Les maisons vides
Chapitre VII
VII
Gabrielle est exclue de la GRS un matin d’avril, presque six mois après la mise en terre. Ça arrive lors d’un entraînement additionnel en vue des championnats de France, le lundi de Pâques.
Dans le jardin de la vieille ferme, les poules ont pondu des œufs en chocolat pelliculés d’or. Des lapins immobiles, ornés de rubans colorés, ont envahi le clapier des garennes. Les cloches sont passées, et la basse-cour de poils et de plumes se trouve redoublée de sa contrefaçon en sucre, pour le grand plaisir du petit Jean. Alors que l’enfant ramasse les œufs avec enthousiasme, Gabrielle est en route pour la GRS. Toute la famille déjeune chez les grands-parents, mais Gabrielle doit être au gymnase avant treize heures, pour le renforcement collectif. Exceptionnellement, son père la dépose. Il s’est proposé et ça l’arrange bien, Peyo, de s’épargner sa belle-famille. Avec Suzanne, les choses vont de mal en pis. Il lance sur le parking du gymnase :
– Allez, championne, à tout à l’heure.
L’entraînement porte davantage sur la technique que sur l’adresse ; elles doivent travailler les figures au sol, sauts, pivots, équilibres, souplesses. Jacquie trouve que ses gymnastes manquent de puissance dans leurs impulsions ; par ailleurs, la récente retraite de la championne olympique russe, incroyablement flexible, a renforcé l’obsession tyrannique de l’entraîneur pour la souplesse du dos. Elle leur réserve pour ce lundi un nombre de variantes exceptionnelles de la crevette et du cobra. Elles répéteront ensuite la chorégraphie collective. Jacquie a insisté : que personne ne manque.
Les gymnastes arrivent dans le vestiaire au compte-gouttes, s’embrassent en enfilade, automatisme mille fois répété du vestiaire avec ses normes et ses hiérarchies. On n’embrasse pas les plus jeunes, on n’embrasse pas non plus l’entraîneur, on embrasse ses coéquipières et parfois les grandes de l’équipe d’au-dessus pour peu qu’on en ait les faveurs. Gabrielle n’embrasse personne, elle dit je tousse beaucoup en ce moment, avant de s’installer sur son extrémité de banc.
Manue entre à son tour, toujours joviale. Elle cache un paquet de chocolats pralinés à l’intérieur d’une douche :
– Les filles, je mets ça là pour tout le monde, servez-vous !
Sarah remarque :
– Toi t’as envie qu’on se fasse toutes défoncer.
Les autres rient, mais elles piochent dans le paquet avec le plaisir souverain de frauder. Gabrielle sourit en déclinant le chocolat, il n’est pas question qu’elle se gave. Elle s’échappe pour s’échauffer. Les garçons de l’équipe masculine de gymnastique artistique sont là aussi, qui tournent aux différents agrès. Avant de s’élancer aux anneaux, l’un d’entre eux tape ses mains l’une contre l’autre. Un nuage de magnésie se dissipe dans l’air. Gabrielle inhale à pleins poumons la poussière crayeuse. Elle espère je crois assécher les bêtes dans ses bronches ; mais la magnésie l’irrite, elle tousse, tousse, tousse. Elle est en train de se ruer vers les toilettes lorsque Jacquie l’interpelle, depuis la petite salle des entraîneurs face au praticable :
– Mademoiselle Pradier !
Gabrielle interrompt sa course, se retourne, s’avance vers l’embrasure sans porte, avec la lenteur raide des condamnés. Sa déglutition emporte une masse compacte, agitée. Jacquie attaque :
– Tu as fait ce que tu avais à faire ?
Les coéquipières, qui sortent du vestiaire après s’être rincé la bouche, se figent. Elles sentent l’orage dans l’air. Quand l’entraîneur se campe jambes écartées, mains sur les hanches, la foudre va s’abattre sur quelqu’un. Gabrielle regarde Jacquie, elle ravale comme elle peut les bêtes qui lui remontent sur la langue. Jacquie s’énerve :
– Ne joue pas à ça avec moi. Tu as fait ce que tu avais à faire ?
