Les maisons vides
Chapitre V
V
Le premier Noël après la mise en terre, alors que le loir est enterré auprès de la María depuis une semaine, Gabrielle refuse d’aller à la messe des familles. Sa grand-mère la regarde comme si elle venait de tuer le petit Jésus en ses langes. Aux deux Noël précédents, avec son frère tout neuf dans les bras, Gabrielle avait eu le privilège d’incarner la Vierge de la crèche vivante. Il est impensable qu’elle manque la veillée. Gabrielle dit, pourtant :
– J’irai pas à la messe.
La mamie Jo la coupe sèchement :
– Ma fille, si tu penses que tu as le choix, tu te trompes.
Gabrielle lui oppose un sourire tout à la fois enjôleur et carnassier.
– Et tu vas faire quoi pour m’obliger ?
Suzanne ouvre des yeux épouvantés. C’est la première fois que Gabrielle est ouvertement insolente : à son âge et à sa place, la mère aurait reçu une volée de claques. Suzanne attend la déflagration avec une angoisse adolescente. Grand-mère et petite-fille se toisent. Gabrielle ne détourne pas les yeux. Dans ses prunelles d’un vert laiteux brûle une défiance que la Josée n’a vue que dans des yeux semblables : les yeux de sa défunte belle-mère, lorsqu’elle tentait en vain de lui donner la becquée. Voilà, Gabrielle a dans les yeux la sauvagerie de la mémé morte, et une même rancune envers elle Joséphine. La grand-mère baisse les yeux. Ce regard-là, elle ne le supporte plus.
Il ne se trouve alors personne pour obliger Gabrielle à se rendre à la célébration. Peyo ne va plus à l’église depuis la mort du gros Nico. Suzanne, en ce premier Noël d’après le décès, a déjà compris qu’il est vain de vouloir obliger Gabrielle à quoi que ce soit. Elle dit simplement :
– Gaby, puisque tu restes, tu voudras bien lancer le gigot.
Gabrielle a mis une robe rouge aux manches très longues, avec des bottes montantes. Maquillés, ses yeux verts comme les lacs de montagne semblent d’autant plus profonds, mouvants. Elle cache ses paumes dans le tissu de la robe, comme amputée de ses extrémités. Malgré cette façon enfantine de tirer sur ses manches, elle dégage quelque chose de très puissant : une sorte de fierté d’exister, un orgueil farouche à se tenir là, ici et maintenant, vivante un soir de Noël, les cheveux relevés avec une désinvolture travaillée. L’oncle Jean-François n’y reste pas insensible, qui dit à Pierre, tandis que les deux hommes commencent une partie d’échecs :
– Eh beh, Peyo, elle est pas vilaine ta gamine.
Gabrielle fait comme si elle n’avait pas entendu. Elle s’étire. Ne me revenez pas plus grasses que la dinde, mesdemoiselles, a dit Jacquie. Debout, Gabrielle se couche sur ses jambes tendues. Elle atteint le sol sans difficulté, mains à plat sur le tapis, alors elle cherche à poser ses coudes, avant-bras enlacés.
Jean-François, captivé, prend son beau-frère à témoin :
– Elle pourrait se gratter les genoux avec les dents.
– Elle est championne régionale dans sa catégorie, répond Peyo en déplaçant sa tour.
– Mademoiselle !
L’oncle pousse un sifflement en deux temps d’une mâle arrogance, un coup bref puis un coup long, pour signifier son admiration ironique.
– Dis-lui, Gaby. J’ai plus les détails.
– J’étais première au championnat régional individuel des minimes, au ballon, cette année et l’an dernier aussi. Et…
– Moi tu sais, tant que c’est pas un ballon ovale…
L’oncle Jean-François ne joue plus au rugby depuis le lycée, mais il ne manque jamais les matchs de sa ville natale, dont il commente les résultats avec Peyo, n’hésitant pas à se poser en spécialiste. C’est d’ailleurs, en dehors des échecs, le principal sujet de conversation des beaux-frères.
– Elle est douée, ajoute Peyo, incapable de développer le sujet mais fier de dire que sa fille est une championne.
Peyo oublie alors qu’il s’est opposé au départ de Gabrielle au centre sportif de la Ville Rose, deux ans plus tôt ; il est honnêtement heureux de souligner son talent. Gabrielle ne commente pas. Un fourmillement lui remonte le long des bronches, picotement gras qui lui chatouille le fond de la gorge. Elle est soudain prise par une toux grasse.
– J’ai avalé de travers.
– Ah bah voilà, ton père te fait des compliments et tu t’étouffes.
Peyo se renfrogne.
– Gab, il est où ton inhalateur ? Ta mère t’a pas racheté un flacon ?
– Ça va aller.
Gabrielle sourit. Elle inspire par le nez. Déglutit. Expire. Inspire. Déglutit. Expire. Inspire. Expire. Sourit. Au bout d’une minute ou deux, elle a recouvré une respiration paisible.
Ensuite, le pied droit surélevé par un pouf, Gabrielle glisse en grand écart sur le tapis du salon. Avec cette souplesse inconsidérée des gymnastes rythmiques, elle replie sa jambe arrière, se cambre, et pose la plante de son pied pointé sur son front. Jean-François, qui tourne la tête avec fascination, s’écrie :
– Gaby, va faire ça ailleurs, comment tu veux que je mette sa branlée à ton père avec toi qui te désarticules comme ça…
– Elle fait ça tout le temps, sourit le père.
– C’est extrêmement perturbant !
