Les maisons vides

Laurine Thizy · Chapitre 19 sur 33

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Les maisons vides

Chapitre IX

IX

 

 

Jacquie rappelle au cours du mois de septembre. C’est Suzanne qui décroche, alors que Gabrielle épluche des pommes de terre. Après un silence, la mère dit bonsoir Jacqueline. L’économe reste suspendu au milieu d’une épluchure, et Gabrielle se met à secouer frénétiquement la tête. Suzanne fait les gros yeux, s’invente une autorité qu’elle n’a jamais eue. Elle a horreur de ne pouvoir accéder à une demande. Finalement elle soupire :

– Je vous remercie Jacqueline, je lui dirai que vous avez appelé.

Suzanne raccroche, se tourne vers sa fille :

– Elle voulait savoir comment tu vas.

Gabrielle, farouche, pose l’économe sur le papier journal :

– Je vais très bien et ce n’est pas grâce à elle.

Dans ses yeux des braises allumées. Ensuite Suzanne n’a plus rien à dire, elle se contente de couper les pommes de terre en cubes pour l’omelette du soir. Gabrielle se charge du bain du petit Jean.

Les araignées reviennent juste après le coup de téléphone de Jacquie, aux premiers froids de l’automne. Gabrielle les accueille sans surprise : elle savait au fond d’elle que sa puberté spectaculaire n’était qu’un répit. Elle a tout de suite reconnu le fourmillement dans ses poumons. Maintenant, quand Gabrielle sent les araignées monter, elle prend une bouffée d’un de ses inhalateurs vides, se réfugie aux toilettes pour cracher la bête dans un morceau de papier. Elle l’écrase entre ses doigts, consciencieusement, jette le papier dans la cuvette et tire la chasse. La sensation des pattes velues courant dans ses poumons, puis dans sa gorge, sur sa langue enfin, devient familière. Les inhalateurs sont inefficaces, la désensibilisation jetée à la poubelle. Gabrielle aime l’idée d’apprendre à domestiquer les bêtes à la seule force de sa volonté.

Depuis le rendez-vous chez le docteur Zatko et l’évocation de la Ville des Fous, Gabrielle a choisi de se taire définitivement. Comme tous les ados cette année-là, elle redoute d’être envoyée à l’hôpital : quelque temps plus tôt, deux infirmières y ont eu la gorge tranchée par un des résidents. La tête de la plus âgée a été retrouvée comme un trophée de chasse posé sur le téléviseur, le corps de la seconde a été lacéré à coups de couteau, le fou a même ouvert le feu sur les médecins en criant sa haine de l’institution. L’histoire a fait le tour du collège l’année précédente, à la rentrée on en parle encore, mais c’est devenu une plaisanterie. Certains garçons de la classe s’amusent même à mimer des infirmières zombies, la tête à demi arrachée, prêtes à se venger en étranglant une fille ou deux. La Ville des Fous occupe alors les imaginaires, elle est l’objet d’obscurs fantasmes. Il semble que tout le monde connaisse l’histoire d’un cousin ou d’une belle-sœur ayant expérimenté l’internement et échappé de peu au tueur. Gabrielle ne veut pas être associée à la Ville des Fous, elle ne veut plus entendre personne lui dire que c’est dans sa tête, alors elle crache ses araignées en silence, obstinément les écrase. Quand elle n’y pense pas, elle parvient même à se persuader que les bêtes n’existent pas. Et elle a autre chose à penser.

Gabrielle recroise le jeune entraîneur de lutte en septembre. Raph arrive pour préparer sa séance, Gabrielle termine son entraînement. Il est évident, et Gabrielle le sait, que le jeune homme a guetté sa venue, quoiqu’il fasse mine de s’étonner. Gabrielle est moins heureuse que satisfaite ; je crois qu’elle n’en attendait pas moins, sans savoir le dire elle exigeait a minima cette attention soutenue, cette sorte d’obsession pour elle. Elle se réjouit du trouble qui grandit chez le lutteur, sent la maladresse avec laquelle il lui parle, s’amuse à lui sourire en le regardant bien dans les yeux depuis le dessous de ses cils. Le charme opère presque malgré elle. Plusieurs fois par semaine, désormais, Gabrielle et le lutteur se croisent par hasard, à des heures tacitement entendues.

