Les maisons vides

Laurine Thizy · Chapitre 18 sur 33

Pages du PDF

Les maisons vides

Chapitre 9

9

 

Depuis que Gabrielle sait lire, on l’a envoyée, entre deux entraînements, suivre les cours de catéchisme dispensés par des bénévoles dévouées et benoîtes. Chaque mercredi matin, Gabrielle et sa cousine Lisa sont déposées devant une bâtisse délabrée, éclairée par des néons qui grésillent. Elles s’assoient à des bureaux que leurs mères et probablement leurs grands-parents avant elles ont poncés de leurs efforts. Par endroits le bois est gravé de graffitis, ou gorgé de taches d’encre. L’air sent l’humidité, la craie et le carton ; une fois sur deux le rétroprojecteur refuse de s’allumer. Suzanne vérifie toujours que sa fille emporte son inhalateur.

Qu’est-ce que Gabrielle retient de ses cours de religion ? Je l’imagine studieuse et attentive, toujours prête à participer. À sept ou huit ans, assise à sa table sous le crucifix de la salle paroissiale, Gabrielle met je crois à l’étude une bonne volonté évidente. Dans cette foi qu’on lui présente sans entrain grandit une promesse qu’elle comprend à demi-mot. Derrière les pieux discours sur l’amour, la foi et la famille, Gabrielle attend quelque chose. De tout son cœur, l’attend.

Avec son sérieux de petite fille, elle s’astreint à noter des intentions de prières pour les enfants malades du bout du monde ; elle découpe des colombes dans du papier calque, apprend par cœur le Notre Père et le Je vous salue, Marie. Les jours où le petit groupe est emmené en visite à la maison de retraite voisine pour favoriser le lien intergénérationnel, Gabrielle embrasse les vieux sur les deux joues, malgré sa répugnance au contact de la peau flasque, et puis l’odeur. Sa mémé à elle sent toujours le chèvrefeuille ; il s’agit alors de l’odeur unique de la vieillesse, odeur épaisse de fleur, chaude, familière, rassurante. Gabrielle découvre au cours de ces visites que le parfum du grand âge se décline, agglomérant dans une vapeur écœurante l’odeur des médicaments, de la Javel et de l’urine. Au sortir de la maison de retraite elle s’empresse de l’oublier, satisfaite qu’elle est d’avoir rendu grâce.

À Noël, Gabrielle fabrique des cartes de vœux avec du fil de coton et de gros tampons en forme d’étoiles dorées. À Pâques, elle dessine des cloches sur du carton plume, qu’elle suspend avec du bolduc. Elle écrit au dos des vœux qui demandent la paix sur la Terre, et la santé pour sa famille. Des mots majuscules, dont elle entrevoit à peine le sens, viennent enrichir son vocabulaire : Joie, Pardon, Émerveillement, Grâce, Miséricorde. Miséricorde est son préféré entre tous, qui lui semble un assemblage intrigant de misère et de corde ; dans son esprit le mot voltige comme cet engin de gymnastique qu’elle commence à savoir manipuler, mais aime moins que les autres. La corde suppose de la force physique et de l’endurance, elle met en valeur les sauts, et Gabrielle a déjà compris que son atout à elle est la souplesse.

Miséricorde, c’est aussi une expression que Jacquie emploie, quand elle est de bonne humeur, face à des erreurs autrement impardonnables – une bosse à son chignon, une chute d’engin. Gabrielle n’en a jamais vraiment saisi le sens, qui oscille à ses oreilles entre l’insulte, l’ironie et une indulgence supérieure.

De plus en plus souvent, à mesure qu’elle avance vers l’âge des grands qui ont le droit de communier, Gabrielle accompagne sa grand-mère et sa mémé à la messe. La Josée et la María sont d’accord sur un seul sujet : l’importance d’une éducation catholique. Elles ne manquent jamais l’eucharistie dominicale. Chacune y trouve une forme de plénitude.

La mamie Jo, à soixante ans passés, s’occupe tout à la fois de sa basse-cour, ses petites-filles et sa belle-mère. La messe lui offre un répit salutaire dans un quotidien dédié au travail. Pour le Seigneur, elle met des vêtements propres et même un peu d’eau parfumée derrière les oreilles. La célébration est sa seule coquetterie, son seul égoïsme. Joséphine souscrit au respect des règles, à la permanence de l’autorité, au nécessaire ordonnancement du monde. La cérémonie, dans son immuabilité, lui procure une satisfaction de rigueur.

Pour la mémé María, habitée d’une foi profonde, la messe est une extase éprouvée. Elle a quitté à vingt ans son pays de rébellions et de prêtres assassinés, trouvé au nord des montagnes une plaine dévorée de maïs et un paysan taiseux. La guerre dans ses pas puis un arrêt cardiaque sans vergogne lui ont confisqué cet époux. Dans le cœur de la María, la religion est une révolte.

