Les maisons vides
Chapitre VIII
VIII
L’arrêt brutal de la GRS provoque chez Gabrielle adolescente des transformations physiques aussi rapides que profondes. Dans les mois qui suivent son exclusion, son corps d’enfant gymnaste amorce une métamorphose spectaculaire, et soudain bourgeonne, fleurit, se déploie dans des spires de chair nouvelles. Avec l’été, elle devient une petite femme. La finesse de sa musculature est redessinée par des courbes qui surgissent en quelques semaines. Tout se passe comme si ses formes adultes, comprimées depuis tant d’années par un travail incessant de domestication sportive, explosaient au grand jour. Voilà : c’est un jaillissement, une fulgurance.
Maintenant les garçons se retournent sur son passage ; les hommes aussi, ceux attablés au café des courses de chevaux, qui fument sous la télévision, lisent le journal en terrasse, boivent leur demi les jours de marché. Même l’oncle Jean-François ne peut s’empêcher de remarquer :
– Eh bah Gaby, c’est pas de ta mère que tu nous tiens ces obus-là !
La férocité de cette mutation n’a d’égale que la désinvolture de Gabrielle devant ces changements. Je crois qu’évidemment cette poitrine neuve, ces hanches élargies, ces fesses surgies du néant l’encombrent ; mais c’est un encombrement intime, un déséquilibre de sa géométrie qui n’engage qu’elle. Face au monde, Gabrielle affiche une indifférence joyeuse.
Cette puberté soudaine a aussi pour effet de contenir les bêtes sombres de ses poumons – provisoirement, du moins. Alors que Gabrielle, comme l’avait annoncé la cousine Lisa, saigne pour la première fois, les araignées semblent se terrer au fond d’elle, et tisser en silence leur cocon de soie contre son cœur.
À la rentrée, Suzanne demande si Gabrielle veut reprendre la gymnastique. Le petit Jean va entrer en maternelle, Suzanne a désormais du temps à perdre. Elle se heurte à une Gabrielle catégorique :
– Il n’est pas question que j’y retourne.
Suzanne n’insiste pas. Personne ne sait que Gabrielle, comme elle peut, continue de s’entraîner.
À la nuit tombée, Gabrielle va au cimetière en trottinant. À côté de la tombe en marbre, elle fait des séries de grands battements. Quand la lune est belle et le ciel clair, elle apporte un ruban qui voltige entre les croix. L’été, dans le jardin en fleurs de sa mère, elle invente des chorégraphies, jongle avec ses massues, roule son ballon entre ses épaules. Les ouvriers qui terminent l’extension de la maison l’observent ; ils ne voient plus une môme qui répète mais une ado qui délibérément les allume. Peyo, avec une autorité peu familière, lui interdit de faire des cabrioles dans le jardin. Il lui demande, plus précisément, de ne pas s’exhiber. Un compromis est alors négocié. Par manque de temps et d’envie, la famille ne part pas en vacances. Pierre, en tant que président dévoué du club de rugby, a en sa possession les clés du gymnase. Il propose à sa fille de lui ouvrir la petite salle aux tatamis.
Suzanne objecte que la pièce est pleine de poussière et d’acariens, sans aération si ce n’est une petite fenêtre à l’angle, mais Gabrielle s’enthousiasme. On décide qu’elle pourra s’y entraîner, après nettoyage. Suzanne s’emploie alors à astiquer non seulement la salle des tatamis, mais le terrain intérieur, les vestiaires, le couloir, les douches, la remise, le bureau de Pierre. Depuis quelque temps la mère soupçonne son époux d’être engagé dans une entreprise de séduction intempestive : c’est l’occasion de fouiller à bon compte dans ses dossiers – elle n’y trouve rien de répréhensible, car Peyo ne lui laisse pas les clés de son secrétaire.
En août, Gabrielle partage son temps entre la piscine municipale et la salle aux tatamis. Jeanjean ne sait pas encore nager, et Gabrielle passe des heures à le surveiller. Elle lui enfile ses brassards orange, lui apprend à se mouiller la nuque avant d’entrer dans l’eau. Souvent elle embrasse ses cheveux trempés, respire l’odeur de chlore. Le poids du petit Jean sur sa hanche a quelque chose de rassurant. L’enfant aime par-dessus tout sauter dans ses bras depuis le rebord de la piscine. Ses jambes tricotent dans l’eau. Gabrielle nage en l’emportant sur son dos, parfois le tire des deux mains. Ils font ensemble de grandes promenades aquatiques dans les quelques mètres de la piscine. Suzanne les entend rire entre les éclaboussures, le rire de Gabrielle trop grave, comme haché, rare, puissant, et celui plus aigu de l’enfant qui pourrait décrocher le ciel. À l’heure de la sieste, bras ouverts en étoile, la fratrie s’entraîne à faire la planche. Jean gigote toujours, maintenu à flot à la seule force de ses brassards, rieur. Gabrielle, étendue à la surface, goûte une paix inconnue.
