Les maisons vides
Chapitre 6
6
Le début du printemps est consacré à la préparation du baptême. Suzanne refuse la plupart de l’aide qu’on lui propose. La tante Bénédicte a de toute façon trop à faire avec ses propres enfants : elle vient d’accoucher de sa troisième fille et jongle entre travail et famille. La mamie Jo se partage entre l’entretien quotidien de la ferme – le potager, le poulailler et le grain des cochons – et la garde des cousines quand la nounou n’est pas disponible. Suzanne décline même le secours de la mémé María. Quant à Peyo, absorbé par sa vie professionnelle, il rentre tard et souvent fatigué. Comme il le dit un soir, sur le ton de la plaisanterie, il en faut au moins un qui travaille pour faire vivre ce petit monde. Il ne comprend pas, ensuite, pourquoi Suzanne ne lui adresse pas un mot jusqu’à l’heure du coucher, et il s’endort en retenant une colère sourde.
Suzanne achète des faire-part ornés de croix dorées, commande des ronds de tulle et des dragées, prépare des bourses élégantes fermées par un ruban de satin. Le repas aura lieu chez les grands-parents. La mère prévoit un buffet froid, un cochon de lait, et les traditionnels gâteaux à la broche en dessert. Il y aura des serviettes en tissu, des porte-noms assortis, et même des guirlandes et des fanions ; ce sera une fête immense, la fête de la vie, la fête de sa fille. Suzanne voit l’événement comme la consécration des progrès de Gabrielle, l’étape suprême de son triomphe sur la prématurité.
Car Gabrielle grandit bien : ses joues s’arrondissent, ses genoux se potellent, les rayures de ses côtes s’estompent sous sa peau. À côté des cousines, qui ont l’air de gros poupons assortis aux joues roses et aux cheveux épais, Gabrielle paraît toujours frêle, un peu étrangère, avec ses yeux trop clairs et ses boucles châtaines. Mais elle est vivante. Elle est vivante, et Suzanne fera de son baptême un jour de gloire.
Aussi quand à Pâques Bénédicte lui propose, après trois verres de mousseux, de baptiser les cousines ensemble pour faire d’une pierre deux coups, Suzanne manque de s’étouffer dans son eau gazeuse – elle allaite encore, elle ne boit pas d’alcool, de toute façon n’aime pas ça. Pour masquer la fulgurante colère qu’elle sent poindre, Suzanne se ressert un verre. La question de Bénédicte reste en suspens, comme un nuage de mouches dans l’air.
– Et si on les baptisait en même temps ?
Bénédicte a posé la question avec son pragmatisme de mère de famille nombreuse, et un léger coup dans le nez qui lui fait trouver la proposition décente. La mamie Jo, assise à côté d’elle, s’empresse de soutenir l’idée –
quand il y en a pour trente, il y en a pour cinquante. Le papy Georges n’a
pas son mot à dire – ce sont des décisions de femmes ; l’oncle Jean-François est d’accord avec son épouse par principe ; Peyo, qui envisage sérieusement de monter son entreprise, y voit l’occasion de limiter les frais du baptême en partageant le prix du repas. Même la mémé María, tiraillée entre l’urgence de voir baptiser sa descendance et l’exceptionnalité qu’elle accorde déjà à Gabrielle, s’abstient de tout commentaire. Suzanne, son verre à la main, se trouve donc seule face à une tablée enthousiaste, enchantée d’oindre conjointement le front des benjamines.
– Suzie, tu peux bien faire ça pour ta sœur ! susurre la mamie Jo.
La mère n’a pas le temps d’émettre un avis que la chose est décidée. L’oncle Jean-François lève son verre en direction des deux gamines côte à côte dans leur couffin, bientôt suivi par la tante Bénédicte et le papy Georges :
– Eh bien les cousines, à votre baptême !
Les deux petites sont baptisées au début du mois de juin, dans l’église du Village où l’on célèbre aussi les mariages, les communions et les enterrements. Le livret de messe porte leur nom et la date du jour. Suzanne a vêtu Gabrielle d’une robe blanche avec des broderies et un énorme nœud à la taille. Elle a ajouté un bandeau assorti, qui semble encore agrandir ses yeux clairs.
– Attention que ça lui écrase pas la tête, prévient la tante Bénédicte, qui a préféré laisser sa fille tête nue.
C’est elle la marraine, elle se sent bien en droit de critiquer la tenue de sa future filleule. Le parrain, quant à lui, trouve Gabrielle splendide, quoique chétive.
– Va falloir la nourrir cette enfant !
Il s’agit du gros Nico, l’ami d’enfance de Peyo que le gardien du stade avait retrouvé ivre mort dans les tribunes. Depuis le mariage, il a encore pris du poids, mais il assure que c’est tout du muscle. Il joue dans le XV des montagnes, mais il a accepté, pour l’occasion, de descendre dans la plaine. Je crois que le nommer parrain est pour Peyo une façon de racheter l’abandon de son équipe de jeunesse. Suzanne n’aime pas Nico. Mais c’est un jour de fête.
Lisa est baptisée la première. Devant l’autel, le prêtre fait aligner les parents, le parrain et la marraine. Le cierge pascal, orné d’une croix rouge, est allumé ; une bassine à confiture, tout en cuivre, a été remplie d’eau bénite. Tous ensemble, ils réaffirment leur foi en Dieu le Père tout-puissant, créateur du ciel et de la terre, et en Jésus-Christ son fils unique Notre-Seigneur. Ils croient en l’Esprit saint, à la sainte Église catholique, à la communion des saints, à la rémission des péchés, à la résurrection de la chair, à la vie éternelle ; ils croient à la destinée sublime des baptisés, le royaume de Dieu est leur, et demandent pour leur fille le don sacré, l’entrée superbe dans la grande famille des enfants de Dieu. Le prêtre verse l’eau bénite sur le front de Lisa, qui pousse un hurlement strident. Le gros Nico contient difficilement son hilarité. En s’approchant de l’autel, le parrain essuie du bout de sa cravate les larmes de rire qui lui sont montées aux yeux. Peyo lui pose une main sur l’épaule.
Voici le tour de Gabrielle. Suzanne ôte le bandeau de sa tête, pendant que le prêtre de nouveau plonge la coquille en cuivre dans l’eau. La mère penche Gabrielle au-dessus de la bassine à confiture. Alors la Vierge, sachant mieux que quiconque combien l’enfant s’est battue, verse une larme légère quand, à ses pieds, on la baptise, Gabrielle Bénédicte Marie Pradier, au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit. Amen.
À cet instant précis, sous le regard affolé des parents, du parrain, de la marraine et du père Joseph, tandis que la Vierge essuie ses larmes, Gabrielle vire au bleu.
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