Les maisons vides
Chapitre 15
15
L’idée de baigner la María revient à Suzanne, alors que la mémé se tait depuis des jours : initiative rare, approuvée par Joséphine à condition que tu t’en occupes toi. Suzanne accepte. Bénédicte passe en coup de vent pour déposer un tapis antidérapant ergonomique. Georges et René sont mis à contribution pour déplacer leur mère, qu’ils installent dans la baignoire tout habillée, avant de se retrancher dans la cuisine pour boire un pastis. Suzanne et Gabrielle, accompagnées du petit Jean qui trottine, poussent le chauffage au maximum. Elles déshabillent doucement la vieille Espagnole, se cassent un peu le dos penchées sur la baignoire. Elles ôtent le gilet de laine, le chemisier ample, la jupe, font couler l’eau et en vérifient la température du bout des doigts. Le jet ruisselle sur les épaules affaissées de la María, sur ses seins tombants aux aréoles sombres, sur sa peau flasque et transparente. On vérifie l’absence d’escarres.
– Mémé, tu nous dis si c’est trop chaud ou trop froid.
La María hoche la tête. Le radiateur électrique grésille en dégageant une odeur de poussière. Une fine buée se dépose sur le miroir grossissant et son support déjà attaqué par la rouille. Le petit Jean, accroché au rebord de la baignoire, montre l’eau :
– Veux, veux, veux, veux.
Gabrielle le prend dans ses bras :
– On s’occupe de toi après, Jeanjean, là c’est pour mémé.
– Veux, veux, veux, veux, répète le petit Jean.
La mémé María sort brutalement de son mutisme :
– ¿Creéis que soy tan repugnante que no vais a dejar que este niño se bañe conmigo? s’insurge-t-elle.
– Comment ?
– Laisse le petit venir. Ven aqui, Juanito.
Alors Gabrielle déshabille le petit frère et le glisse dans les bras de la mémé. Les voici, la vieille Espagnole et le petit frère de dix-huit mois babillant, là tous les deux, blottis l’un contre l’autre dans l’eau claire, l’enfant dans son éclatante jeunesse, avec sa peau rosée qui repose sur la poitrine distendue, au creux des bras veinés. Ils sont tournés l’un vers l’autre badins, sourire radieux du petit Jean, joues rondes, incisives flambantes, à peine poussées, sous le regard voilé de la María – sourire partiellement évidé comme celui du petit frère. Gabrielle observe l’enfant et la mémé, la vieille peau molle, les réseaux de veines qui saillent sous la peau, les poils filasse presque inexistants au bas du ventre ; et par contraste cette fraîcheur hallucinante du petit frère. Son sexe d’oisillon fait rire sa mère et tout le monde. Il bat des mains dans l’eau, enfant de lumière posé contre le sein antique d’une madone nue. Gabrielle pense à la Vierge à l’Enfant de l’église, celle qui a offert son fils unique pour la gloire de Dieu et le salut du monde, elle pense que l’Enfant Jésus a un nombril et – l’exclamation de la María l’interrompt :
– ¡Mi hombrecito!
Fierté irrémédiable dans la voix cassée de la mémé, clapotement tiède du bain, volupté à laquelle ne manque qu’un parfum de rose. Prise d’une inspiration subite, Gabrielle s’exclame :
– Mémé, j’ai quelque chose pour toi !
Cet après-midi, Suzanne et Gabrielle sont allées à la parfumerie de la Ville. Gabrielle a eu le droit de choisir un assortiment de boules de bain. Le ballot de sphères bariolées est dans son sac à main. Elle en sort une boule qu’elle glisse dans la main libre de la María :
– Tiens, mémé, cadeau.
La mémé, qui n’y voit plus rien ou presque, sent sous ses doigts la rondeur lisse et parfumée, sous ses narines l’odeur sucrée du fruit. Elle porte le globe à sa bouche et, sans hésiter, devant Gabrielle sidérée et Suzanne absente, croque dedans comme dans un bonbon. Immédiatement le savon acide lui inonde la langue ; elle avale de travers, tousse, s’étrangle, dans la confusion lâche le petit Jean qui se cogne la tête contre le rebord de la baignoire.
C’est la panique généralisée.