Gabrielle, devant Jacquie, ne peut faire semblant :
– Non.
– Tu n’as pas parlé à ta mère comme je t’avais demandé ?
– Non.
– Ne m’oblige pas à le faire à ta place, Gabrielle.
Jacquie a choisi d’être directe, et menaçante. Sa douceur de la dernière fois n’a pas fonctionné. Elle pensait Gabrielle capable d’entendre la sollicitude, elle ne comprend que l’autorité.
Mais Gabrielle relève le menton, et répond très calmement, de la même façon qu’elle a dit à sa grand-mère qu’elle n’irait plus à la messe, en détachant les syllabes :
– Je ne le ferai pas.
Ce n’est pas exactement un regret, c’est une certaine manière d’être désolée, non de son choix mais du fait que ce choix fasse de la peine à Jacquie. Gabrielle ne s’excuse pas de désobéir. Elle est seulement attristée d’y être obligée. Elle regarde Jacquie sans ciller ni se détourner, prêtant dignement le flanc à la sentence.
– Personne n’est indispensable, Gabrielle, et surtout pas celles qui n’en font qu’à leur tête. Tu prends tes affaires et tu t’en vas. Maintenant.
D’abord, Gabrielle ne dit rien à personne. Quand Suzanne la récupère, elle fait comme si l’entraînement s’était bien passé. Son sac sur les genoux, elle fixe la route, les étoiles alignées de l’Épée du Chasseur, la buée qui se colle aux fenêtres de la voiture. Elle défait son chignon, ravale une quinte de toux. Dans sa poitrine, les araignées grouillent, mais Gabrielle parle encore des championnats de France, du bus, de l’hébergement : la compétition aura lieu dans moins de deux mois. Elle espère un podium.
Les jours de gym, Gabrielle prépare son sac avec le même soin, en partant au collège ; elle apporte même les restes de chocolat de Pâques. Dans la voiture, elle continue de se coiffer face au petit miroir du pare-soleil. Elle enroule son chignon avec son application de toujours, mais exige soudain qu’on la dépose un peu avant le parking. Je crois qu’elle invente une excuse, un prétexte adolescent ; elle a bien dû user à un moment ou un autre de l’argument de la honte. Elle aura quatorze ans en mai, elle a un an d’avance, elle entre au lycée l’année prochaine. Embrasser sa mère devant son équipe n’est plus de son âge ; elle veut être une grande. C’est son premier caprice.
Suzanne, qui a eu avec sa sœur des discussions infinies sur la crise d’adolescence, est presque soulagée que quelque chose arrive comme une rébellion ouverte. Elle accepte de la laisser au rond-point avant le gymnase, par pudeur, et s’imagine je crois quelque histoire d’amour qui justifierait cette distance nouvelle. Elle ne se doute pas que Gabrielle passe désormais ses entraînements dehors, à observer ses anciennes coéquipières à travers la vitre, cachée derrière un buisson. Dans l’ensemble ballon-massues, Jacquie a confié son rôle à Sarah.
Deux semaines durant, Gabrielle s’entraîne en douce, à l’arrière du gymnase. Entre les vapeurs de magnésie et les soleils des garçons à la barre fixe, elle observe les consignes données par Jacquie, les répète dans l’herbe. Le dos, la souplesse du dos, la force du dos, c’est le dos qui fait la gymnaste rythmique ; ne pas devenir grasse comme un canard d’élevage ; on n’a rien sans travailler ; travailler sa souplesse chaque jour. Gabrielle redoute de perdre l’amplitude de ses boucles. Allongée à plat ventre sur la pelouse humide, elle tend les jambes jusqu’aux pointes, redresse le buste les bras au ciel, poignets cassés. Elle travaille aussi son pont, jambes tendues, écartées puis serrées, se relève d’une impulsion du pied, son corps en éventail au-dessus d’elle, souplesse arrière. Pour être plus discrète, elle n’utilise pas ses engins, se contentant de mimer les jongles et les lancers.
Bien entendu, elle finit par se faire repérer : je crois que Sarah – Sarah désormais la meilleure, décidée à le rester – un soir, vers la fin de l’entraînement, pointe un doigt accusateur vers la vitre.
