Les maisons vides

Laurine Thizy · Chapitre 31 sur 33

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Les maisons vides

Chapitre XV

XV

 

Derrière la vitre, contre le ciel de septembre, se dressent les montagnes de la fin de l’été, crocs noirs et nus. Dans le blanc uniforme de la chambre, la fenêtre semble un tableau immobile, comme peint à même le mur, ne serait la lumière de midi qui découpe l’air en faisceaux jaunes. La pièce est habitée par le son du scope, qui pulse, pulse, pulse encore. Le lit occupe presque tout l’espace.

Gabrielle est allongée sur un matelas blanc, drap blanc, chemise blanche d’hôpital, elle est perfusée au bras gauche. L’épaule droite est maintenue par une attelle, ses deux jambes sont plâtrées. Sur son ventre repose son Pimpin abîmé, son Pimpin qu’elle a exigé sans un mot qu’on lui amène, en mimant ses oreilles molles et un geste pour le câliner.

Le soleil étire sur le lino la silhouette distendue des parents, fantômes sombres, terrassés. Peyo est debout, tourné face à la fenêtre. Il tient ses mains croisées dans le dos, en observateur averti contemple les montagnes séchées au soleil – ses montagnes, meurtrières, abandonnées. Suzanne est assise dans le fauteuil à côté du lit, ses cheveux pendent devant son visage. On a laissé le petit frère aux grands-parents.

Le médecin est là, ce médecin en blouse qui a opéré Gabrielle aussitôt arrivée aux urgences, avec son tibia qui transperçait la chair. La fracture de la jambe gauche se consolide, un cal osseux est apparu aux dernières radios comme une couronne d’ivoire autour du péroné. Le fémur droit, avec les broches qu’il a fallu visser, cicatrise plus difficilement.

Aujourd’hui pourtant le médecin voudrait parler d’autre chose que des jambes cassées de sa petite patiente. Il veut revenir, dit-il, sur les circonstances de l’accident. Car on a pesé Gabrielle, on a mis en relation sa taille et son poids ; le chiffre obtenu, rapporté aux données moyennes, préoccupe jusqu’à la cheffe de service, qui en a pourtant vu d’autres. Le silence de cette gamine, jamais démenti depuis son arrivée à l’hôpital, ne fait que renforcer l’inquiétude des médecins.

– Est-ce que tu te rappelles comment tu es tombée, Gabrielle ?

Gabrielle le regarde, elle se contente de tourner doucement la tête de droite à gauche pour dire que non, elle ne sait pas ; elle nie en souriant toujours, avec une politesse affectée, avec sa courtoisie de jeune fille devant l’adulte.

Depuis son arrivée dans le service, Gabrielle garde la bouche close. On la nourrit grâce à une solution de glucose en intraveineuse. Les médecins ignorent que, derrière l’abri de ses dents, les araignées enveloppent sa langue de leurs fils de soie, cousent ses lèvres l’une à l’autre avec leurs pattes aiguës.

C’est le cousin Cazasus qui, interrogé par les gendarmes, encore à moitié saoul, a permis de retrouver Gabrielle avant midi, une semaine plus tôt. Suzanne, ne voyant pas revenir sa fille, a donné l’alerte au petit matin. D’abord la mère a attendu : le lit vide, pas défait, lui a fait croire que Gabrielle finalement avait suivi les Sérénades jusqu’au bout de leur tournée. Les cousines ayant obtenu cette permission depuis deux ans déjà, Suzanne avait autorisé Gabrielle à vivre les fêtes selon son désir, sous réserve d’envoyer un message. Mais son téléphone n’a pas sonné. Pire : quand Suzanne a voulu l’appeler, elle est tombée sur la messagerie ; alors elle a paniqué, Suzanne, s’est précipitée chez sa mère puis chez sa sœur, à la recherche de sa fille. Avec une angoisse sans cesse croissante, la mère, bientôt rejointe par Peyo, a cherché Gabrielle partout, criant son prénom à travers le couloir, fouillant irrationnelle le dessous de l’établi, les placards de la cuisine et jusqu’à la cuvette des toilettes.

