Les maisons vides
Chapitre 1
1
Gabrielle voit le jour un soir de mai, trois mois avant le terme. Elle devait naître en août, elle devait être lionne, et je crois qu’au fond elle l’a toujours été, orgueilleuse et pressée, entrée dans la vie avant l’heure, les poumons pas complètement finis, le cœur affolé et le souffle court. Depuis la première seconde Gabrielle est une résistante : un œuf qui a creusé sa survie dans le ventre de sa mère.
Suzanne découvre la grossesse à trois mois passés, en plein hiver, lors d’un rendez-vous de contrôle chez son médecin. Allongée sur la table de consultation, nue et disciplinée, elle place ses pieds dans les étriers froids. Le praticien, formé avant la légalisation de la contraception – une époque où, dit-il, les femmes savaient s’abstenir –, constate que son stérilet s’est déplacé. Il avait refusé de le lui poser, il a cédé. Maintenant il est en colère et il tient à le faire savoir. Il demande hargneusement :
– Qu’est-ce que vous avez fait ?
Elle ne sait pas, Suzanne.
Elle n’a rien fait de mal, des choses du sexe elle ne sait pas grand-chose, si ce n’est l’impératif de prendre ses précautions.
Elle les a prises, depuis le début.
Elle a écouté les conseils de sa grand-mère espagnole, elle ne s’est pas donnée le premier soir, elle a compté ses jours. Après, elle s’est lavée soigneusement. Quand, avec Peyo, c’est devenu sérieux, elle a vu le médecin – Bénédicte, sa grande sœur docteure en pharmacie, a insisté. Suzanne, alors, a fait sa prise de sang, l’a elle-même analysée. C’est son travail, elle fait ça des dizaines de fois par jour, chercher dans le sang, les selles et les urines des indices de l’état de santé des gens. Un trouble de coagulation contre-indiquant la pilule, elle a choisi le stérilet, s’est évanouie à la pose. Avec Peyo, ensuite, elle a pu faire du sexe sans risque – mais du sexe tout de même – couchée sur le dos à intervalles réguliers. Une autre position lui déchirait le ventre.
Qu’importe : elle aime Peyo, et Peyo l’aime.
Ils se sont rencontrés à un bal du Village, un soir où l’équipe de la plaine jouait contre celle des montagnes. Il avait déjà terminé son service militaire, il ne repartirait plus, on pouvait donc rêver – et Suzanne rêve – elle rêve d’une grande maison, avec des jardinières et un potager.
Tous les deux, ils veulent se marier : un grand mariage à l’église, avec demoiselles d’honneur assorties, entrée solennelle sur de la variété française, plan de table optimisé pour les célibataires. La lune de miel sera dans les îles, s’ils le peuvent. La mort soudaine de la tante Louise leur offre l’opportunité de retaper la vieille grange familiale. Les copains du XV aident à raccorder l’eau courante et l’électricité, Peyo pose le parquet, Suzanne refait les enduits. Ils feront les choses dans l’ordre : la maison, les noces, le voyage, et ensuite le bébé – en attendant, un stérilet.
Mais voici que, lors de la visite de contrôle, six mois avant le mariage, le vieux grincheux en blouse se penche au-dessus de Suzanne :
– Qu’est-ce que vous avez fait ?
Il ajoute, devant son silence coupable :
– Votre stérilet s’est déplacé.
Suzanne ne sait pas quoi répondre. La honte lui cuit les joues, alors elle pense à autre chose, ses rosiers fraîchement plantés, la deuxième couche de peinture, les œufs frais à récupérer chez ses parents, quoi que ce soit qui lui fasse oublier qu’elle a les cuisses ouvertes sur une table d’auscultation. Elle finit par demander :
– C’est grave ?
Le médecin hausse le sourcil, sourit méchamment. Sans douceur ni explication, il enfonce une sonde d’échographie, enfonce, tâtonne et maugrée. Suzanne ne bronche pas : elle vient d’un lieu où l’on croit fermement à l’autorité de la science, et endure en silence, dure au mal par défaut. Le vieil homme tourne l’écran vers elle. Une image y grésille, étrangement distincte.
– Voyez vous-même !
Suzanne voit : la tache ronde du crâne, la dépression creusée par le nez, l’arrondi de la colonne vertébrale, l’esquisse maigrelette des jambes. Quelque chose qui n’existe pas encore mais déjà prend forme humaine, Gabrielle avant Gabrielle, nageant dans les limbes, têtard remuant en passe de devenir une poupée minuscule. Le cœur lui manque.
Le médecin augmente le son du monitoring, et Suzanne entend, par-dessus le sien, battre un deuxième cœur.
