Les maisons vides
Chapitre 8
8
À trois ans Gabrielle, comme sa cousine Lisa, entre à l’école maternelle, en boitillant de la jambe gauche. La mamie Jo offre aux deux petites des cartables identiques ; on inscrit leur prénom au feutre à l’intérieur des bretelles pour ne pas les confondre. Les sacs se remplissent de goûters sous aluminium, de doudous pour la sieste ; le lapin tricoté de Gabrielle, dont les oreilles sont largement distendues d’avoir été tant portées à la bouche, est toujours endormi à côté de son inhalateur. Chaque matin les filles se séparent dans trois directions différentes, Estelle vers la marelle peinte où l’attendent ses copines, Julie, déjà hautaine à cinq ans, vers l’intérieur du bâtiment, les deux benjamines et leurs cartables jumeaux vers le fond de la cour. Gabrielle, les pieds en dedans, zigzague le long de la ligne tracée par Lisa.
En fin d’après-midi, Suzanne vient chercher les quatre petites et s’occupe de les faire goûter – Bénédicte est trop occupée par son travail. Suzanne prépare des gâteaux au yaourt additionnés de fruits en conserve, remplit régulièrement les placards de la cuisine de packs de lait et de jus de fruits achetés dans la zone commerciale. Les cousines exigent leur marque de biscuits, leur marque de jus d’orange, leur marque de céréales, leurs briquettes de lait chocolaté. Suzanne s’adapte aux désirs de ses nièces. Parfois, elle emmène Gabrielle au supermarché. Elle lui prend un chariot miniature pour faire comme maman, un de ces petits machins à roulettes avec un fanion en haut d’un mât. Gabrielle pousse son chariot en se dandinant comme les bébés oies qu’élève la mamie Jo : pieds en dedans, fesses en arrière à cause de ses hanches asymétriques, en déséquilibre perpétuel. Le docteur Zatko a dit que ça passerait bientôt.
Suzanne ne soupçonne pas que, à cause de sa démarche tordue, Gabrielle vient d’hériter à l’école du méchant surnom de Mémère, colporté par sa cousine Julie.
Elle l’apprend plus tard, au 15 août. Comme à chaque fête de famille, la mémé María se balance dans son fauteuil en osier ; Suzanne met la table ; la mamie Joséphine surveille son gigot pendant que Bénédicte, ravie, aligne sur la toile cirée toute une gamme de crèmes hydratantes antiâge.
Les quatre petites jouent dans la cour, elles se bousculent vers le grillage du poulailler, se poursuivent entre les clapiers, sautent au-dessus des plants de haricots. Tout le monde et personne les surveille, on les laisse libres de chahuter à l’extérieur : elles ne risquent rien. Mais voici que la petite Lisa accourt :
– Mémère est tombée, Mémère est tombée !
Suzanne sent qu’il est question de sa fille. Elle s’élance vers le poulailler, y trouve Gabrielle assise par terre, les paumes en sang, à côté de Julie et Estelle qui hurlent, du sang du sang du sang. J’imagine que Gabrielle ne pleure pas, elle ne crie pas. De ses yeux clairs, elle regarde avec étonnement les écorchures où sont logés des gravillons, calme, intriguée presque. Du sang lui coule sur les poignets et jusque dans le creux du coude.
Suzanne l’emmène à la cuisine, Bénédicte libère la toile cirée des emballages de crèmes hydratantes, la mamie Jo va chercher du désinfectant. Gabrielle a quatre ans tout juste, des boucles claires lui tombent sur les joues, et elle regarde le sang couler, sans un mot. Suzanne la tient serrée contre elle, elle embrasse son cou, ses oreilles, ses tempes, la rassure à voix basse. Bénédicte se charge de nettoyer la blessure, avec la précision des chirurgiens de guerre.
– La plaie est assez profonde, elle aura sûrement une cicatrice.
On fait venir les trois cousines pour une explication, qui s’alignent dans la cuisine, sous la croix du Christ fixée au rebord de la hotte. On veut savoir ce qui est advenu, si l’une a poussé l’autre, ou si Gabrielle est tombée seule, en s’emmêlant les pieds. Julie explique :
– Mémère est tombée.
Cette fois-ci, Suzanne est interpellée :
– Pardon ?
– Mémère est tombée, répète la petite fille avec une fausse innocence.
– Qui est Mémère ?
Estelle montre du doigt Gabrielle et ses mains sanglantes, Julie pouffe, la mamie Jo étouffe une exclamation entre le rire et la réprobation et Bénédicte intervient :
– Julie ! On ne parle pas comme ça, c’est pas bien.
Suzanne cherche d’abord à comprendre :
– Pourquoi tu l’appelles comme ça ?
– C’est pas moi c’est à l’école, se justifie Julie, ingénue – à côté d’elle, sa sœur se retient de rire.
– Comment ça ?
– C’est parce qu’elle marche comme une mémère, avec une canne, comme ça.
