Les maisons vides
Chapitre VI
VI
L’hiver qui suit la mise en terre est particulièrement froid. Les montagnes au sud sont enveloppées de neige jusqu’à leur base, et même la plaine a disparu sous quinze centimètres de fine poudreuse. On a dégagé la nationale avec les chasse-neige, salé le bitume pour limiter le verglas, mais les routes de campagne sont encore impraticables.
Le clocher de l’église dresse sa flèche givrée dans le ciel de coton, la halle aux grains croule sous la charge de son toit. Des stalactites pendent aux chéneaux. Dans la cour de la boulangerie, un bonhomme de neige s’enorgueillit. De sa carotte qui pointe avec arrogance, il défie le mur de pierre où s’affiche l’éternelle publicité pour de la terrine de campagne. Au cimetière, la dalle de marbre est recouverte d’une meringue blanche. Gabrielle, qui ne veut pas laisser de traces, renonce à se rendre sur la tombe. Dans ses poumons grandissent des bêtes noires.
Un mercredi de la mi-janvier, Gabrielle tourne en rond. En caleçon noir et justaucorps, elle court autour de la table du salon, enchaînant des séries de sauts cosaques, marche marche appel saut, marche marche appel saut, une jambe tendue devant elle et l’autre groupée, genou contre genou, marche marche appel saut. Le car du ramassage scolaire n’a pas circulé, et sa mère, à cause des risques de verglas, a refusé de la conduire à l’entraînement. Pour compenser, Gabrielle s’impose des séries d’exercices. Après les sauts cosaques, elle travaillera ses boucles, en lançant une jambe derrière elle jusqu’à sa tête. Ensuite seulement, les étirements statiques, ponts, crevette, écarts. Le plus important c’est le dos, et la respiration. Ne pas devenir un canard gras.
À la cuisine, Suzanne est attablée devant les comptes de la société de son mari. Peyo, lui aussi immobilisé par la neige, a profité de son jour inespéré de congé pour se rendre à pied au stade, dans le local gelé du club ; il a prévu, a-t-il dit, de régler des commandes de ballons et de dossards pour les cadets. Suzanne se débat avec les chiffres pendant que Gabrielle enchaîne des sauts de biche sur le carrelage.
– Tu m’épuises, Gab. Va t’étirer dans ta chambre plutôt, et douche-toi, tu vas prendre froid sinon.
Gabrielle grimpe dans sa chambre, mais elle ne va se laver qu’après avoir minutieusement travaillé toutes ses amplitudes.
L’araignée surgit alors que, nue à côté de la douche, Gabrielle attend que l’eau chauffe pour se glisser sous le jet. Plus exactement, deux phénomènes se produisent en même temps qui resteront, dans la tête de Gabrielle adolescente, longtemps associés. Au moment où une quinte de toux lui fait expulser la bête sombre, aux pattes recourbées, Gabrielle découvre, au fond de sa culotte de coton jetée au sol, une trace blanche qui n’est pas de la transpiration. L’araignée, et puis ça, et puis l’araignée, et puis ça : il faut s’imaginer Gabrielle interdite, faisant face à sa première culotte tachée et, en même temps, à cette minuscule bête sortie de ses poumons, qui commence à courir sur ses pattes noires.
Gabrielle s’empresse de la noyer sous le jet d’eau. L’araignée est emportée dans le siphon. Sous la douche, Gabrielle lave sa culotte à la main, longuement, avec du savon liquide parfum vanille. Elle la fait ensuite sécher sur le radiateur plat, dissimulée sous sa serviette de bain. Et c’est comme s’il n’était rien arrivé.
Au début, Gabrielle ne sait pas. Je crois qu’elle ne comprend rien à ce qui se passe à l’intérieur d’elle-même. Depuis toujours, cependant, elle est habituée à ce que son corps ne fonctionne pas exactement comme celui des autres. Elle est née avec une hanche en dedans, elle aspire des bouffées de gaz qui lui dilatent les poumons au quotidien : Gabrielle se sait différente depuis son plus jeune âge. Cette fois, il s’agit pourtant d’autre chose, qui s’apparente davantage aux cicatrices en forme de fleur à l’intérieur de ses paumes ; elle sent d’instinct qu’il lui faut le taire et le cacher. Un lien se tisse dans sa tête qui associe les araignées aux traces pâteuses entre ses jambes.
