Les maisons vides

Laurine Thizy · Chapitre 6 sur 33

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Les maisons vides

Chapitre 3

3

 

Le deuxième dimanche après la naissance de Gabrielle, les parents sont penchés au-dessus de l’incubateur, Peyo d’un côté, Suzanne de l’autre, avec leur masque en papier, leur blouse et leurs gants. La mémé María les accompagne pour la première fois : elle a remisé sa canne, lavé ses mains trois fois, coiffé une charlotte en papier. Étrangement muette, elle ose à peine respirer.

Suzanne murmure :

– Tu vois, si petite, c’est pas croyable…

La María se signe.

De son temps et d’où elle vient, au-delà des montagnes, un bébé si petit, on l’aurait baptisé au plus vite. La Vierge l’appuie dans cette conviction. La mémé suggère de faire venir le père Joseph à l’hôpital, pour parer au plus urgent ; un regard féroce de Peyo la convainc de ne pas insister.

La María a vu naître ses enfants dans son lit et les enfants de ses enfants dans de froids hôpitaux. Il y a très longtemps, elle a perdu à la naissance une petite fille bien plus grosse que celle-ci, asphyxiée par son cordon ombilical. Toutes ses prières à la Vierge n’avaient pu la sauver. Le curé avait béni l’enfant mort-née, décédée sans baptême. Ainsi María, sceptique devant ce ventre de plexiglas, muette devant l’appareillage qui soutient la vie de Gabrielle, ne sait-elle pas, de la science ou de la Vierge, à qui s’en remettre.

La vieille Espagnole observe la cloche les pansements les machines le verre les drains les écrans les boutons le plastique les sparadraps les lumières les courbes la perfusion l’acier chirurgical, et en son centre Gabrielle écrevisse sans carapace, ses membres lilliputiens, ses doigts parfaits, ses narines rondes qui s’ouvrent sur le tube d’oxygène, la bouche dessinée à la plume. À cet instant Gabrielle soulève ses paupières bleues, apparaissent les prunelles brillantes, les iris d’un tendre vert d’eau, déjà. Sur les lèvres, l’esquisse d’un sourire.

– ¡Dios! Qué guapa. Elle a les yeux de sa mémé.

Alors Gabrielle gazouille faiblement : le petit cri parmi les machines, triomphe de vie, décide María à préférer à jamais les miracles impénétrables à la froide technologie. Du haut du ciel, la Vierge dont elle porte le nom lui pardonne ses incertitudes.

Pour la mère s’est engagée contre son corps une bataille insoupçonnée. De son ventre proliférant à l’improviste ne reste qu’une baudruche flasque et dégonflée. La tante Bénédicte souligne pourtant la chance de Suzanne : elle n’a pas connu les derniers mois de grossesse, la prise de poids accélérée, les heures échouées à ne rien faire, peau fissurée, incapable de lacer ses chaussures.

– Toi, au moins, tu retrouveras ta silhouette rapidement.

Elle le dit sans ironie, sans méchanceté franche. Elle envierait presque sa sœur, car elle vient d’apprendre que son propre corps va enfler pour la troisième fois en un temps record ; elle sait, Bénédicte, que plus jamais elle ne sera ferme – n’est pas certaine d’avoir le courage. Les yeux rivés sur son nombril et la vie en germe juste dessous, la tante ne sait pas combien ses paroles sont cruelles.

Suzanne n’entend pas la détresse. Elle ignore tout de la nouvelle grossesse de sa sœur, et a de toute façon trop à faire avec son tire-lait. Après l’arrachement précoce de Gabrielle, son corps procréateur paraît tari : chaque jour, avec un entêtement zélé, Suzanne applique sur ses seins les trompettes en plastique de l’engin, dans l’espoir d’en extraire quelques gouttes. Activer la lactation, lui a-t-on dit, suppose de la patience et de l’engagement. Elle s’irrite les tétons à trop presser sur la pompe, elle persévère.