C’est une Jacquie furieuse qui sort du gymnase. L’entraînement est immédiatement suspendu. Jacquie lance à l’intention de Sarah :
– Crois-moi, on reparlera de ce que tu viens de faire. Va te rhabiller.
L’entraîneur renvoie les autres filles au vestiaire et leur intime de rentrer chez elles. Les gymnastes s’exécutent. Celles qui tardent à remettre leurs chaussures se font vertement rabrouer.
– Y a rien à voir, c’est entre elle et moi.
Une fois seules, Jacquie s’assoit sur le banc de bois devant le praticable – le banc où Gabrielle enlevait ses chaussures de petite fille. L’entraîneur tapote la place à côté d’elle, mais Gabrielle refuse de s’asseoir. Elle reste debout, tendue comme un animal aux aguets. Jacquie dit, presque tendrement :
– Alors comme ça, tu nous espionnes ?
Avec un rire dans la voix, le dit, comme si c’était drôle soudain, ou touchant, cette idée-là de Gabrielle exploratrice, écartelée en grand écart derrière le buisson, sur la terre humide d’avril. À son âge Jacqueline elle aussi était prête à tout. Gabrielle cependant ne se déride pas, elle la fixe bouche pincée, raide comme ses massues. L’entraîneur s’approche d’elle, lui pose une main à la base du cou.
– Qu’est-ce qui se passe, Gabrielle ?
Pour toute réponse, Gabrielle étouffe dans son poing fermé une quinte de toux grasse qui lui remplit les yeux de larmes. Dans le tiroir de son bureau, Jacquie a toujours un inhalateur de secours : elle va le chercher, puis le tend à Gabrielle ainsi qu’un mouchoir jetable. Gabrielle tousse, aspire une bouffée. Les larmes dansent dans ses yeux, quelque chose vacille comme une certitude. À ce moment-là, Gabrielle est au bord de parler, sur le point de dire à Jacquie ce qu’elle tait depuis des semaines, des mois ; Gabrielle est prête je crois à livrer un pan de ce qu’elle porte dans le secret de son cœur – prête une seconde trop tard. Car Jacquie dit, comme une plaisanterie dépitée :
– Tu veux vraiment que je parle à ta mère.
Gabrielle se ravise. Voilà, ça tenait à rien, que tous les mots contenus à l’intérieur sortent d’un seul coup, ça tenait à une seconde de décalage, une incompréhension minuscule, une impatience après des années de sueur partagée. Gabrielle reste ostensiblement muette. Pour la dernière fois, elles attendent ensemble, l’entraîneur impériale et impérieuse, Gabrielle mutique, essayant péniblement de ravaler des petits démons noirs. Alors Jacquie dit, en saisissant Gabrielle par la nuque :
– On va attendre ta mère dehors.
Suzanne n’a pas d’autre choix, quand elle voit les grands gestes de l’entraîneur, que de se garer sur le parking. J’imagine une Suzanne honteuse de réaliser que Gabrielle cause du souci, Suzanne soudain prise en défaut, sommée de s’occuper de sa fille qu’elle pensait si indépendante. La mère a toujours été obéissante et, par contraste, l’autoritarisme de Jacquie l’effraie depuis la première heure.
– Gabrielle ne va pas bien, madame Pradier. Elle tousse.
La mère répète ce qu’elle a toujours répété. Ça sonne comme des excuses :
– Elle est asthmatique. Elle est préma…
Jacquie la coupe, s’agace :
– Je sais bien qu’elle est préma ! Je connais cette gosse depuis dix ans et je peux vous dire que c’est autre chose. Il faut qu’elle consulte.
Suzanne confuse, désemparée et bredouillante, ne peut que s’excuser, encore. Gabrielle les regarde toutes les deux, incapable de déglutir la bête sombre qui lui court sur la glotte. Elle assiste en silence à l’humiliation de sa mère, naufragée devant Jacquie, et à sa propre humiliation – l’entraîneur parle comme si elle était absente, comme si elle avait de nouveau quatre ans et une luxation congénitale de la hanche à redresser. Une colère vertigineuse lui transperce les iris.
