Les maisons vides

Laurine Thizy · Chapitre 24 sur 33

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Les maisons vides

Chapitre 12

12

 

Cela arrive progressivement mais, de dimanche en dimanche, à l’église, la María cesse de chanter. D’abord elle se contente d’esquiver les refrains les plus difficiles, triche avec la mélodie en reprenant un ton plus bas pour être sûre de pouvoir monter. Puis elle se met à simplement fredonner les Gloria, si bas que sa voix reste accrochée aux bancs, incapable d’occuper tout le volume de l’église. La Vierge, avec sa délicatesse coutumière, fait mine d’être bercée par sa voix. Un jour, Gabrielle réalise cependant que sa mémé ne chante plus du tout ; elle fait comme si. Après l’envoi, elle murmure :

– Mémé, en fait tu fais du plébac.

– Qu’est-ce que tu me chantes là ? s’exclame la María, suspicieuse dès qu’un mot nouveau vient bousculer son français chèrement acquis.

– Justement, tu chantes pas, rigole Gabrielle, avant d’expliquer.

Gabrielle vient d’acquérir ce concept. Depuis quelque temps, avec Suzanne, elles suivent chaque soir les aventures d’une quinzaine de jeunes enfermés dans un château dans l’espoir de devenir des stars. Les shows du samedi sont l’occasion de montrer leur talent, accompagnés de célèbres chanteurs. Un week-end, les parents se disputent : Peyo veut regarder le rugby, Suzanne insiste pour voir le spectacle. On se met à compter les heures respectives passées à regarder ces conneries. Alors que Suzanne plaide obstinément en faveur de son émission, Peyo lâche avec mépris que de toute façon c’est du plébac, et s’en va regarder le match au café des courses de chevaux.

Gabrielle répète à sa mémé l’explication de sa mère :

– Tu fais du plébac, ça veut dire que tu chantes pas pour de vrai, mais c’est pas grave. T’es peut-être une artiste sans le savoir ?

Et la María, toute fière, de répondre :

– ¡Claro que sí! Mais moins que toi, mijita. Je sais pas faire toutes tes choses de gymnastique.

Il est vrai que Gabrielle alors devient de plus en plus performante. Jacquie commence à parler de l’envoyer en centre de formation spécialisé en même temps que les parents se mettent à parler d’avoir un deuxième enfant.

En fait, je crois que c’est plutôt Peyo qui en parle. Il n’est pas bavard, Peyo, il est travailleur, il aime sa fille ; n’empêche qu’il voudrait bien un garçon. Il a aussi dans l’idée que les enfants soudent le couple : le sien bat de l’aile, il le sent, et ça le contrarie car alors, il est fidèle comme au premier jour. Avec le temps, Peyo s’est mis à lire la presse et quelques ouvrages de psychologie. L’influence de son beau-frère, l’essor de son entreprise, sa réussite relative y sont pour beaucoup. Le père a compris que le succès consiste en une certaine façon de pouvoir parler d’à peu près tout sans vraiment s’y connaître. Il n’est pas snob, pourtant. Il lit des magazines de vulgarisation qui lui donnent le droit d’appuyer son propos sur des faits, même partiels ; il reprend à son compte des conclusions hâtives, parfois douteuses, mais imprimées sur trois colonnes dans les revues qu’il achète. S’agissant du devenir familial, il est ainsi convaincu qu’une nouvelle maternité sauverait l’harmonie de son couple. Un bébé réveillerait en Suzanne des désirs enfouis, la sortirait de cette molle léthargie dans laquelle l’enfonce le quotidien.

Un autre soir de dispute, il finit par faire part de son projet à sa femme. Il parle de l’enfant comme ciment du couple, de l’envie d’avoir un petit gars, de Gabrielle qui grandit seule, ça va maintenant mais quand on sera vieux ? Il ajoute qu’il n’y a pas de crainte à avoir, il a lu qu’un premier accouchement prématuré ne présume pas du déroulé des grossesses suivantes. Il avance aussi l’argument de l’enfant désiré, planifié, de la fécondation qu’on décide et qui arrive au bon moment, sans surprise. Et cette idée de pouvoir choisir, ça finit par la convaincre, Suzanne. Elle a depuis toujours cette capacité à faire siennes les espérances des autres. Mais s’imaginer avec un nouvel enfant, encore mieux : un enfant décidé… Oui, elle est d’accord.

