Les maisons vides
Chapitre 10
10
Lorsque Gabrielle a dix ans, sa mémé, qui vient d’en avoir quatre-vingt-dix, l’emmène en pèlerinage à la Grotte. Par l’entremise du père Joseph, la María négocie sa place dans un car affrété pour les communiants. Pas question de laisser sa Gabriela seule pour son premier voyage vers la Vierge ; et elle a un vieux péché à se faire pardonner. On lui offre sa place assise, son panier-repas, et même le pin’s en forme de colombe réservé aux enfants du caté. À grand-peine, aidée de Gabrielle, elle fixe l’insigne à son gilet de laine.
Par la fenêtre du car, les champs de maïs labourés, prêts à accueillir les semis, filent en sillons terreux. Le véhicule quitte la nationale pour s’engager dans les premiers virages des hauteurs. María mène le chœur. On chante la Vierge triomphante, la Vierge sacrée, la Vierge qui a ouvert la voie du Ciel et l’amour de Dieu ; les notes s’envolent et l’on chante la Vierge mère, la Vierge sainte, la Vierge consolatrice, la Vierge apparue aux plus humbles, on chante la gloire de celle qui a vu mourir son Fils, on chante et chante encore sa grâce et ses louanges. La María défait le premier bouton de son gilet, Gabrielle s’époumone, le don de Dieu, Vierge Marie, tout le car d’une seule voix reprend en chœur, Magnificat, Vierge Marie. Aujourd’hui est une fête. Armé de paquets de chips, de macédoine en conserve et de pâté de foie de volaille, pénétré d’une foi bruyante, joyeusement incarnée, on se rend à la Grotte, sur les berges d’un cours d’eau miraculeux : aux pieds sacrés de l’Immaculée Conception.
La Ville de la Grotte est une bourgade de montagne lovée dans une anse de la rivière. María raconte à Gabrielle qu’au milieu du siècle dernier, alors qu’elle ramassait du bois mort, une gamine pas beaucoup plus vieille qu’elle a vu apparaître dans le creux de la paroi une lumière douce. Quelque chose en habits blancs flottait au-dessus du sol. L’apparition a ouvert les bras, s’est présentée comme l’Immaculée Conception, a demandé à l’enfant qui se traînait dans la boue qu’on lui construise une chapelle. La chapelle est construite, et un siècle et demi plus tard le monde entier se presse dans ce qui est devenu un des plus importants sanctuaires de la chrétienté.
Des millions de touristes, venus en avion puis en car puis à pied, en fauteuil parfois, se déplacent en groupes bruyants. Ils sont américains, chinois, indiens, créoles, ils sont espagnols, portugais, italiens, ils sont français d’ici ou d’ailleurs, ils forment la grande masse effervescente des fidèles. Gabrielle n’a jamais vu une telle diversité de peaux et de corps. Elle donne la main à la María et ensemble elles se laissent porter par le flot des hommes, des femmes, des enfants, le flot des vieux, des mourants, des handicapés, des malades, tous quelque part croyants, à leur façon croyants.
Ils défilent le long du gave, dans les allées arborées qui mènent à la basilique du Rosaire, récitent des chapelets dans toutes les langues, se signent à genoux au pied de l’immense statue qui trône sur la place centrale. Au mur, des robinets à pression laissent s’écouler des litres d’eau bénite : les pèlerins y remplissent des bidons blancs, ils vont à leur tour boire à la fontaine, parfois s’y laver les mains ou le visage. La majorité remplit des fioles en plastique en forme de Vierge Marie, des bouteilles moulées en Sainte Mère et peintes en bleu, dont la couronne fait office de bouchon : les commerces du boulevard de la Grotte, en contrebas, en vendent par dizaines de milliers. María en offre une à Gabrielle, qui remplit sa bouteille comme tout le monde, en plaçant sa Vierge scalpée sous le jet d’eau.