Le jour de la Chandeleur, Gabrielle et ses cousines sont réunies pour faire sauter des crêpes, une pièce dans la main. Pour la première fois depuis la mise en terre, tout le monde se retrouve chez les grands-parents au soir. Les adolescentes sont chargées d’organiser le festin familial. Gabrielle et Lisa fouettent la pâte de bon cœur pendant que Julie, sur son téléphone, envoie des SMS avec son portable écran couleur. Elle est amoureuse, calcule le nombre de signes de ses textos et vérifie son crédit bloqué. Elle ne cesse de parler du jules à ses cadettes, qui connaissent déjà l’histoire par cœur.
– Il faut que je te raconte, Gab.
Estelle se charge de servir des verres de jus de pomme, et accompagne le récit de Julie :
– Montre-lui LE message !
L’incident arrive bêtement : dans un geste du bras pour tendre son téléphone à Gabrielle, Julie renverse sur les fesses de Lisa, debout devant les fourneaux, l’intégralité de son verre. La pauvre Lisa en a plein le pantalon : la mamie Jo, attirée par le cri de la petite, l’envoie se changer à la salle de bains et Gabrielle est dépêchée pour lui porter des vêtements propres – les deux grandes, prises d’un fou rire hystérique, sont assignées au nettoyage des dégâts. Gabrielle entre au moment où Lisa enlève sa culotte humide. Alors, avec une curiosité non feinte, la cousine lui montre les traces collantes qui tachent son slip :
– Toi aussi ça te fait ça ?
Gabrielle, je crois, fait semblant de ne pas comprendre. Elle secoue la tête pour nier.
Alors qu’elle s’applique depuis quelque temps à mentir et dissimuler ce qui arrive – et aussi ce qui est arrivé –, voilà que quelque chose de partagé fait effraction dans sa réalité. Soudain, Gabrielle n’est plus seule, et c’est difficile à concevoir.
Lisa reprend, tranquillement innocente, naturelle, mais informée :
– Mes sœurs m’ont dit que c’est normal. Après ce sera du sang.
Peut-être que Gabrielle, subtile, cherche à savoir si Lisa elle aussi expérimente, au creux de ses poumons, des bêtes nouvelles. Elle tâtonne, formule sa question avec maladresse :
– Et il t’arrive pas d’autres choses ?
– Bah les seins quoi. Et les poils. Toi t’as rien ?
Gabrielle, à qui les entraînements intensifs assurent un corps de petite fille, une puberté pas entamée, continue de nier, sincère cette fois.
– De toute façon t’as jamais été normale. Mais ça viendra ! s’exclame Lisa.
Cette discussion, je crois, laisse ma Gabrielle dans un état profond de perplexité. Les secrets du corps sont peut-être davantage partagés qu’elle ne le croyait ; pourtant, elle n’en dit pas davantage, et retourne à la cuisine remuer la pâte à crêpes, par acquit de conscience.
Un autre événement bouscule les certitudes de Gabrielle. Pendant les vacances de février a lieu la compétition régionale avant les championnats de France ; Jacquie emmène ses filles au grand centre de la Ville Rose. Elles s’entassent dans un minibus affrété pour le voyage, excitées comme une volée de moineaux. Elles savent qu’elles auront en face quelques-unes des filles parties en Espoir, les meilleures ; elles espèrent rencontrer leurs championnes et, pourquoi pas, s’y mesurer. Sur le trajet, les coéquipières se coiffent et se maquillent, adroitement malgré les cahots du bus. Manu fait tourner la laque à paillettes, et Jacquie les autorise même à grignoter des bananes séchées – le goût des compétitions. Elles se changent dans des vestiaires pleins à craquer de jeunes filles maigres, qui glissent des grands écarts le pied relevé par les bancs en bois. Jacquie se charge elle-même de poser la colle à justaucorps sur leurs fesses dures. Les culottes sont interdites pour ne pas risquer un disgracieux débordement de coton : les tenues pailletées se portent à même la peau. Il faut donc s’assurer que le lycra ne glisse pas.
– Les filles, si une seule me remet son justau en place sur le praticable, vous allez toutes m’entendre.
– On est plus des poussines, Jacquie ! ose Manue – ce qui lui vaut un passage supplémentaire du roller à l’échancrure du justaucorps, et les rires de soutien assassin de l’équipe.
La compétition se déroule plutôt bien, pour l’équipe du moins. Les filles terminent deuxièmes sur douze, et proposent une version presque sans faute de l’enchaînement ballon massue à cinq qu’elles travaillent depuis des mois. Sarah est quatrième dans sa catégorie, ce qui la frustre au plus haut point mais constitue, relativement aux espérances de son entraîneur, une très belle performance. Gabrielle quant à elle est classée troisième en individuel, derrière les filles de la Ville Rose, juste devant Sarah. Une grosse erreur à la corde – l’engin qu’elle aime le moins – et un inexcusable nœud à son ruban, pourtant son engin préféré, manquent même de lui coûter le podium. À quelques mois des championnats de France, cette contre-performance inacceptable suscite chez Jacquie une inquiétude sombre.