Il faut repêcher le petit frère qui hurle, taper dans le dos de la mémé qui s’étouffe. Les cris attirent les deux frères depuis la cuisine, qui découvrent l’eau partout, leur mère nue en train de cracher ses poumons dans la baignoire, le minot emmitouflé dans une serviette avec déjà un œuf violet lui poussant sur le front, le tapis détrempé. Suzanne essaie de calmer à la fois son fils et sa grand-mère.
– Qu’est-ce que c’est que ce bordel ? s’exclame l’oncle René, tandis que Georges appelle la mamie Jo à la rescousse, laquelle s’énerve en voyant sa salle de bains sens dessus dessous :
– Je vous avais dit que c’était une mauvaise idée !
Quelque temps plus tard, la mamie Jo abdique. Ça arrive après le repas. La mémé est si peu autonome, elle y voit si mal qu’il faut désormais la nourrir à la cuillère, d’une bouillie de légumes et de patates, directement dans son lit. Ce soir-là, la María refuse de manger. Elle détourne la tête, pince la bouche tandis que Joséphine s’évertue à avancer la nourriture. La Josée insiste :
– María, il faut que vous mangiez.
Et la mémé serre les lèvres encore plus fort, tourne davantage la tête vers la fenêtre. Puis, soudain, la María explose ; c’est une colère acide, inattendue. Tandis que la Vierge fait comme si elle n’entendait rien, son voile sur les oreilles, la María vide d’un seul coup cinquante ans de mépris, elle crache au visage de Joséphine des rancœurs jamais si cruellement formulées. La mémé dit combien elle regrette l’autre belle-fille, la belle-fille décédée à quarante-cinq ans, l’épouse de l’oncle René, cette tante Louise professeure de lettres, éduquée et brillante, emportée par un cancer trop tôt et sans enfant. La María insiste, ce sont les meilleures que se van primeras, René avait la chance d’avoir une femme magnifique, mais ce pauvre Jorge, parce que toi que eres, nada, une paysanne, une pauvre fille de la campagne, estupida, bête à manger du foin, toi tu n’es rien, une fille stupide et flaquita. C’est une volée d’injures qui se déverse sur la mamie Jo. Elle bat en retraite jusqu’à la cuisine, vaincue.
Après un long silence, elle lâche à son mari cette idée inconcevable :
– Il faut la mettre en institution.
– Il n’en est pas question.
Georges s’est exprimé avec une autorité peu coutumière. Joséphine sait le combat perdu d’avance : le papy Georges est né ici, entre les quatre murs de cette maison. Il a depuis toujours l’idée que, dans les familles de campagne, on s’occupe soi-même de ses vieux. Ici on naît et on meurt dans les mêmes lieux, les mêmes odeurs, ici on n’envoie pas ses parents agoniser dans des lits inconnus. Voici la grande loi de la vie, la définition élémentaire du lien générationnel. Georges ne le dit pas ainsi, d’ailleurs il ne dit rien de plus, il n’en a pas besoin. C’est d’une évidence limpide, ça ne mérite pas même discussion. René vient dans les jours qui suivent appuyer son propos, il dit à sa belle-sœur, très ému et se voulant apaisant, que si Louise était encore là, elle aurait pu aider.
À partir de là, les semaines passent et se ressemblent. Le petit Jean grandit, il est propre désormais. Gabrielle, de son côté, se prépare à sauter une classe : on la trouve précoce, alors on lui fait suivre, les derniers mois, les cours du niveau supérieur. Elle passera directement en troisième à la prochaine rentrée, dans la classe d’Estelle. Elle continue de s’entraîner farouchement et Jacquie se désole qu’une telle fougue n’ait pas été envoyée en sport-études.
Joséphine s’acquitte des soins à la María en silence. Quand la mémé refuse de manger, elle n’insiste plus. Josée apprend à devenir sourde, aveugle et glaciale. Car la María semble avoir retrouvé une parole fleuve, parole incohérente qui mêle de plus en plus l’espagnol au français et roule dans sa gorge un accent grave, fracassé – dément. L’Espagnole voit des diables courir sur ses draps, elle voit des bébés minuscules, le cordon autour du cou, danser sur son ventre, elle se complaît dans le souvenir des morts, le vieux Jean, la tante Louise, l’odeur affreuse des fluides, puis lui revient encore cette enfant perdue, asphyxiée par son cordon, qui se superpose sous ses yeux à l’image de Gabrielle en couveuse, Gabrielle d’entre les limbes. Pendant ce temps, la Vierge chantonne un psaume inaudible, les yeux révulsés.