La donne change fin septembre, lorsque Suzanne découvre que Peyo entretient depuis des mois, peut-être plus, une relation adultère avec l’épouse du trésorier du club. Suzanne n’étant pas femme à scandale, elle se garde d’ébruiter l’affaire, renonce rapidement à ses projets de lettre de menace anonyme ou de crime passionnel. Elle n’en parle ni à sa sœur, ni à sa mère, ni même à l’époux cocu lui aussi. Elle exige en revanche de son mari la démission immédiate de la présidence du club, et la promesse de mettre fin sans délai à cette histoire. La dispute a lieu tard dans la nuit, la vaisselle de mariage explose sur les dalles du salon. Suzanne ne crie pas ; elle se contente, froidement, de lancer les verres en cristal à travers la pièce, brise mécaniquement les symboles heureux des débuts de son mariage, avec une rigoureuse précision. Peyo n’essaie pas de l’interrompre. Il est effondré sur le canapé et il pleure, car il a honte, Peyo, honte de n’avoir pas su honorer une fidélité à laquelle il a cru, honte d’avoir trahi. Il veut pourtant être pardonné. En définitive, cette crise lui rappelle qu’il est vivant, et aimé, et désiré, et père de famille. À l’étage Gabrielle serre le petit Jean en larmes contre elle, elle lui chante la berceuse de sa mémé en l’incitant à dormir.

Quand Peyo se coupe en ramassant un éclat de vaisselle, Suzanne entreprend de le désinfecter dans la salle de bains. Elle lave le sang dans l’évier, hurle que ce n’est pas pour ça qu’elle lui pardonne, l’embrasse quand même, et ils finissent par faire l’amour contre le carrelage, à même le tapis de bain humide. Ils font l’amour comme ils ne l’ont jamais fait, en désordre, furieusement, Suzanne enivrée d’être victime lui dit combien elle le déteste et ne lui pardonnera jamais, Peyo coupable s’abandonne en déclarations romantiques. Les parents se découvrent ensemble une jouissance au drame qu’ils ignoraient, qui les dépasse pourtant : ils sont au début d’un tumulte dont ils ne sauront que faire.

Peyo démissionne donc de la présidence. Il doit rendre les clés du gymnase et celle de la salle aux tatamis. Gabrielle n’a plus accès à son lieu d’entraînement. La venue régulière de Raph devient une opportunité. Gabrielle explique que son père a démissionné, elle invente un tas d’excuses pour ne pas avoir à en exposer les raisons. Raph lui laisse son numéro de téléphone.

– Tu m’appelles chaque fois que tu as besoin et je t’ouvre.

Il tient promesse, Raph, parce que dans le fond il ressemble à Peyo : c’est un gars gentil, généreux, honnête. Il aime regarder Gabrielle faire voltiger ses rubans dans les volumes de ses arabesques, il aime savoir qu’il a le pouvoir de lui ouvrir une porte, il aime la façon dont elle le regarde et sautille sur la pointe des pieds. Par-dessus tout, il aime sa souplesse inconsidérée et la transpiration légère qui mouille son justaucorps.

Raph et Gabrielle s’embrassent pour la première fois sur le petit banc de la salle des tatamis. Gabrielle est en train de remettre ses bottines, Raph lace ses chaussons de lutte ; ils sont assis côte à côte, encombrés de leurs genoux. J’imagine que l’un ou l’autre a un geste maladroit, un coup de coude involontaire, ils s’excusent mais c’est un prétexte. Ils s’embrassent rapidement, mal, la langue de travers. Raph est je crois soulagé, Gabrielle s’en fiche, enfin, elle ne s’en fiche pas mais elle n’est pas surprise : tout se passe comme elle l’avait imaginé, sans accroche et sans romance excessive.

Dès lors, Gabrielle et Raph entament une relation officielle, ils disent l’un et l’autre, avec un orgueil à peine dissimulé, qu’ils sortent ensemble. Cela consiste à se tenir par la main en arrivant au gymnase, à s’embrasser à pleine bouche devant tout le monde, à s’envoyer jusque tard dans la nuit des SMS avec une limite de signes et beaucoup de points d’exclamation. Ils passent ensemble les samedis après-midi et certains dimanches.

