Les maisons vides
Chapitre II
II
Au soir de la mise en terre, Gabrielle se prépare pour l’entraînement. Pas question de manquer. D’habitude, elle se change dans la voiture ; aujourd’hui, dispensée d’école, elle n’est pas pressée. Gabrielle commence à comprendre que le temps ne s’écoulera plus jamais de la même façon. Ce premier soir après les obsèques, elle se coiffe méthodiquement.
Elle relève d’abord ses cheveux en une queue-de-cheval haute, plaquée sur le crâne. La brosse appuie sur ses paumes brûlées, mais elle ne s’en soucie pas. Elle mouille les racines pour empêcher les petites mèches de tempe de se rebeller : Jacquie renvoie aux vestiaires les filles dont le chignon n’est pas impeccable. Il faut coudre au sommet de la tête une galette délicate, aplatie, surtout pas saillante. Gabrielle a appris à six ans qu’une gymnaste autonome est une gymnaste qui se coiffe seule, et correctement s’il vous plaît. Elle ajuste les pinces plates en cercle, plante les grandes épingles dans la masse des cheveux avant de les coincer sous les barrettes : chignon ainsi inamovible, chignon plat des danseuses et des gymnastes résistant à tous les sauts, qui étire les tempes, soulève le regard, assure de toute éternité le maintien d’un port de tête.
Suzanne frappe à la porte :
– Tu veux vraiment aller à l’entraînement, Gaby ?
– On répète la choré de groupe, je peux pas manquer.
La mère s’attendait à une telle réponse. Gabrielle, avec son regard de jeune louve et ses cheveux tirés, n’est qu’intransigeance. Je crois que Suzanne se demande comment elle a fait une enfant avec cette détermination dans le regard. La mère a la réserve des femmes du siècle d’avant, qui se pensent dans leurs absences et limites. Elle hoche la tête :
– Je t’attends dans la voiture.
Depuis le temps, elles connaissent le trajet par cœur – la route de l’hôpital, route de la gym. La départementale tordue et pleine de nids-de-poule, la grande artère toute droite vers la Ville, le périphérique qui trace la démarcation avec la zone industrielle, le parking du gymnase enfin : elles ont fait le trajet des centaines de fois. Gabrielle est la seule à venir de si loin pour s’entraîner.
Les autres filles du club, pour la plupart, vivent aux environs de la Ville. À treize ou quatorze ans, les coéquipières de Gabrielle, Manue, Sarah et les autres, sont habituées à se rendre au club par leurs propres moyens, à pied ou en bus après la sortie du collège. Elles arrivent par deux ou trois, discutent en mangeant des cakes aux fruits, fument en cachette derrière le gymnase. Gabrielle, au contraire, arrive pile pour l’entraînement et repart dès la sortie du vestiaire. Elle ne prend jamais le temps de partager ni le goûter avant (les filles, ne vous goinfrez pas, les sermonne Jacquie), ni la clope après (les filles, c’est mauvais pour le souffle, éteignez-moi ça). Elle a un petit frère de onze ans son cadet dont elle s’occupe comme une seconde maman, ne s’intéresse pas vraiment aux garçons de l’équipe masculine ; elle porte son sac à dos trop bas sur les reins, une souris en peluche accrochée à la fermeture éclair. Les filles de la Ville, elles, ont déjà troqué leur sac à dos d’écolières pour de grands cabas à l’épaule. Gabrielle a l’air plus jeune. Qu’elle ait sauté une classe renforce son ingénuité.
Gabrielle, qui vient d’enterrer une aïeule, qui a jeté dans un trou des mots d’adieu, Gabrielle aux paumes brûlées met à l’entraînement une ardeur égale. Jacquie se fiche que ses ados s’entendent bien ou non, tant qu’elles se coordonnent sur le praticable. Aujourd’hui elles travaillent l’endurance. L’entraîneur – Jacquie tient à ce titre au masculin autant qu’aux chignons parfaitement tirés – a prévu un programme ardu, composé de grands sauts et d’acrobaties. Gabrielle, d’une impulsion, parvient à sauter au-delà de son grand écart. Sa jambe arrière repliée et son cambré formidable amènent sa pointe de pied au niveau de son front.
Gabrielle sort de l’entraînement rouge et transpirante, chignon toujours en place, en retard d’une demi-heure. Sa respiration est encore hachée par l’effort. Suzanne remarque :
– Tu siffles.
D’un geste, elle lui tend l’inhalateur qu’elle garde dans sa portière. Gabrielle le refuse.
