Les maisons vides

Laurine Thizy · Chapitre 4 sur 33

Pages du PDF

Les maisons vides

Chapitre 2

2

 

En réanimation, un petit être disproportionné – Gabrielle encore incertaine – repose dans une couveuse de plexiglas. Le corps tiendrait dans une main adulte. La tête, ronde et molle, semble à tout instant pouvoir se détacher du tronc. Les membres flétris, plus fins qu’un doigt d’enfant, sont lestés au matelas par les extrémités d’un bleu violet. Sous la peau du ventre, visqueuse encore, les côtes saillent. On devine en transparence un réseau complexe de veines, l’ombre des organes. Des électrodes entourent le cœur battant, l’estomac est habité d’une sonde nourricière. Par le nez et la gorge, qui palpitent comme une ombrelle de méduse, passent des tuyaux de plastique minuscules, gigantesques pourtant en comparaison des narines frêles.

Alors que Gabrielle en puissance est remise aux soins exclusifs de la néonatalogie, Suzanne, exsangue et muette, est transférée dans une clinique privée, dans la Ville de la Grotte où la Vierge est apparue ; personne n’avait encore observé une hémorragie de la délivrance aussi intense pour un bébé si petit. À Peyo qui vient d’arriver, on ne laisse pas le choix. Veiller sa femme ou son enfant : il s’occupera de l’enfant.

Dans le silence démesuré qui suit la crise, j’imagine Peyo seul dans un couloir d’hôpital. Sa belle-mère est venue le chercher en plein entraînement : il porte encore ses crampons et son polo rouge et noir, le 9 blanc floqué au dos. Il est assis jambes écartées, les avant-bras sur les genoux pour supporter son poids. Mains jointes, fermées en poing unique tourné vers le sol, tête rentrée dans les épaules, il fixe quelque chose qui n’existe pas au-delà de la jointure du carrelage blanc. Il attend.

Il vient d’avoir trente ans, Peyo, il est beau comme le sont les hommes d’ici, le front bas et le sourcil épais, mâchoire saillante rayée d’une barbe encore jeune, regard enfoncé dans des orbites proéminentes. Il a gagné en largeur les quelques centimètres qui ne lui sont jamais venus en hauteur, non pas sur des machines chromées, mais dans l’air des montagnes, sur des gradins humides, à force de grand air et de répétitions. Il s’appelle Pierre, comme la moitié des gars de son équipe, mais on l’a toujours appelé Peyo – sa mère a des origines basques.

En février dernier, en rentrant du travail, il a retrouvé Suzanne assise dans le noir sur le canapé neuf, le regard vide. Elle lui a dit Je suis enceinte dans un souffle. Il l’a prise dans ses bras, il a dit : On va réfléchir. Il n’a pas voulu croire que, déjà, on entend battre le cœur – s’est résolu, pourtant.

En mars, il a enterré avec une certaine nostalgie sa vie de garçon, en compagnie du XV de son village natal, de sa nouvelle équipe locale, et d’une fille avec un string en bonbons payée pour l’occasion. Il ne voulait pas, Peyo, ça l’a même dégoûté un peu, cette fille à demi nue qui lui offrait son corps : ce sont les copains qui ont insisté. Ils ont beaucoup bu, l’équipe des montagnes a ouvertement reproché à celle de la plaine de lui voler son 9, Peyo a été accusé de trahison et ici on a la mémoire dure. Ils se sont bagarrés, un pilier y a laissé une arcade sourcilière, les pompiers sont venus. On leur a proposé un verre mais les gars étaient honnêtes ; qu’à cela ne tienne, ils ont bu encore, se sont réconciliés en croquant des sucreries sur la croupe de la stripteaseuse, ont vomi sur la pelouse du stade en se tapant les épaules comme des vieux frères, après avoir improvisé un match amical à cinq heures du matin. Le ballon poisseux de bière et de rosée leur collait aux doigts, c’est comme ça qu’ils ont expliqué leurs passes désastreuses. Ils ont dormi tous ensemble dans la salle des fêtes, sur des matelas jetés au sol, sauf le gros Nico, futur parrain de Gabrielle, que le gardien du stade a retrouvé à l’aube, à demi comateux et frigorifié dans les gradins.

Le lendemain, affamés, ils ont terminé les paquets de chips et les quatre-quarts détrempés par le vin de cubi, en se félicitant d’être des hommes. Ceux qui avaient des choses à prouver ont attaqué au pastis dès le réveil, arguant qu’il faut soigner le mal par le mal. Peyo, en homme désormais raisonnable, est rentré chez lui prendre une douche, boire une verveine et se coucher auprès de sa promise. L’haleine chargée, n’osant embrasser sa bouche, il a embrassé son ventre pour la première fois en disant :

– Tu imagines, on va avoir un bébé.

Maintenant entre les murs de l’hôpital, demi de mêlée sur le banc de touche, Peyo attend la sanction d’un arbitre aux règles inconnues. Rentrer ainsi les épaules, contracter la nuque, regarder l’adversaire en face : la seule méthode qu’il ait jamais apprise pour encaisser les coups.

Une petite stagiaire timidement s’avance, armée d’un bracelet de naissance et d’un marqueur indélébile.

– Et pour le prénom, vous y avez réfléchi ?

Peyo la regarde. Il ne s’est jamais posé la question, jamais vraiment. Jusqu’à tout à l’heure, l’idée d’avoir un enfant n’était que théorique – alors un enfant réel, qu’il aurait en plus le pouvoir exorbitant de nommer… Peyo reste silencieux et la petite stagiaire, mal à l’aise, s’enfuit.

Plus tard le médecin de garde, en enlevant sa blouse, annonce que rien n’est sûr encore mais l’espoir est bon, même si petite – petite comme ça on n’a jamais vu, mais on fait au mieux. Grâce aux progrès de la science, on a isolé une molécule qui permettra l’achèvement des poumons.

