. J’ignore également comment Peyo est revenu de cette colère sourde, de cette rancune amère et secrète contre la prématurité de sa fille – en est-il revenu, d’ailleurs, lui que le travail a toujours tenu droit ? Mais je peux dire tout de même qu’il a essayé, Peyo, loyalement, il a essayé d’embrasser ce rôle inconnu, ce fantôme de paternité absent même de la bouche de sa môme.
Alors il a fait couler le bain, Peyo, il a évité la mousse qui peut irriter les poumons, il a vérifié la température de l’eau, il a posé la serviette à capuche brodée sur le radiateur pour qu’elle soit chaude. Devant Gabrielle hurlante, il agite maintenant les anneaux colorés offerts à Noël, en souriant raconte l’histoire de cette entreprise toute neuve qu’il monte comme on raconte une grande épopée. Il explique à Gabrielle l’enjeu de bien choisir son prêt et ses collaborateurs, n’hésite pas à entrer dans des détails financiers obscurs mais soudain glorieux dans son récit. Petit à petit Gabrielle se calme, les hoquets de sa respiration s’apaisent. De ses grands yeux verts – les yeux de sa mémé – la petite fixe son père, sévère d’abord. Peyo l’assoit sur le rebord du lavabo, emmitouflée dans sa serviette à capuche. Avec une autre serviette, il sèche ses petits pieds.
Gabrielle a deux ans, bientôt trois. Elle est belle comme tout. Dans ses yeux une gravité sans enfance, une sagesse de môme qui s’est déjà frottée aux arêtes du monde. Même sous la serviette, sa colonne vertébrale affleure, comme un chemin de cailloux semés entre la nuque et le coccyx. Ses pieds pendent au-dessus du placard, les pointes tournées l’une vers l’autre. Hanches asymétriques, cuisses genoux pieds en dedans – défaut orthopédique censé se corriger avec la marche –, Gabrielle le regarde, Gabrielle magnifique, Gabrielle qui pousse de travers. Et soudain, dents d’ivoire minuscules : Gabrielle lui sourit.
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Le garçon de la chambre 415, à voir entrer les clowns, tire sur son pyjama pour cacher la poche sur son ventre. Ses parents se tiennent à la fenêtre, à peine enlacés ; la maman a un geste pour lisser la manche du T-shirt. Ventre à couvrir, intestin extérieur désormais, à soustraire aux regards. Mais l’extrémité de la poche dépasse. Flip s’approche, curieux. Il dit en montrant le sac :
– Mais qu’est-ce que tu as là ?
L’enfant tire davantage sur son pyjama, poings fermés dans le creux de l’aine. Il détourne les yeux, rentre les épaules. Flip défait sa bretelle à tête de chat, soulève un peu sa chemise fleurie. Regarde incrédule son propre ventre, lisse, impeccable.
– J’ai rien, moi, soupire-t-il avec dépit. (Puis, à l’intention de son collègue :) Tu as quelque chose, toi ?
Gino se tâte le ventre à travers sa salopette rouge. Appuie plusieurs fois du plat de la main, et fait non de la tête en avançant la lèvre du bas.
– Ça alors.
Flip se penche vers l’enfant. Il murmure :
– Ça doit être un beau trésor que tu as, pour le cacher comme ça.
L’enfant desserre un peu sa poigne sur le tissu. Il a six ou sept ans, une stomie pour la vie, et soudain une incertitude au coin de la bouche. Flip reprend, un ton plus bas, en enfermant sa voix en conque dans ses mains gantées :
– Dis, tu voudrais bien me montrer ton trésor ? Juste une seconde.
L’enfant hésite.
Flip se frappe le front, s’exclame aussi bas que possible :
– Oh, j’ai pas dit s’il te plaît ! Tu as bien raison ! Il faut dire s’il te plaît.
Et de répéter à l’oreille de l’enfant, avec un chuchotement égal :
– Dis, tu voudrais bien me montrer ton trésor, s’il te plaît ?
Craintivement, l’enfant soulève son T-shirt, juste assez pour qu’on voie l’arrondi du sac.
Flip s’exclame :
– Oh lalalalala dis donc !
Puis, à son collègue :
– Viens voir ça, Gino, c’est extraordinaire ! Regarde cette poche !
Les clowns enchérissent :
– Incroyable !
– Jamais vu !
– Exceptionnel !
– Une poche sur le ventre ! Il a une poche sur le ventre ! Gino, on a rencontré le premier enfant-kangourou du monde ! Quelle chance !
– Quelle chance ! J’en veux une aussi.
Flip s’adresse à l’enfant, qui soulève alors son haut pour découvrir l’intégralité de la poche :
– Je ne sais pas où tu l’as eue, mais ça, c’est un super-pouvoir. Comment tu fais ?
Et le petit garçon touche fièrement la poche pleine de selles liquides, montre aux clowns comment elle se rattache à son estomac, dit c’est par là que s’en va ce que je mange. Les parents, main dans la main devant la fenêtre, pressent leurs paumes l’une contre l’autre.
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