Une foi endurcie, un même espoir impénétrable amène les pèlerins aux piscines miraculeuses du bord du fleuve. À la sortie de la messe, alors que les sœurs cornaquent les enfants vers la Grotte elle-même, Gabrielle et la María observent la file des adultes espérant l’ablution salvatrice. Je crois qu’il y a parmi ceux-là de très vieilles personnes en fauteuil, des dames sans âge poussées par leurs enfants déjà vieux, prêtes à être publiquement lavées. Il y a des messieurs à la tête branlante, la bave aux lèvres, maintenus chauds par des couvertures posées sur leurs genoux. Il y a des malades transportés sur des brancards, leurs membres nus dépassant d’un drap, les yeux révulsés ; il y a tous ces corps disloqués, hagards, estropiés, difformes, tous ces corps transpirant encore de foi et de la croyance en leur salut, il y a cette macabre beauté de l’espérance que Gabrielle, à même pas dix ans, ne peut pas comprendre. Elle a le souvenir vif de ses visites à la maison de retraite, quand il lui fallait embrasser ces peaux molles et odorantes.
Gabrielle toutefois est bien élevée : devant le cortège boiteux, elle masque sa répugnance. María, non. Elle est vieille mais autonome ; elle marche encore, quoique avec une canne, et se fait une fierté de pouvoir toujours coudre. Elle appartient à la catégorie des vieillards valides ou presque, encore capables de donner des ordres. Devant un vieil impotent, sentant fort l’urine et l’agonie, la voilà qui s’esclaffe à l’oreille de Gabrielle :
– Mi alma, jamais tu me laisseras finir comme ça, me lo prometes ?
Gabrielle se tait, pantoise, les yeux rivés sur le vieillard qui se met à hurler. La vieille Espagnole éclate d’un rire joyeux. Au milieu des invalides, elle se plaît soudain à se moquer de la déchéance, congédie avec désinvolture le temps qui use, chasse l’idée même de la vie qui passe. Ma Gabrielle frémit à l’évocation de la mort ; mais alors, la María est éternelle.
Plus loin, devant la Grotte, la foule serpente en une queue disciplinée. La caverne n’est pas très impressionnante : à peine un renfoncement de la roche, une légère concavité qui creuse le bas de la colline. Un autel de pierre a été installé à distance respectable d’un brûle-cierges en forme de gâteau à la broche. Un crucifix fait office de barrière.
À l’entrée, là où la saillie s’avance à hauteur humaine, la roche est lisse d’avoir été trop caressée. Les pèlerins y passent la main – certains ensuite se frottent le visage ou la nuque, pour répandre une invisible protection. Quelques-uns essaient même de gratter la pierre du bout de l’ongle, embrassent la paroi avec transport. Les uns après les autres, ils s’avancent dans la Grotte, en direction de la niche de pierre où veille la statue de l’Immaculée, auréolée de sa gloire et de lierre feuillu.
La Vierge aux yeux blancs, mains jointes en prière, est vêtue humblement d’une robe de marbre. Les cheveux cachés sous un voile, la taille cintrée par une ceinture bleue, elle est habituée au manège des pèlerins, qui se courbent devant elle. Personne ne prête attention aux mouvements imperceptibles de ses paupières blanches, à ses doigts qui pianotent doucement dans sa prière. Front bas, épaules voûtées, les pèlerins ne voient pas le coin de sa bouche frémir. Gabrielle, si. Elle se signe en même temps que la María, le Père, le Fils, le Saint-Esprit ; tandis que la mémé embrasse son pouce, Gabrielle adresse à la statue sa plus belle révérence de gymnaste, ramenant sa main levée sur son cœur.
Alors la Vierge triomphante, la Vierge sacrée, la Vierge qui a ouvert la voie du Ciel et l’amour de Dieu, la Vierge mère, la Vierge sainte, la Vierge consolatrice, la Vierge apparue aux plus humbles, ouvre grand ses bras de marbre, robe au vent :
– Sois la bienvenue, Gabrielle. Je suis ravie de te rencontrer.
Magnificat, Vierge Marie.
OceanofPDF.com