Les maisons vides
Chapitre I
I
Le jour de la mise en terre, le ciel est incertain. Des nuages plantés sur la flèche de l’église résistent au vent. Les feuilles du platane, arrachées par la brise, virevoltent rousses autour du monument aux morts. Sur le parvis, au creux des marches irrégulières, des flaques luisantes reflètent les anges et les diables du frontispice.
Au sortir de la messe, la famille se masse sur l’esplanade. La tante Bénédicte et les trois cousines, Julie, Estelle et Lisa, sont rangées côte à côte par ordre de taille. Elles portent des pantalons foncés sous leur coupe-vent et des ballerines plates. Lisa renifle bruyamment ; sa mère lui tend un mouchoir, passe une main sur son épaule. L’oncle Jean-François est avec Suzanne et Pierre. Ils serrent des mains, accueillent en souriant des embrassades et des mots navrés de circonstance. La grand-mère Joséphine discute tout bas avec le responsable des pompes funèbres. Le grand-père Georges, de l’autre côté de la porte, regarde dans le vide, son béret enfoncé jusqu’aux yeux. Il laisse son frère René, auréolé de son prestige municipal, tenir des discours pieux à ses anciennes admiratrices, décidées à une cour discrète, mais assidue, depuis son veuvage précoce.
Gabrielle a treize ans. Pour la dernière fois elle se tient à l’intérieur de l’église, debout devant le cercueil au pied de l’autel, maintenue tête haute et droite par son enfance gymnaste. Sous son bras gauche, une énorme couronne d’œillets, de roses et de chrysanthèmes. Elle est vêtue d’une robe en coton noir, cheveux relevés en un chignon serré. Alors que la famille, au-dehors, égrène des remerciements, Gabrielle demeure immobile auprès du caisson. Le petit Jean s’agrippe à sa main blessée. À cette époque, l’enfant apprend encore à marcher, il trébuche sur les pavés de l’église, se dandine d’un pied sur l’autre dans ses chaussures neuves. Gabrielle le tient fermement.
Dans la croisée silencieuse, sous la statue de la Vierge en prière, Gabrielle fixe le couvercle du cercueil. La plaque en bronze luit doucement. Gabrielle contemple les nœuds des planches, immenses yeux sans paupières, regards estompés, comme prisonniers du bois lui-même, prêts à veiller le corps. Le Christ en croix est allongé sur le dos, les mains crispées vers le ciel, les jambes tordues : ainsi on le dirait sur le point de fuir son calvaire. Sur les flancs hexagonaux, les poignées en métal offrent au monde une prise ultime. Par là on l’emportera.
Gabrielle se signe pour la dernière fois : le Père, le Fils et le Saint-Esprit, puis elle embrasse la base de son pouce droit, comme sa mémé le lui a appris pour conjurer le sort.
Au signal du père Joseph, les employés des pompes funèbres, quatre gaillards en costume, s’approchent. Ils se placent de part et d’autre du cercueil, deux devant, deux derrière, plient les genoux et, sans un murmure, d’un même geste, chargent leur fardeau sur une épaule. Gabrielle observe la géométrie des mouvements, leur extrême précision ; l’angle des épaules dans les vestes en laine peignée ; le regard blanc de ces hommes. Celui devant à droite, plus large que les autres, entraîne les lutteurs des environs. D’habitude il transpire dans sa combinaison moulante ; aujourd’hui impassible dans sa chemise repassée, rasé de frais, on le dirait étranglé par le bouton qui ferme son col. Une goutte de sang maladroite perle encore sur sa joue.
Tout à l’heure, le premier témoignage revenait à la tante Bénédicte. Elle s’est avancée en tremblant un peu, Suzanne, sur ses talons, a déplié une feuille blanche. En transparence on devinait l’écriture manuscrite, sans rature. La tante a commencé par remercier chacun, chacune, d’être là avec la famille pour partager son deuil. Au nom de tous, elle s’est chargée du portrait de la défunte. L’arrivée au Village des dizaines d’années plus tôt, la rencontre avec le vieux Jean – paix à son âme –, les enfants qui ont grandi ici. Elle a aussi rappelé l’engagement dans la chorale de l’église, les dimanches consacrés à chanter la messe, la foi bruyante de la mémé, son humour insolent, ses colères spectaculaires, sa douceur aussi. Avec la mansuétude affectée des vivants qui pardonnent aux morts, elle a fait du mauvais caractère de la défunte un sujet de plaisanterie. Gabrielle déjà n’écoutait plus. Elle fixait la statue de la Vierge en prière, en face de l’autel, dans l’attente d’un signe, un geste de la main, une de ses attentions habituelles. La Vierge est restée immobile. Gabrielle n’a entendu que les derniers mots du discours :
– … cependant chacun souhaite, pour soi et les siens, au terme d’une longue vie, s’en aller retrouver le ciel de cette belle mort, la mort des bienheureux dans leur sommeil.
Avec une contrition ostentatoire, la tante a baissé la tête, laissant la phrase résonner. Gabrielle a su alors que le silence de la Vierge serait définitif. La statue en prière, les yeux levés au ciel, n’y semblait plus chercher confirmation d’un amour gigantesque, mais se détourner, excédée, des discours terrestres.