Le mariage, prévu à l’été en grande pompe, est avancé en catastrophe. La famille de Suzanne, suffisamment moderne pour être peu regardante sur les nuits d’avant-noces, est encore suffisamment catholique pour ne pas laisser naître un enfant hors mariage. La mémé María raccommode à la hâte la robe blanche qu’avait portée Bénédicte quelques années plus tôt – Suzanne gardera toute sa vie l’amertume de s’être mariée dans les dentelles de sa sœur. Le deuxième dimanche de mars, après une préparation au mariage expéditive, le père Joseph proclame les jeunes fiancés mari et femme, sous l’œil attentif de la Sainte Vierge.
La poche des eaux rompt à la vingt-septième semaine. C’est un jour de printemps clair. Le cerisier est en fleur et, dans les jardinières, les premières roses dénouent leurs corolles. Au journal télévisé, on annonce qu’une femme, pour la première fois, vient d’être nommée à la tête du gouvernement. Suzanne s’en fiche. Elle s’en fiche parce que la politique ne l’intéresse pas, et parce que alors coule entre ses cuisses une chaleur humide, épaisse. Son ventre se contracte. Elle est debout dans sa cuisine et un liquide goutte jusqu’à ses chevilles qui n’est pas du sang. Un instant éternel, devant sa gazinière équipée, la mère – elle le devient – observe les moineaux du cerisier nourrir leurs petits tout juste éclos, les observe : bien droite, ruisselante, et frappée de stupéfaction. Elle n’a pas achevé son septième mois.
Mais son ventre béant.
Quand Bénédicte, appelée en urgence, rejoint Suzanne chez elle après avoir confié ses filles à leurs aïeules, elle trouve sa cadette immobile, les reins appuyés contre l’évier et les mains ouvertes comme l’otage d’un mauvais film, craignant d’elle à son ventre ou de son ventre à elle une contagion fulgurante. Bénédicte prend les choses en main :
– On file à l’hôpital.
Dans la voiture, Suzanne fixe un point au-delà des montagnes. Parfois, à un cahot infime de la route, elle gémit. À quelques kilomètres de là, dans la vieille ferme, la grand-mère Joséphine berce deux petites-filles en pleurs. La mémé María, en se balançant dans son fauteuil, répète en boucle son chapelet en bois de rose. Je vous salue Marie, pleine de grâce, le Seigneur est avec vous, vous êtes bénie entre toutes les femmes ; la Vierge en plâtre lui adresse un signe de tête.
À l’hôpital, Suzanne est prise en charge immédiatement. On lui donne un comprimé, on la fait allonger dans un lit blanc, on la drape d’une tunique de papier. Sur son ventre on installe des ventouses maintenues par un tissu. Dans sa chambre passe une foule d’inconnus en blouse qui ne se présentent pas, se penchent entre ses jambes ouvertes, lui tâtent le col de leurs doigts gauches, et repartent sans un mot, inquiets ou réjouis. Suzanne contemple les ombres du plafond, pas longtemps, car, après un bref conciliabule, la décision est prise de l’emmener au bloc.
– On va déclencher l’accouchement.
La salle est froide, gris acier. Des voix étouffées par des masques lui soufflent des ordres qu’elle ne comprend pas.
– Quand on vous donnera le signal, poussez.
Suzanne ne sait pas pousser.
Elle n’est pas prête à faire sortir de son ventre quoi que ce soit de vivant, elle n’était pas davantage prête à ce qu’une graine invisible y germe, y plante son cordon et ses racines et son cœur minuscule pour devenir cette forme grise humanoïde qu’elle a découverte à l’échographie. Personne – même Bénédicte qui a déjà accouché deux fois – n’a parlé à Suzanne de la maternité. Elle n’a pas eu le temps de suivre les cours de préparation à l’accouchement, n’a pas lu de livre qui explique ce qui se passe lorsqu’un corps s’ouvre pour en laisser vivre un autre. Elle est allongée sur une table glacée, isolée du bas de son corps par le champ opératoire. Des mains inconnues fouillent son sexe. Peyo n’est pas là et Bénédicte à côté lui presse la main à lui broyer les os.
Voici que la douleur la transperce. Son ventre cède dans la violence. Avec un instinct désordonné, presque malgré elle, son sexe dilaté se contracte, travaille à expulser une masse sanglante. Suzanne veut hurler mais pas un cri ne sort de sa gorge.
Bientôt, l’équipe extrait d’entre ses cuisses un petit rat à la peau rouge sang et au crâne chauve, pas plus lourd qu’une brique de lait : un bébé chauve-souris éclaboussé de liquides sombres, aux doigts presque transparents d’être aussi fins. Ma Gabrielle lie-de-vin, rescapée chétive et monstrueuse, aussitôt transférée en réanimation.
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