En début de matinée, on a interrogé Julie et Estelle encore ensommeillées, puis Lisa qui ne s’était pas couchée, trop heureuse de jouer de la caisse claire au rythme des trompettes. La benjamine avait vu Gabrielle partir avec Raph au milieu de la nuit, alors on a appelé Raph ; c’est Peyo qui s’en est chargé. Le lutteur a raconté qu’il avait croisé Gabrielle vers la fin du bal, au moment de partir ; il lui a envoyé avant de dormir un message resté sans réponse. On a fait le tour des commerçants de la place, le café des courses de chevaux, la boulangerie, mais passé quatre ou cinq heures du matin personne n’était capable de dire si elle était présente ou pas – on l’avait vue avec ce garçon blond, des pompiers volontaires. À dix heures, l’oncle René a mobilisé les gendarmes, qui ont interrogé les conscrits et les musiciens de la fanfare. Florent Cazasus a affirmé :

– Elle m’a amené hier à une cabane dans les bois.

Une sorte de battue a été organisée, chacun vêtu d’un gilet fluo s’est mis à arpenter la forêt, quadrillant le sentier et le sous-bois. On a retrouvé Gabrielle au pied de la palombière, à demi consciente et presque nue, le corps éclaboussé de gouttes rouges, la jambe droite garrottée par sa robe fluide, les seins découverts. En dessous la terre buvait le sang répandu, et déjà des moucherons voletaient autour de la blessure ouverte.

Maintenant Gabrielle est assise sur un lit blanc, plâtrée aux deux jambes, résolument mutique – cependant une fois encore miraculée. Comme l’a souligné le chirurgien, il s’en est fallu de peu qu’on ne l’ampute et même ainsi mutilée, après une telle chute, on aurait pu s’estimer heureux. Gabrielle a eu la chance d’être rapidement secourue et d’avoir la présence d’esprit de se ligoter la cuisse avant de s’évanouir. La rentrée de terminale a eu lieu sans elle, peut-être même que l’année scolaire y passera. Il faudra du temps, mais Gabrielle remarchera. En réalité, sa maigreur et son silence inquiètent bien davantage que les fractures. Par-dessus tout, on veut savoir comment Gabrielle, même ivre, même au petit jour, a pu tomber de si haut. La thèse de l’accident, soutenue par Peyo et Suzanne, provoque chez les médecins une moue dubitative. Le chirurgien murmure aux parents, devant la porte 413, des hypothèses qu’ils ne veulent pas entendre :

– Vous savez, à l’adolescence, la pulsion de mort est commune.

Pour Pierre et Suzanne, cela ne veut rien dire : ils écoutent les médecins, désemparés et impuissants. On leur explique que les fractures vont cicatriser, que la rééducation fera son œuvre. Les discours se veulent rassurants, pointent la vitalité de Gabrielle, la rapidité avec laquelle elle cicatrise des menues blessures aux bras et aux genoux, sa jeunesse réparatrice. La consolidation osseuse ne fait aucun doute, et Gabrielle, qui remue sans cesse dans son lit, est suffisamment vive pour prévenir la formation des escarres. On ne s’inquiète pas pour son corps ; de nouveau on interroge l’état de santé de sa tête. Dans le secret des couloirs, et malgré la résistance passive des parents, on commence à envisager un transfert de Gabrielle vers l’hôpital spécialisé de la Ville des Fous.

Voici donc ma Gabrielle bardée de plâtre, à l’aube de sa jeunesse, ma Gabrielle de seize ans sur le point d’être transférée dans l’autre hôpital, Gabrielle silencieuse et presque irrécupérable, laissée comme au bord d’elle-même par les médecins prêts à confier leur impuissance à des confrères et consœurs plus avisés. Voici Gabrielle portée au dernier stade de sa maigreur, les jambes brisées, bâillonnée de fils de soie, Gabrielle et ses yeux verts qui paraissent démesurés au-dessus de ses pommettes saillantes, Gabrielle que je ne me résous pas à abandonner à son sort, qu’il me faut encore porter, du plus profond de son mutisme, vers sa rencontre avec le clown, avec mon clown.

