Les maisons vides
Chapitre 13
13
Le petit Jean naît en temps et en heure, au jour prévu, à la fin de l’été – Gabrielle a onze ans. L’accouchement ne pose aucune difficulté. Peyo apporte une brassée de lys à sa femme et la famille tout entière rend visite au nouveau-né, les bras chargés de cadeaux bleus pour petit homme viril. Seule la María, alitée depuis trois semaines après sa chute, ne peut se déplacer. Elle bénéficie toutefois des visites qui suivent la naissance du bébé, les cadeaux en moins.
De l’avis général, le petit frère est superbe : c’est un bel enfant de trois kilos passés, rose et lisse, disposant déjà d’une impressionnante chevelure brune, qui tète avidement le sein qu’on lui présente. Gabrielle, gracieusement, découvre le rôle de grande sœur : elle accepte d’abandonner à l’enfant sa chambre de petite fille pour s’installer dans les combles. Le premier soir, quand elle revient de la maternité seule avec son père, elle parle longuement à la Vierge de ce nouveau venu bruyant, baveux et adorable.
La mémé María réintègre le domicile des grands-parents en même temps que Suzanne et le petit Jean sortent de l’hôpital. Suzanne montre à Gabrielle les gestes pour changer une couche, la plier afin que rien ne déborde, appliquer le liniment. Elle explique comment enfiler le body, assembler les pressions, fais attention à ne pas accrocher lundi avec mardi, soutenir la nuque molle du petit frère. Matin midi et soir, elles désinfectent le bout de cordon.
– Tu vois, ensuite le reste va tomber. C’est ça qui fait le nombril.
– C’était pareil pour moi ?
Suzanne hésite, qui n’a jamais raconté à Gabrielle les premières heures de sa vie. À dire vrai, c’est la première fois qu’elle soigne un nombril : ce travail à l’époque avait été laissé aux infirmières, quand Gabrielle minuscule, avec son ventre tellement transparent qu’on lui voyait les organes, ne devait être approchée que par des mains expertes. Mais après tout, et comme tout le monde : le nombril de Gabrielle, preuve irréfutable de son arrivée sur Terre. Suzanne lâche finalement :
– Oui, c’était pareil pour toi.
Gabrielle comprend alors avec effarement que le trou arrondi sur son ventre plat est en fait une cicatrice primordiale, la marque d’un lien coupé, le souvenir de sa venue au monde. Ça l’obsède pendant des jours. Elle en parle même à la Vierge, les dimanches à l’église : puisque le Christ en croix, nu si ce n’est le tissu blanc qui cache sa pudeur, a de toute évidence un nombril, il en découle que le bébé emmailloté entre les bras de la Vierge à l’Enfant en a un lui aussi. Voilà, le bébé Jésus a un nombril, réminiscence de son attachement à sa sainte mère. Cette révélation laisse Gabrielle pantoise. Lui vient l’envie de poser mille questions mais la Vierge, toujours simple, élégante et discrète, peu prompte à parler des choses du corps, hausse humblement les épaules.
– Eh bien oui Gabrielita, c’est un bébé.
La vieille ferme est elle aussi le théâtre d’une révolution logistique. La María a refusé qu’on lui pose une prothèse de hanche.
– À mon âge, je préfère mourir comme ma mère m’a faite plutôt que devenir un robot avec une jambe en plastique ! a-t-elle crié au chirurgien.
On a essayé de lui expliquer, schéma à l’appui, que l’opération lui permettrait de retrouver de la mobilité, mais la María n’a rien voulu entendre.
– Dios mio, je suis trop vieille pour qu’on me découpe.
On s’est contenté de visser ensemble la tête et le col du fémur, en attendant que la fracture se consolide.