Un matin, comme le venin d’un serpent qu’on aspire, un trait presque invisible file dans l’embout. À la pointe de son sein perle une goutte minuscule. Ainsi Suzanne, par l’intermédiaire double de machines suceuses ou perforantes, commence-t-elle à allaiter, non sans orgueil, ma Gabrielle sous cloche.

Quand Suzanne retrouve une sorte d’équilibre des fluides, l’hôpital lui autorise la sortie – pour Gabrielle il faut attendre. La mère réintègre son domaine, maison étrangère, maison silencieuse qui lui rappelle son ventre vide et cette enfant qui se débat, ailleurs. Elle s’empresse de la fuir. Débutent alors les allers-retours quotidiens sur la route de l’hôpital. Le temps que dure l’hospitalisation de Gabrielle, Peyo, puis Suzanne avec lui, observent les maïs pousser.

Au moment de l’accouchement, les semis s’élèvent de quelques centimètres ; à la sortie de la pédiatrie, trois mois plus tard, les plants d’un vert ciré, avec leur fleur mâle dressée comme une plume d’Apache, auront atteint un mètre soixante et seront prêts à être castrés. Entretemps, les parents apprennent par cœur le trajet vers le sud, ils constatent chaque jour davantage la fonte des neiges et l’avancée du printemps. Parfois, lorsque le ciel est voilé, les montagnes paraissent s’évanouir. D’autres jours, elles se détachent du ciel, scintillantes, si nettement qu’on les croirait accessibles à pied.

Suzanne en devient superstitieuse. Maintenant, elle fait des paris sur l’état de santé de Gabrielle selon la netteté de l’horizon. Montagnes invisibles : Gabrielle a des difficultés respiratoires. Ciel dégagé, montagnes claires : Gabrielle a un problème de température. Maigres nuages accrochés aux sommets : Gabrielle a des soucis cardiaques.

Car Gabrielle – ma Gabrielle sauvage et bagarreuse, fine comme un bébé sirène – n’est pas encore sauvée. Elle court le risque d’être aveugle, ou stupide. Elle se bat pour respirer, elle se bat pour manger, elle se bat pour grandir.

Je crois que le rapport à la douleur de Gabrielle se forge là, dans ces premiers jours où elle s’emploie à vivre avec son corps en avance. Pas complètement mûre pour la vie à l’air libre, Gabrielle apprend en urgence à oublier les eaux placentaires ; elle découvre la résistance sans en avoir les armes. Je me demande quel genre d’entêtement, quelle sorte d’effronterie on acquiert en commençant ainsi à vivre.

De cette naissance qui n’en est une qu’à moitié, la famille parle peu. Chacun trébuche sur la ligne qu’on croyait tracée entre les bébés véritables et les avortons. Ma Gabrielle d’entre les limbes, déjà ici mais encore de là-bas, de cet autre côté de la chair où poussent les petits d’homme, suscite un malaise informulable. On ne va pas, en plus, tenter le sort en se réjouissant trop vite. Par superstition, on se garde bien de faire des cadeaux à cette petite qui finit de grandir dans un ventre artificiel. C’est d’ailleurs comme ça qu’on l’appelle, la petite, une expression qui dans les conversations courantes peut tout aussi bien désigner Suzanne.

Gabrielle n’est alors Gabrielle que pour son père et sa mère, qui murmurent son prénom au-dessus de son berceau-coquille avec une crainte émerveillée, un espoir timide. Pour la mémé María, elle est déjà Gabriela, Gabriela avec son prénom d’ange et dans le corps la capacité de triompher de la vie même. En compagnie de la Vierge, dans la chambre au cœur de la ferme des grands-parents, l’Espagnole tricote un lapin bleu et blanc, aux longues oreilles rosées et au gilet à boutons de nacre. Elle n’y voit plus très bien, serre trop ses brins de laine ou les laisse lâches, mais son geste demeure fluide, à peine trembloté. Pendant ces semaines d’attente, la mémé tricote sans faiblir. Le doudou seul – ce doudou que Gabrielle gardera toute sa vie – lui souhaite la bienvenue.

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