Alors il faut dire maintenant ces mercredis où Flip pousse la porte de la chambre 413, dans son costume trop grand et rapiécé, avec ses bretelles tendues sur sa chemise à fleurs, ses chaussures de bowling et son cabas violet débordant ; Flip et son nez de silicone rouge comme la preuve effarante de sa gaucherie, Flip couard et maladroit, intempestif, escorté de Gino avec son chapeau à pois.

Les voici donc, les clowns de l’hôpital, qui bravement bruyamment chaotiquement poussent la porte vitrée, nez à nez avec cette gamine trop grande, cette gamine muette à qui on ne la fait pas.

Le bonjour claironnant de Flip reste sans réponse. Gabrielle détourne les yeux, rétive à l’illusion, agacée comme quand Raphaël faisait l’avion avec sa cuillère pour la faire manger – mais tout de même son sourire affable. Gabrielle fixe le plafond quadrillé, elle observe la poussière prise dans le grillage des néons. Sur son visage un sourire de poupée de porcelaine.

Flip s’avance dans la chambre d’un seul pas, s’immobilise à bonne distance du lit. À l’entrée Gino se tient coi. Les clowns attendent, figés comme des prédateurs à l’affût mais des prédateurs doux, qui sauteraient sur leur proie pour lui lécher affectueusement le poil. De longues secondes, immobiles mannequins peinturlurés, les clowns attendent. Puis, très lentement, Flip lève le bras. Le plat de sa main coupe la ligne qui va des pupilles de Gabrielle aux néons du plafond, le bout des doigts remue comme pour attraper le fil de son regard. Gabrielle détourne les yeux. Elle fixe la porte vitrée, avec morgue appuie sa concentration à côté de Gino qui hausse les épaules, se laisse ignorer. Alors Flip, toujours précautionneux, déplace encore sa main pour intercepter le regard vert de Gabrielle. Le reste de son corps est fixe, il bouge comme un automate parcimonieux et mal huilé. À nouveau, Gabrielle détourne les yeux, elle observe le petit robinet qui goutte dans le coin de la pièce. Encore Flip agite son gant blanc dans son champ de vision, cette fois très vite ; encore Gabrielle se détourne, cette fois en soupirant.

Flip à son tour soupire :

– Elle ne veut pas nous voir.

Gino fait mine de s’offusquer :

– Elle ne veut pas nous voir ?

Flip répète :

– Elle ne veut pas nous voir.

Gino répète aussi :

– Elle ne veut pas nous voir.

Puis les deux ensemble, un ton plus haut, comme à l’intention des médecins, des infirmières, du service entier de l’autre côté de la porte, ils crient :

– Elle ne veut pas nous voir !

Gabrielle ne réagit pas. Elle porte son index à la bouche, masse le creux entre son nez et sa lèvre, le regard dans le vague, détachée. Sous son doigt, à travers la chair, elle sent les fils de soie sur l’ivoire de ses dents. Flip se frappe le front :

– Mais est-ce que nous on veut la voir ?

– Ça oui, tiens, est-ce que nous on veut la voir ? répond Gino.

– Non, dit Flip. Et d’ailleurs, je te propose qu’on ne la voie plus non plus. Tu as ce qu’il faut ?

Son collègue dénoue sa cravate rayée pour couvrir maladroitement les yeux peints de Flip, de travers, à la façon d’un bandeau pirate.

– Voilà, tu ne la vois plus non plus.

Puis il fait tourner Flip trois fois sur lui-même, et le pousse sans ménagement vers la sortie. Flip se cogne avec bruit au chambranle de la porte, geint en se tenant le nez.

– Voilà, Flip, ça t’apprendra à importuner la demoiselle.

Flip titube, se cogne avec fracas de l’autre côté de la porte. Gino soulève son chapeau à pois, s’incline jusqu’au sol en poussant Flip du pied, qui se cogne une troisième fois.

– Pardon, mademoiselle, pour le dérangement.

La première fois avec les clowns, Gabrielle reste lointaine, vaguement irritée, pas totalement indifférente cependant.

Le deuxième mercredi, Flip vient seul.