– Je viens de finir, mam’, c’est normal.
Gabrielle appuie le front contre la vitre, reprend son souffle tout bas, avec difficulté. Elle cherche à apercevoir la Grande Ourse et les trois étoiles alignées de l’Épée du Chasseur ; mais ce soir le ciel est lourd, humide. Il va pleuvoir.
Plus tard Gabrielle est allongée sur sa couette, son Pimpin enroulé autour du cou. C’était autrefois un lapin tricoté en laine bleu et blanc, avec un triangle de fil noir pour museau. Depuis le temps, le doudou a perdu un œil, et ses oreilles roses, mille fois mâchonnées, ont pris cette odeur d’enfance que même les lavages en machine n’éliminent pas. Gabrielle ne s’en sépare jamais. Elle l’emmène au collège, caché au fond de son sac à dos, elle le glisse sous ses affaires de gym avant de partir à l’entraînement, vérifie la présence rassurante du doudou à portée de main. Jamais elle ne l’oublie, jamais elle ne l’égare. Maintenant que la Vierge s’est tue, le parfum de lait et de crasse du Pimpin est sa seule prière.
Gabrielle écoute la pluie sur son velux. Dehors, le vent souffle en bourrasques qui précipitent les gouttes contre la vitre. Les maïs oscillent sous l’averse. D’en bas monte la rumeur du film du soir que les parents ne regardent pas. Pierre fait les comptes pour le club de rugby, Suzanne repasse. Ils ont quarante ans à peu près, et une fatigue collante estompe leurs sourires. Le père a dans la tête l’organisation du club de rugby – il est président – et les comptes de sa société. La mère s’inquiète des difficultés d’élocution du petit Jean. Leurs nuits sont pleines de cauchemars, que Suzanne éteint avec des pilules de la pharmacie de sa sœur.
Gabrielle attend, les yeux grands ouverts dans le noir.
Sur sa table de nuit trône la petite bouteille d’eau de la Grotte : une bouteille en forme de Vierge, en plastique transparent, renfermant depuis des années la précieuse eau bénite. Gabrielle la réservait à un jour de miracle. Prise d’une inspiration soudaine, elle dévisse la couronne, porte la bouteille à ses lèvres. Elle boit l’eau sacrée, l’eau qui guérit les malades et soigne les cœurs, l’eau qui élève l’âme, l’eau sainte de la Vierge, eau de son enfance. Dans la poitrine de Gabrielle, un espoir confus. Elle boit. Se lève en courant pour cracher la première gorgée dans l’évier de sa salle de bains ; l’eau a croupi. Gabrielle a avalé une poussière collante qui lui obstrue la langue, la gorge, l’empêche une seconde de respirer. La Vierge est absente. Même l’eau est imbuvable.
Enfin les parents coupent la télévision. Gabrielle entend le bruit du robinet quand sa mère se lave les dents, le déclic de l’interrupteur du salon, la porte de la chambre qui se ferme. Il est minuit passé. Gabrielle a treize ans et elle vient de perdre le sommeil.
D’habitude, c’est un jeu : le jeu de la légèreté, le jeu de la voltige sur le parquet qui grince. Gabrielle en a pris son parti depuis longtemps, transformant ses déplacements en exercice de grâce. Jacquie dit qu’il faut travailler les appuis au sol, trouver une posture ferme mais aérienne, ne jamais retomber comme une oie de gavage. Le corps doit être suffisamment tenu pour maîtriser son propre bruit dans l’espace. Je ne dois rien entendre à l’atterrissage ! dit Jacquie. Cela suppose d’apprendre à se déplacer avec l’agilité d’un oiseau, la souplesse d’un chat. Gabrielle marche hissée haut sur ses demi-pointes, elle tient son ventre pour alléger le poids de son corps. Elle peut traverser sa chambre sans faire craquer la moindre latte. D’habitude, c’est un jeu. Ce soir, une nécessité. Sans un bruit, Gabrielle se faufile jusqu’aux escaliers. Au garage elle chausse ses baskets, enfile son anorak, et sort sous la pluie.
La maison est un peu isolée. Gabrielle emprunte la petite route qui mène à la place du Village. La pluie lui coule dans les yeux, épaissie de ténèbres. Elle distingue à peine les bords de la chaussée. Une voiture qui arriverait lancée à pleine vitesse – sur ces routes de campagne, on roule toujours trop vite – ne pourrait pas la voir. Elle n’y pense pas, Gabrielle. Le terme de sa vie ne lui est pas intelligible. Elle vient de découvrir la mort, elle l’a tenue entre ses mains, s’y est brûlé les paumes, mais Gabrielle pas un instant ne croit en autre chose que sa propre éternité.