La lecture des Évangiles l’ennuie, le sérieux de l’assemblée la fait toujours rire : elle s’embarrasse assez peu de la Trinité, rechigne à se confesser. Alors que la mamie Jo fait acte de contrition tous les ans avant Pâques, la María ne franchit presque jamais le seuil du confessionnal. La dernière fois, c’était après avoir fracassé le crâne de Julie. Pour sa pénitence, le père Joseph a prescrit trente chapelets à la Vierge, et un pèlerinage à la Grotte avant Pâques. D’excuses adressées, en revanche, il n’a pas été question. Dans l’Espagne qu’a connue la María, on traitait l’insolence à coups de bâton, et la vieillesse en privilège. L’arrière-grand-mère n’envisage pas de s’agenouiller devant ses descendantes : elle ne s’incline que devant Dieu. Après tout, la faute de la méchanceté des filles revient toujours aux mères. Ce que regrette la María, dans le fond, c’est d’avoir tapé, certes un peu trop fort, sur le mauvais crâne.

Le père Joseph connaît bien l’Espagnole, qui mène fidèlement le chœur depuis un demi-siècle. Il la bénit. La Vierge même, tout en miséricorde, lui pardonne ses péchés.

Dans cette famille où la religion est, comme la lessive ou le repassage, une habitude domestique des femmes, Gabrielle trace son chemin vers la Vierge. Elle se signe sans jamais se tromper, de la main droite, effleure son front – le Père –, son sternum – le Fils –, l’épaule gauche puis l’épaule droite – le Saint-Esprit. Je l’imagine répéter avec Lisa le geste sacré, corrigeant la synchronisation de sa cousine : parfois Lisa confond la priorité des épaules. Cette croix tordue, réalisée comme en miroir, bancale dans son dessin, hérisse ma Gabrielle dont les mouvements sont déjà tous chorégraphiques. La gymnastique lui apprend les schémas de son corps, la précision mathématique du geste, la rigueur d’un déplacement dans l’espace. Lorsque les enfants se signent de concert, le Père, le Fils, le Saint-Esprit, en un seul geste parallèle, coordonné, Gabrielle retrouve la même harmonie qu’à l’entraînement. Qu’un enfant se trompe de main, ou honore dans le désordre le Saint-Esprit, et voici tout le charme brisé. L’erreur d’une seule gymnaste suffit elle aussi à rompre l’élégance d’un ensemble au cerceau. Jacquie oblige toujours l’équipe entière à recommencer. Gabrielle apprend l’ordre en même temps que la grâce. En secret, elle ajoute à son signe de croix le baiser final de la María.

Le docteur Zatko, pour sa part, note dans le carnet de santé que Gabrielle n’a plus aucune séquelle ostéoarticulaire constatable. Le fémur dans sa hanche a pivoté, elle n’a plus les pieds en dedans. Maintenant, elle sait faire le grand écart et l’appui sur les mains. À la maison, Suzanne la retrouve perchée tête en bas contre le mur du couloir. À l’école, Gabrielle enseigne les bases de la gym à sa petite cousine. Elles en sont aux renversements.

Gabrielle corrige la position de Lisa, elle répète les conseils de Jacquie, rentre ton ventre, serre tes fesses, repousse le sol avec tes épaules comme si tu voulais pas le toucher. Plusieurs petites filles rejoignent bientôt leur jeu. Sous la houlette d’une Gabrielle loquace comme jamais, elles apprennent à faire comme elles disent le piqué contre un mur. Gabrielle corrige avec véhémence :

– C’est pas un piqué, c’est un ATR ! Un piqué c’est quand on monte sur sa demi-pointe, comme ça.

Sur le béton ciré, Gabrielle montre son piqué à elle, le corps soutenu, la jambe en attitude, cou de pied bien haut et bras ouverts en V au ciel – oiseau gracieux sur une patte.

Après quelque temps, Gabrielle a l’idée de reproduire contre le mur du préau une figure qu’elle réalise dans le vestiaire après l’entraînement. Jacquie l’interdit – le carrelage n’est pas un praticable,

mesdemoiselles ! Les coéquipières s’amusent quand même : elles disent on fait la fleur, et montent en appui contre le mur, les unes après les autres, les unes sur les autres. La première, la plus endurante, la plus tonique et la plus souple – Gabrielle, donc – se colle en équilibre au plus près du mur, les jambes ouvertes en grand écart. La deuxième monte au plus près de la première, les jambes à peine moins écartées. La troisième monte au plus près de la deuxième, réduit encore l’ouverture de ses jambes ; et ainsi de suite jusqu’à ce que quatre, cinq et parfois six mômes se retrouvent à rougir tête en bas, un éventail de jambes ouvert contre le mur. On fait la fleur.

Gabrielle importe ses acrobaties dans la cour de récré. Avec Lisa et toute la petite bande initiée, elles montent les unes après les autres en appui sur les mains. Les gamines de l’école sont moins entraînées et le sol plus dur : lors d’un effondrement mal contrôlé, Lisa se casse le bras.

La cousine ressort de l’hôpital copieusement réprimandée par sa mère, mais fière comme jamais de son plâtre qui la rend exceptionnelle. Pour la première fois, elle attire davantage l’attention que Gabrielle. Les gamines de la bande, à qui l’on interdit désormais de faire la fleur, se consolent en dessinant des marguerites sur le plâtre de Lisa. Gabrielle, à partir de cette époque, se met à jouer seule.

OceanofPDF.com