Il cherche quelque chose, sous le lit d’abord, derrière le support de la perfusion, sous la paillasse, partout dans la pièce mais en se tenant loin de Gabrielle. Lorsqu’elle le regarde, il mime, avec ses paumes en toit de maison au-dessus de la tête, le chapeau conique de son partenaire absent. Ses yeux demandent où se cache Gino. Gabrielle hausse les épaules. Le clown alors tire la chaise en plastique au bord du lit, s’assoit tristement. Je crois que jamais Flip n’a dégagé un tel chagrin, clown triste en chemise à fleurs rapiécée, débordant de mélancolie. Il avance la lèvre du bas, tremblotante. Il fait comme si Gino l’avait abandonné.

C’est faux, bien sûr : son partenaire attend derrière la porte, prêt à intervenir si besoin – les clowns vont toujours par deux. Gabrielle, intriguée, regarde le clown triste, un début d’intérêt dans les yeux. Flip, pour une fois, va chercher dans un registre sombre ; le clown plonge loin au fond de la comédie et des larmes s’accrochent à ses cils. Flip tremble d’une tristesse véritable, puisée ailleurs et qui passe dans le jeu du clown, se gonfle dans le jeu du clown. Alors il explose en sanglots déchirants, ses bras enroulés autour de lui-même dans une étreinte solitaire. Il se console et pleure en même temps, de grosses larmes roulent dans son maquillage, dessinant un sillon sur la peinture blanche. Sans vergogne aucune, le clown, secoué de spasmes, renifle en étalant du maquillage sur la manche de sa chemise.

Gabrielle pousse dans sa direction un distributeur de mouchoirs jetables. Flip en pioche un. Il soulève le carré de papier par un coin, l’examine avec suspicion. Gabrielle ne réagit pas. Elle n’a pas l’intention d’être davantage coopérante ; ce geste-là déjà lui a été arraché. Le clown essuie ses larmes du revers de sa manche, ravale sa morve – Gabrielle en même temps ravale une araignée – puis il étale le mouchoir à plat sur ses genoux, comme une petite couverture, un napperon de cuisses, de toute évidence trop étroit pour ses jambes.

Le clown fixe Gabrielle d’un air interrogateur et dépité, et Gabrielle soutient son regard sans ciller, sans sourire, sévère. Elle regarde au travers de l’illusion, elle n’est pas dupe. Elle fouille les yeux du clown, creuse à la recherche d’un regard humain derrière le nez rouge. Je sais qu’elle cherche, je sais qui elle cherche.

Mais Flip reste Flip, droit dans ses chaussures dépareillées. Voici qu’il porte son index à sa tempe : il a une idée ! Il plie le mouchoir deux fois, le déplie une fois, rabat les coins supérieurs sur la ligne médiane, retrousse les pans bas, inverse le pliage, replie les pointes inférieures, inverse encore le pliage, avant de l’ouvrir par le sommet, délicatement. Comme une fleur éclose le bateau de papier se déploie, un peu mou, incertain – pliures fragiles du bateau déjà en train de s’effondrer à cause du papier trop peu rigide. Flip soupire.

Gabrielle hésite. Puis, à son tour, elle tire un mouchoir de la boîte, le plie deux fois, le déplie une fois, rabat les coins supérieurs sur la ligne médiane, retrousse les pans bas, inverse le pliage, replie les pointes inférieures, inverse encore le pliage, avant de l’ouvrir par le sommet, délicatement. Comme une fleur éclose le bateau de papier se déploie, et Gabrielle l’aplatit sur un flanc, le lisse du bout des doigts pour éviter qu’il s’effondre. Mi-amusée, mi-pédagogue, elle présente le résultat en ouvrant ses mains, paumes ouvertes vers le ciel pour mettre en valeur son pliage plat.

Le clown observe l’origami, mais son regard s’attarde au creux des mains de Gabrielle, Gabrielle qui referme brutalement les poings, les ramène contre sa poitrine. Regard rouge de Gabrielle dans le regard clair de Flip. Quelque chose est sur le point de se briser, ça tient à un battement de cils, un souffle d’air pour fissurer le charme ; mais non.