La place centrale est éclairée de néons jaunes. Le clocher sonne un coup unique qui se diffracte dans les gouttes d’eau. Devant l’église, Gabrielle tourne à gauche. Elle refait le chemin du cortège plus tôt dans la journée, passe devant la halle désaffectée, la boulangerie, arrive au muret qui détermine le coin de terre octroyé aux morts. Au fond du cimetière, trois peupliers se dressent, à côté du seul lampadaire qui lutte contre la nuit. L’auréole de lumière attrape les gouttes d’eau comme des insectes voletant. Gabrielle s’engouffre dans l’allée.
La voici auprès de la tombe neuve, qui s’est logée comme une pièce manquante, attendue, au milieu des morts de la famille. La dalle à peine scellée semble se trouver là depuis toujours, n’était l’abondance de fleurs naturelles au-dessus. Déjà se décomposent, entre les rubans de bolduc et le papier transparent, les bouquets offerts au matin. Seule la couronne de roses, d’œillets et de chrysanthèmes est épargnée du pourrissement causé par les averses.
Des plaques aux pieds de fer reposent sur le marbre. La première, offerte par l’oncle René et le papy Georges, est taillée en forme de nuage. Une main ouverte laisse s’envoler une colombe. En dessous, une inscription : À notre mère, puisses-tu reposer en paix. La seconde, choisie par les cousines de Gabrielle sans qu’elle en soit informée, est gravée d’une rose et d’un épi de maïs. Une photo en couleurs surmonte une épitaphe : Pour notre mémé, à jamais dans nos cœurs. Gabrielle tourne la plaque funéraire des cousines, pour ne plus voir du portrait que la tranche ivoire.
La stèle a été gravée au nom de la María. Entre parenthèses, deux dates : celle de la naissance en Espagne quatre-vingt-treize ans plus tôt, et la date d’avant-hier. Gabrielle reste debout sous la pluie, avant d’oser s’asseoir.
Nous y sommes : ma Gabrielle aux mains brûlées, penchée au-dessus d’une dépouille, ma Gabrielle de marbre, assise sur une tombe. Le front appuyé contre la stèle, Gabrielle comprend que, chaque soir, il lui faudra revenir.
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On.
Les clowns poussent avec précaution la double porte battante. Celui en chemise à fleurs agrippe le panneau gauche, pointe sa tête maquillée, nez rouge au vent. Il regarde à droite puis à gauche :
– On peut traverser, la voie est libre.
En deux enjambées, les clowns pénètrent dans le service. Le box des infirmières est éclairé et les clowns se collent au mur comme des guerriers sioux, ventre rentré, pieds en canard. Celui en chemise à fleurs murmure, aussi fort que l’on peut murmurer :
– Fais comme moi, Gino ! Sinon on va se faire repérer !
Son collègue porte une salopette rouge et un violon en bandoulière. Dans son dos, l’archet repose dans un carquois en plastique. Le premier pose un index sur la bouche, l’autre l’imite puis, sans attendre, il dégaine son archet et tire une note stridente du violon.
– Gino !
Les clowns restent tétanisés d’épouvante, l’un caché dans le col fleuri de sa chemise, l’autre bouche ouverte. L’apocalypse tardant, les clowns roulent des yeux dans tous les sens, figés comme des statues.
Dans le couloir aseptisé, une dame s’avance, qui pousse un chariot de ménage.
– Bouge pas, Gino, je vois quelque chose droit devant, à midi quarante-cinq.
– Impossible, il est déjà quatorze heures.
– Elle vient vers nous ! Fais comme moi !
Le clown lisse sa chemise fleurie, remonte ses bretelles à damier, ajuste une mèche invisible sur son front. Son collègue range son archet ; il réajuste son chapeau à pois, prend un air mondain :
– C’est toi qui fais comme moi.
– Chut. Prépare-toi. Fais comme si de rien n’était.
Et le clown s’élance vers la dame en blouse, ouvre grand les bras, s’incline aussi bas que possible :
– Très chère madame, je m’appelle Flip, pour vous servir. Et voici, qui se cache derrière moi car il est timide, mon collègue Gino.
Derrière lui, Gino croise les bras sur la poitrine, vexé.
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