Le retour au domicile est discuté avec la mamie Jo et le papy Georges, à qui les médecins font une liste de recommandations. Il faut surveiller son alimentation – des protéines, surtout –, veiller à ce que la mémé s’hydrate convenablement, éviter les chutes. La baignoire doit être équipée d’un tapis antidérapant. Tous les objets susceptibles de constituer des obstacles – tapis, tabourets, chaussures – seront écartés des trajectoires quotidiennes.
– De toute façon, elle ne pourra pas marcher tout de suite, dit le chirurgien. Mais pas d’inquiétude, elle est coriace !
– À qui le dites-vous, murmure la Josée.
Les difficultés commencent dès le premier soir : la María, réduite à rester allongée dans son lit ou assise dans le fauteuil, est tributaire de la disponibilité des autres. Joséphine se trouve soudain accaparée par ses demandes. Le papy Georges, désarmé face à la charge domestique, renonce vite à faire autre chose que déplacer le fauteuil. Au moment du repas, il faut rehausser la María pour qu’elle prenne place à table : on s’en va chercher un coussin brodé offert par Suzanne des années plus tôt, qu’on glisse difficilement sous ses fesses.
Le passage aux toilettes est de loin le plus contraignant. Georges refusant de voir sa mère dans cette position, la Josée aide María à se transférer du fauteuil au siège. Les deux femmes s’empoignent comme elles peuvent, María lourde et molle, Joséphine sèche et osseuse. Le temps que sa belle-mère se soulage, Joséphine ferme pudiquement la porte :
– Vous m’appelez s’il y a le moindre souci, María.
– Parce qu’elle croit que yo n’ai pas de souci ! s’exclame la mémé, dont l’accent refait surface plus que de coutume.
Au kiné qui vient chaque jour du lundi au vendredi, personne n’ose demander de conseils concernant la gestion du quotidien. On admire en revanche la blouse blanche du jeune homme, ses muscles ronds, sa santé impeccable.
– Moi à votre âge ! s’enthousiasme le papy Georges.
Dans la chambre au fond du couloir, le jeune homme s’applique à mobiliser les membres de la María, selon les procédures qu’on lui a enseignées à l’école. Il masse les tissus pour faire circuler le sang, soulève le pied et l’articule au genou, demande à la mémé de monter la jambe ou de repousser sa main : il est efficace, rigoureux, il huile les vieux rouages de l’Espagnole en professionnel averti. Quand la mémé gueule qu’elle fatigue, il se contente de sourire et l’invite à reprendre l’exercice, doux mais intransigeant. La María râle comme un putois (la Vierge alors se bouche les oreilles dans le dos du kiné), mais elle s’applique. Je crois que la mémé non plus n’est pas indifférente à la jeunesse musculeuse du masseur. À la fin de la séance, alors que le jeune homme l’aide à se mettre debout, elle s’appuie exagérément sur son épaule :
– Ces acrobaties ne sont plus de mon âge.
Quand elle n’est pas allongée dans son lit, la María reste assise dans son fauteuil, le pied relevé par l’étrier. Après plusieurs semaines de travail quotidien, tout au plus est-elle capable de faire quelques pas. La vingtaine de séances prévues touche cependant à sa fin. Le kiné procède aux recommandations de rigueur :
– Maintenant vous allez continuer toute seule les exercices.
– Mais comment je vais faire ça seule ? Il s’est cru à la Ville des Fous lui !
– Il n’y a pas quelqu’un qui peut le faire avec vous ?
– Mi Gabrielita est une championne, vous savez.
– Vraiment ?
– Écoutez bien ce que je vous dis, dans quelques années elle sera aux Jeux olympiques !
Ainsi, à raison de trois séances par semaine, et sur la foi de ses grandes compétences sportives, Gabrielle à peine entrée au collège est-elle nommée responsable de la rééducation de sa mémé.
Ça devient leur rituel. Gabrielle adopte le ton et les attitudes de Jacquie. Elle encourage sans ménagement la vieille Espagnole, impose des consignes auxquelles la mémé ne peut déroger, parfois corrige un placement. La Vierge, pleine d’une bonne volonté encourageante, retrousse un peu sa robe et, assise sur le rebord de l’étagère, se contente de faire pointe-flexe pointe-flexe en comptant les répétitions à haute voix. Souvent, toutes les trois, elles se mettent à rire.