Flip doucement montre ses propres paumes, blanc uniforme, recouvertes par les gants. Puis il montre les fleurs de sa chemise, et puis ses paumes vierges encore, et puis les paumes de Gabrielle. Il sort un feutre rouge de sa poche et, sur le tissu des gants, se dessine des fleurs qui imitent l’intérieur des mains de Gabrielle. Un sourire s’étend sur son visage tandis qu’il contemple son œuvre. Ensuite Flip ramène les bras sur sa poitrine, contre son cœur. Il incline la tête comme en remerciement, et sort de la pièce.

Longtemps après, Gabrielle, restée seule, caresse de l’index les cicatrices dans ses paumes.

Le troisième mercredi, les clowns arrivent mieux préparés. Ils ont appris des infirmières qui l’ont appris de la maman que la gamine aime la gymnastique, ou la danse, enfin quelque chose comme ça. Les clowns cette fois parlent fort, ils sont surexcités, discutent de spectacles et d’acrobaties comme si Gabrielle n’était pas là. Flip fait semblant de réaliser une roue misérable, en s’appuyant à deux mains sur l’assise de la chaise. Gino applaudit de toutes ses forces, le congratule beaucoup trop fort. Flip dit n’importe quoi, il parle de son tutu de gymnaste, dit que maintenant il va faire le piqué puis le salto, il s’élance dans la chambre trop petite, comme s’il allait sauter par la fenêtre vers les montagnes au loin, le plus beau piqué du monde. Gabrielle soudain murmure, c’est irrépressible :

– On dit pas un piqué, on dit un ATR.

Les clowns se figent. Celui au chapeau à pois porte une main en coquille à son oreille, demande :

– Tu as entendu quelque chose, Flip ?

– Hein ? Quoi ?

Gabrielle ajoute, un ton plus fort :

– Et puis on dit pas un tutu, on dit un justaucorps.

Flip, interrompu dans son élan, regarde son collègue en ouvrant grand la bouche, grand les yeux :

– Mais elle parle ! Elle parle ! Elle parle !

Puis, se tournant vers Gabrielle, une main à quelques centimètres de son front comme pour lui prendre la température :

– Mademoiselle, vous parlez !

Flip se tourne vers Gino, le prend à témoin comme s’il était un étudiant en médecine. D’une voix exagérément pédante, il explique :

– Voyez-vous, mon cher, quand la patiente passe si longtemps sans dire un mot, d’étranges bêtes peuvent venir nicher dans sa bouche. Parfois, ce sont des oiseaux qui construisent un nid de brindilles, pondent leurs œufs ici bien tranquillement pour élever leurs petits au calme, à l’abri du vent et des orages, parfois ce sont des nénuphars qui poussent, selon les cas ils peuvent ou non fleurir, tout dépend du soleil et de la clarté de l’âme, notez bien, parfois aussi on aura des sortes de coquillages, ces chapeaux chinois qu’on voit sur la coque des bateaux vous savez, ornés d’algues et de calcaire, l’humidité leur convient, ils croissent ici paisiblement, et parfois encore, plus rarement, ce sont des tisserandes qui s’installent, des araignées d’eau, elles vivent dans les bronches et tricotent des napperons en dentelle, ça explique la blancheur des dents et les fils de salive, on assiste à la formation de… oh, en l’occurrence voyez je pense que ce sont des tisserandes, ah tiens, tiens, en voilà justement une qui s’échappe, mon cher, ne la laissez pas s’enfuir, ah les débutants je vous jure, aucune réactivité, il faut tout faire soi-même ici, attention.

Et, sous le regard effaré de Gabrielle, le clown Flip capture entre ses gants blancs barbouillés de feutre l’araignée en fuite. Il montre le spécimen emprisonné à Gabrielle.

– Oh, il s’agit en plus d’une maman prête à se reproduire, voyez comme l’abdomen est gonflé, voyez comme elle est belle. On va la relâcher à l’air libre.

Alors Flip ouvre la fenêtre, en douceur dépose l’araignée pleine sur le rebord du châssis. Dans la chambre, l’air de septembre entre en brise fraîche.

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Laisser au clown l’émerveillement. Laisser au clown la détresse. Laisser au clown le frisson de malice. Laisser au clown l’impatience. C’est la première chose que j’ai apprise : le nez protège. On – Off. Avec son nez, le clown est clown. Sans son nez, le clown n’est plus clown. Laisser au clown l’impatience.

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