Elle commente :
– Je suis fière de vous, les filles. Mais toi, Gabrielle, il va falloir qu’on discute.
Au moment de la centralisation des justaucorps, Manue, subitement, refuse de donner le sien à laver. Après chaque compétition, une des filles se charge de la lessive collective, lessive ne devant jamais être déléguée à sa mère, selon les exigences de l’entraîneur qui interroge les mamans pour vérifier que ses ordres opèrent encore à domicile. Le lavage des justaucorps revient cette fois-ci à Sarah, mais Manue invoque un motif que tout le monde trouve fallacieux :
– Avec la quantité de colle que Jacquie m’a mise, ça va être galère, j’aime autant le faire moi-même.
Chacune sait – Gabrielle la première – que la colle à justaucorps s’en va très facilement à l’eau : quand elles s’en mettent par erreur sur les doigts, il suffit de les rincer pour que la colle se dissolve.
– Juste, l’oublie pas la prochaine fois quoi, sinon ça va gueuler.
Sur le moment, Gabrielle se garde bien de faire une réflexion mais, toute la suite du trajet, elle observe Manue du coin de l’œil. En descendant du bus, elle lui glisse :
– Manue, tu sais bien que ça part à l’eau, la colle.
La jeune fille aux joues rondes la regarde, hésite, avant de lâcher tout bas :
– Ouais, y a pas que ça.
Elles ne se disent rien de plus, mais Gabrielle en tire la certitude que cette affaire de saleté entre les jambes est plus commune qu’elle ne le supposait. Dans les respirations des autres, toutefois, ne se cachent pas ces hoquets dérangeants, ces quintes de toux grasses qui précipitent régulièrement Gabrielle aux toilettes.
Cela étant, elle a toujours été la seule asthmatique.
Jacquie, de son côté, se soucie peu du petit trafic de justaucorps décidé par les gymnastes, tant qu’elles viennent à l’entraînement avec une tenue propre. En revanche, la contre-performance de Gabrielle suppose un recadrage indispensable. Jacquie revient à la charge dans la semaine qui suit. La compétition lui a laissé une inquiétude tenace pour les France du printemps. Même si Gabrielle semble avoir abandonné sa lubie de se bander les mains, la façon dont elle aspire son inhalateur en redoublant ses allers-retours aux toilettes est préoccupante. Jacquie pressent, avec l’intuition terrible des entraîneurs, que Gabrielle ne participera jamais à cette compétition. Je l’imagine venant s’asseoir à côté de sa gymnaste, souffler avec douceur une question qu’elle ne pose jamais :
– Comment ça va Gaby ?
Gabrielle sourit. La coach, expérimentée, est certaine qu’il faut prendre le taureau par les cornes. Elle reprend :
– Je sais que tu te retiens de tousser. Tu respires mal.
– Si tu sais, alors pourquoi tu demandes ?
Une autre gymnaste lui eût-elle répondu ainsi, Jacquie l’aurait giflée. Elle n’a jamais toléré l’insolence, encore moins de la part de petites ados dont elle a trois ou quatre fois l’âge. Mais la réaction de Gabrielle, épidermique comme elle ne s’y attendait pas, l’incite à croire que les choses sont plus graves qu’elle ne le soupçonnait. Jacquie était jusque-là seulement suspicieuse, elle est désormais très inquiète.
– Il faut voir un médecin, Gaby.
– Non.
– Parles-en à ta mère.
– Non.
– Si tu ne le fais pas, je le ferai moi-même.
Gabrielle se contente d’un regard vide, ahuri. La Jacquie des grands principes, celle qui lui a relevé le menton en appuyant de tout son poids pour allonger son écart, la Jacquie des oui-ça-fait-mal-mais-tu-peux-le-faire, des fais-comme-si-c’était-facile, des ce-qui-se-passe-à-la-maison-reste-à-la-maison-et-ce-qui-se-passe-à-l’entraînement-reste-à-l’entraînement, son entraîneur chérie et intransigeante, la Jacquie de toujours la somme désormais d’exprimer sa souffrance. Pire, de vouloir la résoudre. C’est inconcevable.
Gabrielle a l’âge où l’on ignore les frontières de soi. Elle croit encore, et pour plusieurs années, qu’il suffit d’un effort de volonté pour être indestructible.
Jacquie ajoute :
– Je compte sur toi.
Gabrielle range ses engins en silence. Advienne que pourra, elle n’a pas l’intention de se plaindre.
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