Gabrielle a quatorze ans. Le soir, dans sa salle de bains, elle s’observe nue, soupèse sa poitrine dans ses mains, s’amuse parfois à la remonter comme si elle portait un corset d’un autre siècle, pour faire saillir le sillon entre ses seins. Elle observe la chute vertigineuse du bas de son dos, l’accentue en forçant son cambré. Depuis petite elle se contemple dans le miroir du club : elle a l’habitude de scruter son corps, d’en évaluer les proportions, les placements, l’admirabilité. Son regard sur elle-même s’est construit dans une exigence implacable. Dans le miroir de sa salle de bains, elle s’apprivoise érotique.

Raph a vingt ans, il est en licence à la fac de sport. Il a connu des filles moins jeunes et moins jolies, a eu son permis au lendemain de ses dix-huit ans, s’est acheté sa voiture d’occasion avec les salaires soigneusement épargnés des étés à castrer les maïs. Il fait partie des jeunes hommes sérieux qui ont toujours un éthylotest dans la portière et un préservatif dans le portefeuille. Au volant de sa voiture rouge, il emmène Gabrielle à la Ville par la route de l’hôpital.

Comme les adultes, ils arpentent les restaurants franchisés de la zone commerciale, les samedis soir. En tête à tête, ils vont à l’Usine à Viande, au Chinois Suprême, aux Moules à Volonté. On les installe à une table, sous la lumière crue des néons on leur présente un menu plastifié et illustré, où les nouveautés se signalent par une explosion jaune fluo. On les sert dans des assiettes blanches, sur des sets jetables en papier gaufré que Gabrielle a la manie de déchiqueter en lambeaux parallèles. De temps en temps, Gabrielle plie sa serviette en un bateau mou, comme elle le fait parfois pour amuser le petit Jean : Raph la trouve adorable, il dit mon cœur chavire et en même temps fait chavirer le bateau d’une pichenette. Il invente pour cette gamine une poésie insoupçonnée, sincère et ridicule, qu’il étale amoureusement sur les banquettes en similicuir de la zone commerciale.

Parfois Gabrielle choisit le menu enfant et Raph doit négocier pour qu’on le lui accorde. C’est toujours lui qui règle l’addition, quoique Gabrielle en ait les moyens, avec l’argent que lui donne son père chaque mois. Exceptionnellement, Raph et Gabrielle s’accordent un hamburger, avant d’aller voir au cinéma des films inépuisables de superhéros et de guerres intersidérales.

Les mois filent à toute vitesse, Gabrielle est sérieuse, appliquée en classe, patiente avec son frère. La nuit, ses parents jettent régulièrement des assiettes à travers la pièce, en s’accusant l’un l’autre de mener un tapage critique pour le sommeil des mômes. Les sorties de Gabrielle au cimetière se trouvent dès lors repoussées à tard dans la nuit. Elle doit redoubler de prudence. Une nuit elle attend dehors jusqu’à l’aube, le temps que Suzanne, assise les yeux rouges devant une tisane froide, finisse par aller se coucher.

Pour la Saint-Valentin, les parents semblent réconciliés. Peyo prévoit d’inviter Suzanne au restaurant de magret et patates sautées de leurs fiançailles, à la Ville de la Grotte. Il demande en secret à Gabrielle si elle veut bien, ce soir-là, se charger du petit Jean. Gabrielle avait prévu d’aller à l’Usine à Viande avec Raph, mais le changement de programme la dérange peu : elle est en mesure d’imposer ses désirs, les impose donc.

– Je dois garder mon frère le soir de la Saint-Valentin.

Elle l’annonce au téléphone, d’un ton neutre, détaché, comme une enfant sage épargnée par les révoltes. Ajoute :

– Ça va être compliqué de se voir ce jour-là.

Gabrielle enfonce un peu le clou, et ce n’est pas je crois par méchanceté. Elle teste cruellement un pouvoir qui lui a été octroyé. Le pauvre Raph s’offusque, il est en colère, il est désespéré, c’est notre première Saint-Valentin et il en voit déjà beaucoup d’autres, lui. Il insiste, il est prêt à garder le petit frère avec elle s’il le faut, ils cuisineront ensemble, il apportera des bougies, il fera faire l’avion à Jeanjean, il préparera un hachis Parmentier, il est fou d’elle. Voici ce que Gabrielle voulait entendre ; elle accepte.

