Les maisons vides
Chapitre 14
14
À l’hiver des douze ans de Gabrielle, la situation de la María se dégrade. Alors que le petit Jean, sous les yeux émerveillés de la famille, fait ses premiers pas, il devient évident que la mémé ne pourra plus jamais se mettre debout. Les antalgiques peinent à soulager ses douleurs. Le médecin de famille fait part de ses inquiétudes. Il se renseigne auprès de ses confrères à l’hôpital de la Ville : la tête du fémur se nécrose.
– Ça signifie que la hanche est en train de pourrir. À cet âge, on peut difficilement espérer une récupération.
Le docteur dresse le panorama effroyable de l’immobilité prolongée. Il raconte les escarres, les œdèmes, les risques d’infection et d’embolie, la nécessité de surveiller et d’être là, pour empêcher autant que faire se peut les complications. Il vient lui-même de perdre sa mère, il sait de quoi il parle ; explique cependant que la vieillesse ne se soigne pas. Tout au plus peut-on en traiter les symptômes. Assis sur une des chaises en formica de la cuisine, il dit aux grands-parents :
– L’important est d’interagir avec elle, ça aidera.
Mais il a un peu honte soudain de donner ce conseil qu’il n’a lui-même pas pu suivre, faute de temps, faute d’énergie.
Georges et Joséphine approuvent. Ils ont eux-mêmes des douleurs accentuées par une vie aux champs, ils savent bien qu’un jour eux aussi, mais en comparaison avec la grand-mère, ils oublient encore qu’ils sont vieux : ils tiennent debout, ils sont en mouvement, ils incarnent encore la jeunesse de leur aïeule. Ils savent que leur revient cette guerre perdue d’avance contre l’immobilité.
On commande un lit médicalisé qui se plie et se déplie automatiquement, un matelas antiescarres en mousse crantée, des coussins spéciaux qui s’ajoutent au coussin brodé de fleurs. L’infirmière, qui ne passait que de temps en temps, pour les piqûres, vient désormais tous les matins. Elle assure la toilette au lit, dispense les soins courants. Pour prévenir les nécroses, elle masse les jambes de la María. Le docteur a écrit dans un ancien cahier d’école une liste de conseils pratiques ; il faut veiller à lisser les draps, changer la mémé de position le plus souvent possible, éviter la macération, toujours favoriser le mouvement. Joséphine apprend à détecter les rougeurs suspectes de début d’escarre : si la peau ne change pas de couleur quand on appuie dessus, il faut au plus vite traiter la zone, hydrater, masser, soigner.
La María peut difficilement déceler ces petites faillites de son corps. Elle ne peut plus lire depuis longtemps, ni vraiment tricoter. Parfois, avec Gabrielle, elles jouent encore aux petits chevaux. La mémé lance les dés et dicte quoi faire selon le résultat annoncé. Gabrielle ne triche jamais quand c’est son tour, mais parfois elle arrange le tirage de la María en sa faveur – la Vierge ferme les yeux, la mémé ayant toujours pris un plaisir évident à gagner. Son audition demeure limpide : elle ne chante plus, mais elle entend parfaitement. Gabrielle, à qui l’on offre au Noël suivant son premier baladeur numérique, prête à la María son vieux poste de radio à lecteur de disques et cassettes rembobinables. La mémé se met à écouter en boucle les deux seuls CD qu’elle possède – des chants religieux et Le Lac des cygnes. Ça l’occupe pendant les après-midis l’hiver.
Elle peut encore passer quelques heures assise dans son fauteuil roulant, si Georges, Joséphine et l’infirmière prennent le temps de l’y installer. Un jour une nouvelle infirmière, fraîchement sortie de l’école et soucieuse d’annoncer les soins à haute voix, dit très fort à son oreille :
– On va vous mettre au fauteuil, madame.
– Encore una que cree que je suis sourde parce que je suis aveugle.
Comme la María refuse qu’on lui mette une couche (gardez ça pour le niñito, dit-elle), on la laisse se soulager dans un bassin qu’on glisse sous ses fesses. Pour uriner, elle doit donc attendre que quelqu’un soit disponible. Un après-midi, Joséphine, partie faire les courses, est retardée par un accident sur la nationale. Ses filles lui ont offert un téléphone portable mais elle n’a jamais le réflexe de l’emporter. Sans pouvoir prévenir quiconque, elle rentre à la maison deux heures plus tard que prévu. À son arrivée, elle court jusqu’à la chambre de la María, se fait copieusement insulter.
– Un peu plus et tu m’aurais laissée mear en esta cama, grogne l’Espagnole, tandis que la Vierge sur l’étagère fait semblant d’être une statue immobile, pieuse et perdue dans ses pensées.
Joséphine s’empresse de l’installer sur le bassin. Mais au soir la mémé, de s’être retenue trop longtemps, déclare une infection urinaire spectaculaire, extraordinairement douloureuse. Elle se met à pisser du sang sans discontinuer, à hurler, hurler que dans cette maison on va la laisser crever dans sa pisse ; elle hurle sur son fils, sur sa belle-fille, hurle contre la vieillesse et la douleur qui lui transperce le sexe.
– Je serais morte que vous seriez tous bien contents !
La tante Bénédicte est appelée, qui arrive en pleine nuit avec des antibiotiques de son officine. Elle recommande de lui faire boire beaucoup d’eau, avant de retourner se coucher. L’épisode est bref, le médicament efficace. Le lendemain matin l’infection a disparu, María est calmée. Joséphine, n’ayant pas dormi de la nuit, demande à l’infirmière de bien vouloir lui mettre une couche, pour éviter que ça se reproduise.
– Il faut pas qu’elle se retienne.
La María cherche à protester, mais la Vierge secoue la tête de gauche à droite en signe de défaite. Dans son éternelle jeunesse, elle ne comprend pas l’humiliation grabataire : ce retour aux premiers temps de l’enfance, aux couches jetables, alors que, dans la maison neuve, le petit Jean apprend à faire au pot.
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