Quand Gabrielle lui rend visite, la mémé écoute encore un peu les chants de messe et Le Lac des cygnes. Elle ne joue plus aux petits chevaux, elle ne collectionne plus les pièces. Un jour le père Joseph passe avec des hosties consacrées pour proposer la communion. La mémé ne le reconnaît pas. Elle se met à hurler en espagnol. Elle a peur qu’on l’étouffe ou qu’on l’empoisonne, alors elle repousse férocement la main qui tend l’hostie, fait voler le corps du Christ qui se brise sur le lino. Le curé la bénit, le Père le Fils et le Saint-Esprit, et rebrousse chemin. Il ne voit pas la Vierge lui faire une révérence scabreuse depuis l’étagère.
La gestion de la vieillesse devient gestion exclusive du corps. Aux escarres sanglantes s’ajoutent des constipations chroniques qui obligent les infirmières à curer les intestins de la María avec un crochet métallique. L’odeur alors est si insoutenable qu’il faut ouvrir portes et fenêtres pour créer du courant d’air, laissant le corps nu de la mémé aux prises avec le froid, les regards, la honte. Et Gabrielle, ma Gabrielle adolescente, déjà trop mûre pour son âge, Gabrielle grande sœur attentionnée, propulsée dans son statut de petite maman, Gabrielle assiste aux soins, aide, regarde, touche, observe ; Gabrielle palpe la vieillesse à pleines mains, respire à son flacon. Elle embrasse les mains de sa mémé, ses joues molles, son front, pendant des heures caresse ses mains aux veines saillantes.
Un soir que la María n’a plus prononcé une parole cohérente depuis des jours et des jours, Gabrielle, assise sur le tabouret, fredonne l’air de la berceuse. Elle entend un petit rire, émanant du fond du lit :
– Ouh, c’est faux !
La voix est limpide, une voix de jeune femme rieuse. Sur l’étagère la Vierge pouffe en se cachant le visage dans les mains.
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La relève a lieu à quatorze heures. Flip et Gino attendent devant la porte, saluant quiconque croise leur chemin de grandes révérences désordonnées – la dame du ménage avec son chariot, la jeune infirmière qu’ils n’ont jamais vue, le médecin-chef, et un jeune garçon qui fait le tour du service, sa perche pour compagnie. Pour patienter, Flip tente d’enfiler comme des chaussettes une paire de gants chirurgicaux. Le personnel rit ; le gamin les ignore.
La cadre infirmière fait entrer les clowns dans le box. Le temps de la relève, ils retirent leur nez. Les infirmières s’adressent aux artistes. Elles donnent les informations confidentielles utiles au jeu. Porte fermée, on discute entre professionnels. L’après-midi s’annonce plutôt serein, une fois n’est pas coutume. L’enfant de la 411 n’ira pas en soins palliatifs : son état s’est incompréhensiblement amélioré ; on se réjouit du miracle. Le bébé de la 415 est stable, on envisage une sortie pour la fin de semaine. Ses deux parents sont là. Le jeune garçon de la 414 est encore perfusé, il s’ennuie, alors il fait le tour du service ; on le laisse faire. La môme de la 410 est en aplasie mais bien réveillée, il faudra mettre des gants et les masques canards avant d’entrer dans la chambre ; elle réclame les clowns. La jeune fille de la 412 a repris une alimentation légère. Son grand-père doit passer la voir dans l’après-midi, peut-être est-il préférable de leur laisser leur intimité. La petite fille de la 417 est sortie hier, on attend une arrivée dans l’après-midi. Quant à l’adolescente maigre de la 413, l’opération passée, son état est stable. Toutefois, depuis sa prise en charge, elle n’a pas lâché un mot. L’infirmière n’est pas certaine qu’on puisse y faire quelque chose, mais on ne perd rien à essayer.
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