Jacquie ne lâche pas Suzanne des yeux :
– Je ne la reprends pas tant qu’elle ne s’est pas soignée.
Jacquie ignore, à ce moment-là, l’étendue de l’orgueil de Gabrielle. Pour la première fois, elle se trompe sur sa gymnaste, et de la pire façon : en la sous-estimant. Car Jacquie est encore convaincue qu’il lui suffit d’imposer son autorité pour que Gabrielle obéisse. Elle compte sur la force des liens, elle imagine que sa gymnaste reviendra. Elle l’a construite intransigeante et arrogante, elle lui a appris la discipline ; elle ne peut concevoir qu’elle a désormais en face une adolescente dressée selon ses principes, qu’elle ne reverra jamais. Gabrielle est son monstre.
Par acquit de conscience autant que par angoisse, Suzanne ramène Gabrielle chez le docteur Zatko. Elle y vient régulièrement pour le petit Jean, dont l’infatigable énergie devient une véritable source d’inquiétude. Gabrielle pour sa part n’était pas revenue depuis des années. La peinture du bureau est légèrement ternie, comme si l’enthousiasme des murs à s’écrier que l’enfance est formidable s’entamait un peu.
Gabrielle et Suzanne s’assoient sur des chaises bariolées, en forme de bonshommes. Les dossiers s’emboîtent comme des pièces de puzzle, donnant l’impression que chaque personnage a posé la main sur le cœur de son partenaire, mais Gabrielle et Suzanne sont séparées par un mur de silence. La mère fait confiance au docteur, le pédiatre de toute éternité, fort de son regard lunaire, sa voix sûre, ses yeux délavés. Quand il accueille Gabrielle, il ne l’appelle pas petite souris. Quelque chose dans son regard l’en dissuade.
– Ah, la grande Pradier. La secrétaire m’a dit. Si tu veux bien, on va se voir tous les deux seulement.
La porte se referme derrière eux. Qu’est-ce que Gabrielle raconte au docteur Zatko ? Un bout de vérité, je crois. D’ailleurs, le docteur Zatko l’exige, qui pose la même question que Jacqueline :
– Eh bien Gabrielle, tu peux me dire ce qui se passe ?
Gabrielle ne sait pas exactement ce qui se passe ; elle sait seulement ce qui s’est passé, mais de cela elle ne dira rien. En regardant les trois étoiles de l’Épée du Chasseur pour la dernière fois, elle s’est promis de ne rien dire. Devant le docteur Zatko, elle tente tout de même quelque chose s’approchant de la vérité. Avec une ironie palpable – et sous cette ironie néanmoins un dernier espoir, l’espoir que ce docteur de toujours sache peut-être d’obscurs secrets qui se transmettent dans les antichambres de la médecine – Gabrielle lâche :
– Je crache des araignées.
Le docteur Zatko lève un sourcil. Il essaie de savoir dans quelles circonstances et à quelle fréquence apparaissent les symptômes, comme il dit. Gabrielle réfléchit, dit qu’elle ne sait pas. Le docteur Zatko n’a pas le temps d’approfondir : sa salle d’attente est pleine, et tout cela ne relève plus de sa compétence. Il prescrit l’achat d’un nouvel inhalateur et suggère de démarrer une cure de désensibilisation, étant donné que l’asthme enfantin semble s’accentuer. Puis il rédige une lettre de recommandation pour une consœur, dans laquelle il écrit des mots que personne ne lira. Lorsque Suzanne les rejoint, il murmure, en ajustant ses lunettes d’écaille :
– Je pense que c’est dans sa tête.
Suzanne fait comme si elle ne comprenait pas. La tête, la tête, ça ne veut rien dire. La tête, ce sont les fous qu’on envoie à la Ville des Fous, et sa fille n’est pas folle. Dans la voiture, elle glisse la lettre de recommandation dans le vide-poches, d’où elle ne sortira qu’à l’occasion du ménage trimestriel de la voiture, pour finir à la poubelle parmi les prospectus. Sans regarder Gabrielle, Suzanne a un geste qu’elle réserve d’habitude aux cérémonies : elle se signe, le Père, le Fils et le Saint-Esprit, et embrasse son pouce.
OceanofPDF.com