Au gymnase, elle répète un enchaînement au ballon. Couchée sur le dos, elle envoie l’engin de ses pieds pointés, le récupère entre les chevilles, puis le fait glisser jusqu’à son ventre. Elle roule ensuite sur un flanc ; le ballon comme aimanté à son corps file en sens inverse, se stabilise magiquement dans son cambré, tandis qu’elle se repousse sur les mains, bassin au sol. Alors Gabrielle renverse le mouvement. Poitrine au sol, bras parallèles au corps, elle accentue son cambré pour passer les jambes au-dessus de sa tête, et ses pointes viennent se poser de chaque côté de ses oreilles. Le ballon reste immobile dans l’arrondi de son dos. Crevette renversée, en appui sur la gorge, son corps entier arqué au-dessus de sa tête, retournée sur elle-même comme une chaussette à l’envers, Gabrielle sourit.
C’est dans cette position que Raph, le jeune prof de lutte, la découvre à la fin de l’été. Il a une vingtaine d’années, est inscrit à la fac de sport. Depuis deux ans, il gère les entraînements des lutteurs cadets. Il a croisé Peyo plusieurs fois – tous les sportifs du Village connaissent Peyo – mais ne se rappelle pas avoir jamais croisé Gabrielle. En cette fin d’été, il reprend l’entraînement en avance, pour s’assurer cette légère supériorité physique qui ouvre le droit de faire transpirer les autres.
La lutte l’a bâti petit et carré, avec une nuque encore plus épaisse que celle des rugbymen, mais une souplesse de mouvement, une agilité que ses copains du XV n’ont pas. Il s’est toujours tenu éloigné des mêlées et des bagarres avec les gitans ; somme toute, il a esquivé toutes les occasions de se faire fracasser le nez casser une dent éclater une arcade sourcilière. Il en résulte une beauté droite, pas entamée par les coups, habituée à l’esquive et aux prises rapides, construite sur des appuis solides : une vivacité de panthère dans une masse de déménageur.
Gabrielle déplie sa figure une jambe après l’autre, en tendant ses pointes de pieds. Elle récupère son ballon au creux du coude, comme un enfant qu’on berce, et s’avance vers Raph, une main sur la cuisse, le ballon à l’angle de la hanche et du poignet. Gabrielle a quatorze ans, des araignées endormies dans la poitrine, des formes neuves qui étirent son justaucorps. Elle a transpiré. La chaleur de l’été, ajoutée aux bains de soleil au bord de la piscine, lui poudre les pommettes d’un rose humide ; ses yeux semblent d’un vert plus intense. Le pauvre Raph est évidemment, absurdement, instantanément terrassé.
Gabrielle demande :
– Tu viens pour t’entraîner ?
Raph ne sait pas quoi répondre, c’est, c’était, en effet, tout à l’heure, son intention, mais il ne sait plus, la pièce est trop chaude, le soleil qui tombe en diagonale sur les tapis trop lumineux, cette gamine trop, trop quelque chose, et comme je comprends l’émoi du pauvre Raph, et comme Gabrielle agite au-dedans de qui l’aime des serpents inconnus.
– Ouais ouais, mais vas-y, finis.
– J’ai fini, je vais m’étirer chez moi.
– Ah parce que là, c’est pas ce que tu étais en train de faire ?
Il a de l’humour, un peu, quand même, une réactivité malgré tout, mais il réplique par dépit. Gabrielle fait entendre un rire nasal, sourit en coin. Elle a déjà gagné et elle le sait. L’application avec laquelle Raph esquive son regard et fait mine d’ouvrir son sac de sport l’amuse. Soudain, il se rappelle qu’il est plus vieux, que c’est lui l’entraîneur, que l’accès aux installations est réglementé.
– Comment tu es entrée ?
Gabrielle hausse les épaules, fait courir son ballon sur son avant-bras.
– Mon père a les clés.
– Ton père ?
– Peyo.
Raph se redresse, incrédule :
– Ah, Peyo ! T’es la fille à Peyo ? Mais non ?
– Il te faut genre ma carte d’identité ?
Gabrielle, en quelques semaines d’ennui et de clips télévisés, a appris cette provocation légère, une certaine façon de soulever un sourcil, mignonne ou goguenarde. C’est l’époque où, sur les chaînes musicales du câble, une star blonde de l’Amérique, en minuscule uniforme bleu d’hôtesse de l’air, renverse délibérément une coupe de champagne sur un passager avant de le déshabiller dans les toilettes de l’avion. Gabrielle surjoue soudain cette féminité bagarreuse, faussement indifférente. Elle a intériorisé malgré elle le répertoire de la drague adolescente ; mais tout cela se joue presque sans elle. Raph ne peut pas le savoir, qui enlève ses espadrilles pour enfiler ses chaussons de lutte. Gabrielle ramasse ses tongs et le sac en toile avec ses engins.
– Bon ben, salut.
– Salut.
Et Gabrielle s’éclipse en sautillant, pieds nus sur le lino du gymnase, légère, cabriolante, impudique.
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