Mais la mémé a mal.
Gabrielle, qui a toujours traité la douleur à coups de sourire, fait comme si elle ne voyait rien. Au bout de quelque temps, la mémé ralentit la cadence. Elle exhorte Gabrielle à continuer :
– Je te regarde, mi alma, fais-moi ton spectacle.
Alors Gabrielle une fois encore fait montre de ses contorsions, pour le plus grand bonheur de la mémé et de la Vierge.
En janvier, au moment des étrennes, la María demande à Gabrielle d’ouvrir le tiroir de la coiffeuse. Alors que la Vierge sur l’étagère se recoiffe, Gabrielle s’empare d’un portefeuille rebondi en peau de serpent. María en extrait deux billets bruns où figure un jeune homme moustachu, ressemblant fort au papy Georges sur les photos de son mariage, et une large femme aux seins découverts qui brandit drapeau et baïonnette – à ses pieds, un enfant essaie d’assassiner le ciel en tirant au pistolet.
– Tiens, mi alma, toi qui es grande, voici deux cents francs, pour l’année nouvelle.
Gabrielle ne peut s’empêcher de rire :
– Mémé, on n’utilise plus ces billets-là depuis un an !
– Y como qu’on ne les utilise plus ? s’insurge la María.
Sur l’étagère, la Vierge au voile d’or approuve d’un hochement de tête courroucé.
– Ça a changé l’an dernier.
– Comment moi je m’y retrouve si personne ne me dit jamais rien ! Se pasan el tiempo cambiando dans ce pays !
Gabrielle répète ce que lui a expliqué son père. On a changé de monnaie, maintenant on peut payer avec les mêmes pièces et les mêmes billets partout en Europe, c’est pour être plus puissants que les Américains. La mémé, qui n’en a pas grand-chose à faire des Américains, devient suspicieuse :
– Même en Espagne ?
– Même en Espagne.
– ¡Dios!
– Je t’apporterai des pièces.
À défaut de poursuivre la rééducation, Gabrielle et María, en compagnie de la Vierge, se mettent à explorer la nouvelle monnaie. La mémé découvre les pièces cuivrées en laiton, ne peut s’empêcher de les critiquer :
– Dime ce qu’on peut bien acheter con un centimo ?
Mais ça lui plaît, à la María, ces pièces neuves. Elle aime par-dessus tout comparer les faces des différents pays. Ça devient leur activité du soir : collectionner toutes les pièces selon leur origine. Elles essaient de mettre à contribution le reste de la famille, sans succès.
Seul l’oncle René leur rapporte de la mairie un grand panneau de carton, où sont représentées les pièces de tous les pays. Le disque de chaque pièce peut être évidé, pour insérer à la place de vraies pièces. Au début elles le remplissent vite : elles ont bientôt toutes les pièces françaises, presque toutes les espagnoles, quelques italiennes, quelques allemandes, exceptionnellement des pièces portugaises ou irlandaises. Elles se réjouissent quand elles trouvent des pièces d’un pays lointain, Grèce ou Finlande, inventent avec la Vierge les voyages qui ont charrié la monnaie jusqu’à elles.
La vue de la mémé ne cesse pourtant de se dégrader : la cataracte gagne peu à peu du terrain, couvrant ses pupilles d’un gris d’huître gluant. Maintenant il est difficile de se rendre compte que Gabrielle, avec son regard de lac, a les yeux de sa mémé. Quant à la María, elle peine de plus en plus à distinguer les détails des faces. Qu’à cela ne tienne : grâce aux gravures sur la tranche, il est possible d’identifier les pièces à tâtons. Elles apprennent à les reconnaître les yeux fermés.
OceanofPDF.com