Malgré tout, Gabrielle a monté les trois marches de l’autel, adressant à la sainte une révérence discrète. Elle avait aussi préparé son texte : un texte convenu suggéré par sa mère, qui parle du jeu de petits chevaux, de la collection de pièces de monnaie, du Lac des cygnes, de l’odeur du chèvrefeuille, des heures au chevet de la mémé – de sa berceuse, aussi. Gabrielle le lit comme elle l’a écrit, proprement, elle s’entend prononcer des phrases lointaines à un rythme régulier, se focalise sur les mots qu’elle articule jusqu’au bout, en prenant soin de faire descendre son intonation aux points. Sa voix est claire, sans altération. Ce sont des mots de deuil pour les autres. Plus tard, le vieux père la félicite pour sa lecture, et des dames aux cheveux grisonnants quoique teints – les mêmes qui courtisent l’oncle René – saluent sa maturité.
Cependant, les mots que Gabrielle aurait voulu prononcer et qu’elle ne dira jamais plus, ceux qui parlent des profondeurs terribles de l’amour, qui des années durant crieront à travers son corps, ces mots-là détenant la seule vérité de la mort, avec la morte vont être enterrés. Gabrielle les a écrits sur une autre feuille, à l’abri dans la poche de son cardigan. Elle garde les paumes collées à son ventre, serrées l’une contre l’autre en prière – cache ainsi des brûlures neuves et suintantes, qui dessinent dans la chair un motif brodé. La Vierge sait ; mais la Vierge s’est tue.
En contrebas du Village, à l’entrée du cimetière, la procession endeuillée s’immobilise. Des tréteaux attendent dans l’allée principale. Le père Joseph agite son encensoir au milieu des tombes. Les gars des pompes funèbres ouvrent discrètement les portes du corbillard, font glisser le cercueil à plat, admirablement le posent sur les tréteaux. L’espacement a été calculé pour n’exiger aucune manœuvre superflue. Derrière, une pelle araignée dresse une griffe menaçante. Le curé, joignant les mains comme s’il capturait un précieux fragment d’air, invite l’assemblée à un ultime adieu. Gabrielle, le bras autour de sa couronne d’œillets, de roses et de chrysanthèmes, passe sa main brûlée sur le bois clair : un geste qu’elle va répéter presque chaque jour, des années durant, sur la dalle en marbre qui scellera bientôt la tombe.
Mais pour l’instant, ce trou inconcevable. Une boue épaisse, odorante, en tapisse le fond. Gabrielle affronte pour la première fois la terre éventrée des cimetières, elle embrasse la mort, sa réalité, sa violence aussi. Soudain distraite des silences mesurés, des chants éternels, des pétales de roses, Gabrielle se penche sur ce trou qui s’enfonce dans les entrailles de la terre, dans le ventre grouillant de la terre. Alors Gabrielle respire l’eau souillée, les vers opiniâtres, la pourriture – l’odeur d’humus de la vie qui commence et de la vie qui s’achève. Il n’y a plus de tendresse ni de cérémonie, plus rien qui puisse enrober la mort d’un écrin solennel, aucune géométrie pour la rendre tolérable ; ne reste que cette fosse monstrueuse et nue, aux minuscules racines arrachées, ne restent que l’herbe retournée et la bouche ouverte de la terre qui engloutit. Et ma Gabrielle de treize ans, en ce lundi d’octobre, debout devant la terre arrachée, au-dessus d’elle comme les solitudes en haut des falaises, ma Gabrielle en robe noire avec dans les bras une couronne de fleurs – œillets, roses, chrysanthèmes –, ma Gabrielle observe le vide creusé par des mâchoires titanesques. Elle découvre l’absurdité vertigineuse des adieux.
Les quatre hommes laborieusement font descendre le cercueil. La concentration barre leur front d’une ride honnête ; même dans l’effort physique ils préservent la rigidité solennelle de la cérémonie. Leurs gestes sont lents, précis, soignés. Ils visent la surface plane au fond du trou, à l’autre bout de l’univers ; semblent ne jamais devoir l’atteindre. Une bourrasque passe dans les cordages. Le cercueil se met à osciller comme un pendule, se cogne aux arêtes de la fosse, refuse l’espace qu’on lui impose. Les mains des employés se contractent encore, leur dos se voûte, mais ils poursuivent leur tâche, sans un regard les uns pour les autres, visiblement désynchronisés, toujours fonctionnels. Et ces hommes qui plient sous le poids d’un macchabée, qui transpirent l’exercice en s’efforçant de n’en rien laisser paraître, et semblent comme ignorants de leur souffle court, leur cœur battant et leurs paumes irritées, voilà, ces hommes qui savent que tout ceci n’est pas drôle et témoignent d’un souci exemplaire à faire comme si leur corps ne hurlait pas l’indécence de leur labeur : ces hommes soudain s’offrent à Gabrielle dans leur ridicule.
Alors comme un séisme enfle en elle un rire gigantesque, un rire commencé quelque part dans les profondeurs de son chagrin, rire incontrôlable qui maintenant s’étend, la plie, la déborde, prodigieusement redoublé par la certitude qu’elle aurait ri elle aussi, la María – Gabrielle en est sûre – elle aurait ri.
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