Le soir du 14 février, Peyo embarque Suzanne en robe noire et escarpins vers l’auberge de leurs fiançailles. Gabrielle a mis un jean serré et un chemisier béant : elle a remarqué que le froid engourdit les araignées, alors elle se couvre peu, se laisse glacer la poitrine par l’hiver. Sa mère et sa grand-mère lui disent qu’elle va attraper la pneumonie, avec ses poumons fragiles ; Joséphine lui a même offert une écharpe en laine au dernier Noël, mais rien n’y fait. Gabrielle a pris l’habitude d’offrir ses bronches à la morsure du froid : ainsi gelées les araignées se tiennent un peu tranquilles. Et puis, elle aime les regards de Raph sur ses seins, elle aime lui dire de relever les yeux et le voir détourner la tête, confus. Elle a décidé qu’il ne la toucherait pas avant l’anniversaire de ses seize ans – l’amoureux est prêt à tout.

Raph s’est chargé de faire les courses. Il porte une chemise noire à manches longues qui dessine ses trapèzes de lutteur. Chez la fleuriste, il a trouvé un bouquet romantique, composé de roses et d’œillets, léger comme une promesse matrimoniale. Ses fleurs dans une main, les courses dans l’autre, il a fière allure. Quand Gabrielle ouvre la porte, Raphaël lui tend les fleurs en s’agenouillant. Une seconde, une hésitation. Puis Gabrielle s’empare du bouquet, le dépose sur le plan de travail d’un geste négligent, avant de dire sur le ton de sa mère :

– On s’occupe vite du repas pour coucher Jean pas trop tard ?

Comme Gabrielle l’impose, ils préparent à manger ; font les choses bien, tranchent les aiguillettes de canard au couteau à viande et ne font pas brûler les pommes de terre. Raphaël n’a pas pris de bouteille de vin – Gabrielle n’aime pas ça, et puis elle est trop jeune –, alors ils boivent de l’eau gazeuse dans des flûtes à champagne une fois le petit frère mis au lit. À la fin du repas, n’y tenant plus, Raphaël demande en montrant les fleurs abandonnées dans le cellophane :

– Tu les mets pas dans un vase ?

Gabrielle répond sans le regarder :

– Merci, mais ce sont des fleurs pour les morts.

Le soir, après le départ de Raphaël, après le retour des parents, tard dans la nuit, Gabrielle va déposer le bouquet sur la tombe, au pied de la stèle en marbre.

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Le bébé de la chambre 415 est endormi dans les bras de son père, qui se lève soudainement du fauteuil.

– Ah, les clowns ! Bonjour ! Comment allez-vous ? Depuis la semaine dernière ? Nous, ça va, enfin, comme on peut, mais pas plus mal que si c’était pire hein, alors bon, voyez, on fait face, il faut bien…

Le jeune père parle sans discontinuer. Il a attendu les clowns, a visiblement besoin de rire. Il l’exige, même. Son flot de paroles sonne comme une requête. Flip observe le papa, son regard fiévreux, sa voix trop haut perchée. Pouce et index joints, le clown fait mine de se zipper la bouche. Flip montre le bébé endormi, joint ses paumes en prière, et pose la joue contre ses doigts gantés. Il reste un instant les yeux mi-clos. Puis il fait tourbillonner ses index, l’un parallèle à l’autre, et se retire.

Flip revient en fin d’après-midi.

Le papa somnole dans le fauteuil, mais le bébé dans ses bras a ouvert les yeux. Flip frappe à la porte. Il s’approche à pas de loup, en levant haut les pieds, avec des précautions de gangster. Puis il s’agenouille près du fauteuil ; avec délicatesse, sort son harmonica. L’instrument dessine un sourire en lames sous son nez rouge. Flip joue un blues venu du plus profond de l’Amérique, un blues où galopent des mustangs, et grince la porte du saloon. L’allée de sable grésille au soleil. Une cigarette finit de se consumer, un éperon étincelle. Flip souffle et aspire, un chapeau de cow-boy invisible masque ses yeux. Le jeune père ferme les siens. Les larmes qu’il n’a pas pleurées, l’harmonica en fait une cascade de son, qui tinte en gouttelettes langoureuses.

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