– Dix ans plus tôt, elle n’aurait eu aucune chance.

Le deuxième jour, à l’heure où s’ouvrent les visites, la mémé María, arrière-grand-mère une nouvelle fois depuis la veille, vient asseoir ses quatre-vingts ans à côté de Peyo. La tante Bénédicte est restée chez elle avec ses filles, les grands-parents sont partis veiller Suzanne à la clinique. La mémé a exigé qu’on la dépose en chemin. Quand Joséphine a fait remarquer que ce n’était peut-être pas très raisonnable, la María a agité sa canne avec rage, en pointant sa belle-fille d’un air menaçant :

– Tu n’es pas assez vieille pour me dire lo que tengo que hacer !

Elle a son caractère, la María, on a l’habitude de l’entendre. À l’époque de la guerre, la mémé, alors jeune fille au couvent, habitait une région prête à troquer son catholicisme contre son indépendance. Elle a vu les curés prendre les armes contre leur épiscopat, les églises de campagne se transformer en bastions identitaires, les séminaires imprimer secrètement des revues dans la langue locale interdite ; elle a embrassé le vent de la révolte en même temps qu’elle formulait ses premiers vœux de noviciat. Une fois le pays encerclé par les nationalistes et la république déchue, enterrée avec ses promesses d’émancipation, María a dû fuir vers le nord, de l’autre côté des montagnes. Elle en a gardé un accent irrémédiable et une ferveur révolutionnaire dans sa façon de chanter l’angélus.

Les voici donc assis côte à côte, la vieille Espagnole et le jeune père en devenir, à attendre qu’on leur amène cette enfant vivante peut-être. La mémé appuie son menton sur sa canne. À son cou un chapelet de bois oscille comme un pendule. Elle ferme les doigts sur son rosaire, entonne à voix basse sa berceuse. Son timbre est encore grave et puissant, habitué à mener le chœur des chants d’église, assez virtuose pour maîtriser un canon solitaire. La María chante sans ostentation, pour elle-même et pour la Vierge, qui de là-haut écoute, la tête appuyée contre un morceau de nuage. La médecine n’a pas besoin d’elle pour le moment, mais l’Immaculée souffle au cœur de Peyo un peu de son courage. Soudain, la mémé s’interrompt. Elle demande, comme on demanderait à un enfant de choisir le menu du soir, avec cet enthousiasme un peu brusque, gentiment forcé :

– Entonces, comment vous allez l’appeler, cette petite ?

Le troisième jour, sans signe avant-coureur, la peau translucide et encore duveteuse du bébé vire au jaune. Le visage fripé, l’abdomen enflé sous les côtes saillantes, la peau de la poitrine autour des électrodes et même les mains gélatineuses, aux ongles diaphanes, se teintent couleur parchemin. Une infirmière enfile un bonnet sur le crâne fragile, couvre les mains de moufles de gaze. On lave le corps avec des linges tièdes, on change le pansement qui maintient le respirateur. Un essaim de soignants affairés s’agitent, bourdonnant comme des insectes en colère. La petite a la jaunisse. Impossible de la voir tant que son état ne s’est pas amélioré, mais on s’occupe bien d’elle.

Les internes doivent alors s’y mettre à quatre pour raisonner le père, qui gueule que jaune ou rouge ou verte on lui rende immédiatement sa gamine, ou il va la chercher lui-même. Il n’a pas dormi depuis trois jours, il a les yeux cernés et une barbe râpeuse, il découvre au fond de lui une rage qu’il n’avait connue que sur le terrain. La vieille María, impassible, poursuit ses prières à la Vierge. Elle lui soumet mentalement des listes de prénoms que la Sainte commente longuement, en ajustant son voile – elle est trop humble pour qu’on appelle cette enfant Marie.

Le quatrième jour, le rythme cardiaque du bébé devient plus régulier, les paupières commencent à s’ouvrir. On diminue légèrement la température de la couveuse. À la clinique de la Grotte, Suzanne, après plusieurs révisions utérines et deux perfusions, arrache son cathéter et saute dans le premier taxi. À peine arrivée à l’hôpital, elle s’exclame, sans prendre le temps d’embrasser son mari :

– Je veux l’appeler Gabrielle.

La mémé approuve et se signe, la Sainte Vierge fait remarquer que c’est un prénom d’ange, et Suzanne, en murmurant quelque chose d’inaudible, s’évanouit dans les bras de Peyo. Le père est envoyé à la mairie pour rendre officiel cet espoir auquel on ne croit pas encore : le bébé vivra – et s’il meurt, quand bien même, on lui aura donné un nom. La mémé María répète à voix haute Gabriela ! Gabriela ! Puis elle tonne :

– Il va falloir la baptiser, cette petite !

Il faut attendre le cinquième jour avant que les parents, puissamment décapés au savon neutre et bâillonnés par un masque en papier, obtiennent le droit de voir l’enfant.

Suzanne et Pierre s’avancent au milieu d’un champ de caisses transparentes – démunis, effrayés et attentifs. On leur indique une couveuse et ils peinent à croire que ce bébé entre tous le plus petit, c’est le leur. Je les imagine tous les deux, dans la chemise prêtée par l’hôpital, Peyo avec ses mains larges et rondes qu’il a eu du mal à glisser dans les gants, Suzanne frêle encore, épuisée par l’accouchement, je les imagine qui, dans le vacarme désordonné des machines, s’approchent de l’incubateur, passent un doigt à travers le hublot de la couveuse et découvrent, accrochée au monde par un respirateur, revenue d’entre les limbes, survivante à la vie commencée malgré elle et malgré tout : leur fille.

OceanofPDF.com