Julie imite la démarche dandinante de Gabrielle, en exagérant l’en-dedans de son pied. Suzanne n’a pas le temps de réagir que la mémé María, qui a suivi la scène depuis la banquette de la cuisine, se lève comme une furie. Elle brandit sa canne au-dessus de sa tête :
– Tu vas voir comment elle marche la mémère !
Avant que quiconque puisse intervenir, le pommeau d’ivoire s’abat sur le crâne de la pauvre Julie. Les os craquent et l’enfant s’effondre sous le choc.
Dans les jours qui suivent, chacune des sœurs se charge des soins à son enfant. Bénédicte applique de la glace sur la bosse violacée de Julie, ruminant contre la María une rancœur qui ne la quittera plus. Suzanne emmène Gabrielle chez le docteur Zatko. Ses paumes sont bandées d’une gaze graisseuse, sa démarche est plus asymétrique que jamais et c’est cela qui préoccupe Suzanne. La mère explique que, quand Gabrielle court, elle se prend les pieds l’un dans l’autre. Si Gabrielle a trébuché, c’est à cause de ses jambes tordues ; elle aurait pu se faire très mal. Par-dessus le marché, ses cousines, et toute l’école probablement, se moquent d’elle. On l’a affublée d’un vilain surnom. Suzanne exige quelque chose enfin, une opération, des chaussures adaptées, n’importe quelle technologie médicale qui puisse redresser Gabrielle.
– Vous aviez dit que ça s’arrangerait tout seul mais ça ne s’arrange pas, ça ne s’arrange pas du tout, du tout, du tout.
Suzanne est contrariée. Le docteur Zatko ôte ses lunettes rondes, les croise sur son bureau, et regarde Suzanne dans les yeux. Il explique avec patience :
– Madame Pradier, ce n’est pas anormal. Nous n’allons pas opérer Gabrielle, ni lui mettre un corset. Ce n’est pas utile à son âge.
– Mais alors quoi ?
– Vous pouvez l’inscrire à un cours de danse, ce sera très bien. Ça te dirait, petite souris, d’apprendre à danser ?
Gabrielle, adorable comme toujours, et bien élevée, hoche la tête.
En froid avec toute la famille, Suzanne passe la fin de l’été à se renseigner sur les clubs de danse de la région. Elle n’y connaît rien, au Village il n’y a que des sports collectifs ; il va falloir trouver quelque chose à la Ville. Suzanne fouille les Pages jaunes, tombe sur des répondeurs d’école de danse. La seule qui décroche, en plein mois d’août, lui dit sèchement qu’ici on ne prend pas les enfants avant cinq ans, c’est pas la garderie.
Le hasard fait que Suzanne découvre à la télévision un sport qu’elle ne connaît pas. Ce jour-là, sur l’écran, une très jeune femme, maquillée jusqu’aux oreilles, sourit s’étire se contorsionne en manipulant un cerceau pailleté. Le présentateur parle de la discipline rigoureuse et élégante de ce qui s’appelle encore gymnastique rythmique et sportive. La petite Française aux yeux de biche, appelée au micro, explique que pour son enchaînement, qui lui a valu le bronze, son entraîneur l’a fait travailler avec une danseuse de l’Opéra. Grâce, souplesse, fluidité : leurs disciplines se complètent. Il n’en faut pas davantage à Suzanne. Elle trouve dans l’annuaire le numéro du gymnase de la Ville, appelle sur-le-champ. Par chance, il reste des places en baby gym.
Le mercredi de la rentrée, Suzanne amène sa fille à l’entraînement pour la première fois. Elle lui a acheté un justaucorps rose pâle, des collants noirs opaques, et lui a attaché les cheveux en queue-de-cheval. Gabrielle est magnifique, petite souris que la grâce se chargera de redresser. Dans le local du club, Suzanne découvre les agrès comme des grues monstrueuses répandues dans le chantier du gymnase ; la poussière de magnésie, le praticable carré ; les espaliers fixés au mur où des adolescentes glissent des grands écarts au-delà de l’horizontale, pieds suspendus aux barreaux ; la voix de l’entraîneur des garçons qui se répercute en écho sur le plafond de tôle ; la cloque béante qu’une gamine descendue des barres asymétriques montre à une copine, paume ouverte, saignante.
Suzanne s’apprête à fuir en emportant Gabrielle lorsqu’une dame d’une quarantaine d’années, en survêtement floqué aux initiales du club, s’approche. Cheveux courts, pas encore gris, elle indique les vestiaires, précise qu’en cas d’inscription il faudra acheter le justaucorps du club. Le chignon est obligatoire, même pour les petites. Elle ajoute avec autorité :
– Ne vous inquiétez pas, madame, c’est mon travail de m’occuper des enfants.
Gabrielle, qui a profité de la discussion pour s’échapper, est déjà en train de jouer avec un cerceau abandonné sur le sol. Jacqueline hurle :
– Mademoiselle, on enlève ses chaussures avant de monter sur le praticable !
Ainsi Gabrielle, devant sa mère épouvantée, commence-t-elle la gymnastique.
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