Devant le regard confondu de Jean-François, Peyo éclate d’un rire franc, comme si les talents de sa fille relevaient d’un mérite dont il pourrait revendiquer la paternité, et user à toutes fins utiles pour rendre son beau-frère mal à l’aise – à plus forte raison quand son roi se trouve encerclé. Beau joueur néanmoins, Peyo tranche le débat :
– Gab, tu voudrais bien nous prendre deux bières au frigo ? Et remets-en deux au frais.
Quand les femmes reviennent de la messe avec le petit Jean, Gabrielle termine de mettre le couvert : les fourchettes à gauche, les couteaux à droite, au milieu une assiette en carton avec un sapin étoilé, au-dessus les verres à pied jetables pour l’eau et le vin. Suzanne a acheté des flûtes en plastique pour s’épargner de la vaisselle. Gabrielle hésite. La María, qui ne plaisantait pas avec la boisson, aurait exigé une coupe en verre. Alors Gabrielle range les verres jetables au fond du placard, et sort le service en cristal de la vaisselle de mariage. Verres à eau, verres à vin, flûtes à champagne ; elle les lavera à la main. Avec les serviettes en papier, Gabrielle fabrique des éventails qu’elle ouvre comme une roue de paon dans les ballons. La tante Bénédicte s’exclame :
– C’est très beau, Gaby !
La cousine Julie murmure à la cousine Estelle, assez bas pour ne pas être entendue de la tante, assez fort pour que Gabrielle n’en perde pas un mot :
– Y en a qui s’amusent bien pendant que les autres se coltinent la messe.
La mamie Jo, qui a tout entendu, ne reprend pas Julie. Son autorité a subi un affront irrémédiable, alors la mamie attaque autrement. Elle se lamente :
– Le père Joseph a demandé où tu étais. De quoi on a l’air Gaby, dis-moi ? Tu nous feras pas la même chose, Lisa ?
La pauvre Lisa, qui n’a rien demandé à personne mais fait toujours ce qu’on lui dit, murmure :
– Oui, oui. Enfin, non, je veux dire, je ferai pas…
Gabrielle se racle discrètement la gorge, ravale une quinte de toux. Puis, avec un sourire très doux, sans provocation, affirme :
– J’irai plus jamais à la messe, mamie. C’est comme ça. C’est pas contre toi.
– Cette gamine a la tête dure ! siffle l’oncle Jean-François, en regardant Gabrielle avec un amusement teinté d’admiration – lui qui ne s’est marié à l’église que pour plaire à sa femme.
Suzanne intervient, tandis qu’elle ôte avec lassitude le blouson du petit frère :
– Tu feras comme tu veux Gaby. Viens m’aider.
Et Gabrielle, en sautillant dans ses collants, suit sa mère à la cuisine, pour ouvrir le champagne, qui est en fait un blanc mousseux acheté au cousin du vieux Claude.
Les cousines devant se rendre dans la famille de leur père le lendemain, on ouvre les cadeaux après l’apéritif. Chacun place ses chaussures sous le sapin illuminé. On charge Gabrielle de s’isoler dans une chambre avec le petit Jean, en attendant que le Père Noël passe. Gabrielle raconte des histoires d’accidents de traîneau, de Père Noël qui glisse dans la cheminée, prêt à se rompre le cou pour apporter des cadeaux ; elle se contorsionne pour imiter un vieil obèse coincé dans un conduit plein de suie. Le petit Jean, avec son grand rire, est son meilleur public.
Enfin la voix de Peyo retentit dans le couloir, chargée de mystère :
– Les enfants, venez voir !
Au pied du sapin s’entassent des paquets aux proportions diverses. Les chaussures minuscules de Jean surmontent la plus colossale des piles de cadeaux. Les trois paires de ballerines des cousines, identiques sauf la couleur du nœud, sont alignées devant un énorme carton rectangulaire : leur nouvel écran plasma, pour remplacer la vieille télé cathodique. Les bottes montantes de Gabrielle, quant à elles, ne reposent que sur un seul pavé brillant.
Le sol est bientôt jonché de papiers éventrés, que Suzanne et Joséphine s’empressent d’enfourner dans des sacs-poubelle. Le petit Jean gazouille au milieu de boîtes de jouets où il tiendrait deux fois, les cousines, Julie surtout, s’extasient devant leur écran. Gabrielle termine de regrouper ses cadeaux : un jonc en or offert par ses parents, une paire de nouvelles massues d’un blanc nacré, et un livre racontant l’histoire vraie d’une gymnaste communiste ayant obtenu la note maximale aux barres asymétriques. La tante Bénédicte est très fière d’avoir déniché ce livre pour sa filleule.
– J’espère que ça te plaira.
– Je fais pas de la gym artistique moi, je fais de la rythmique.
– Y a une grande différence ?
Gabrielle ne répond pas. Un fourmillement lui remonte dans les poumons, lui gratte la glotte : elle est prise d’une quinte de toux si intense qu’elle s’enfuit aux toilettes.
Le repas se déroule dans le brouhaha général, en partie dominé par l’oncle Jean-François qui raconte comme chaque année comment, treize ans plus tôt, la cousine Lisa a gâché le réveillon en venant au monde entre la poire et le fromage – ça le fait beaucoup rire. Personne ne parle de l’absente. On rit comme si de rien n’était. Ainsi, au moment où Gabrielle, prise d’une terrible quinte de toux, crache une araignée sur sa tranche de gigot (une araignée noire, aux pattes velues, venue tout droit de ses poumons et enrobée d’une glaire transparente), personne ne s’en aperçoit.
Quant à Gabrielle, elle se range à l’avis général, et fait comme si elle n’avait rien vu.
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