À la même époque, Jacquie coince la mère pour une conversation sérieuse. Elle veut persuader Suzanne de l’importance d’envoyer sa fille au sport-études de la Ville Rose, pour le collège. L’affaire n’est pas gagnée : madame Pradier ne rechigne pas à faire les allers-retours, mais elle n’éprouve qu’un enthousiasme limité devant les podiums. Elle ne fait pas partie des mamans acharnées à la réussite sportive de leur fille, toujours prêtes à laquer un chignon, soucieuses d’être bien vues. Il faut la convaincre. Jacquie affirme sans ambages :

– On doit envoyer cette gamine au Pôle Espoir, madame Pradier. Elle a de l’avenir.

Jacquie explique qu’en pension à la Ville Rose, Gabrielle recevra une formation adéquate, avec un emploi du temps aménagé, des vacances réduites, un accès simplifié au gymnase. Elle dormira avec d’autres filles chez son entraîneur ; on pourra surveiller son alimentation, son poids, son sommeil, ses sorties, l’intensité de son entraînement, elle sera suivie par des médecins et des diététiciennes, des kinésithérapeutes et des psychologues du sport. Gabrielle pourra prétendre aux compétitions nationales, peut-être internationales. Elle a l’étoffe d’une championne de France ou même d’Europe, il faut lui en donner les moyens : vingt-cinq heures d’entraînement par semaine, six jours sur sept, quarante-huit semaines par an. Ça sera dur, mais Gabrielle a les épaules pour. Jacquie emploie le futur, jamais le conditionnel.

Suzanne, une main sur son ventre, esquive poliment :

– Il faut que j’en parle à mon mari.

Pierre, au début, est d’accord sur le principe de faire de sa fille une petite championne. L’idée devient moins séduisante quand il comprend que cela implique de l’envoyer si loin.

– Combien ça va nous coûter ?

– Mais c’est pas la question ! s’énerve Suzanne.

Pierre, ayant tôt fait d’y voir un effet des hormones du début de grossesse, garde son calme. De toute façon, ils ont l’air d’accord pour dire qu’il n’en est pas question. Le père comprend peut-être que Suzanne est paniquée d’imaginer Gabrielle une nouvelle fois prise en charge par une armée de professionnels prêts à surveiller son corps comme le lait sur le feu.

Les parents disent à leur fille, qui supplie la Vierge matin et soir pour être envoyée à la Ville Rose :

– On prend le temps d’y réfléchir.

Au 15 août, il devient évident, sans qu’on le lui ait vraiment dit, que Gabrielle n’ira pas en sport-études. Elle vient d’avoir onze ans et comme ses cousines sera envoyée au collège de secteur. Alors qu’on célèbre l’anniversaire de l’entrée de la Vierge dans la gloire de Dieu – la sainte, pieusement, reçoit les offrandes de toute l’église –, Gabrielle est maussade.

Au repas de famille, Suzanne, enceinte jusqu’au cou, arbore fièrement son ventre de huit mois. La chaleur de l’été lui va bien au teint. Elle a alors trente-sept ans, Bénédicte et Joséphine trouvent que c’est trop vieux pour un nouvel enfant ; mais, contre toute attente, la grossesse se déroule à merveille. Suzanne a passé la vingt-septième semaine sans problème. Toutes ses peurs sont conjurées par la proéminence qui gonfle sa robe, elle est grosse, cousue de vergetures, et heureuse. Quand bien même le petit frère naîtrait aujourd’hui, il serait sûr de vivre. Peyo assure à son beau-frère que la maternité embellit les femmes et Jean-François, aux prises avec ses deux aînées collégiennes, approuve sarcastiquement :

– Bien plus que l’adolescence, en tout cas.

Au bout de la table, Julie et Estelle ricanent, découvrent leurs dents appareillées. Les adultes sont absorbés par le récit de l’oncle René, qui répète combien éprouvant a été le dépouillement local des dernières élections présidentielles. Il est élu à gauche, comme la majorité des maires de la région, et pendant des heures interminables, en mai dernier, il a compté des bulletins ennemis, ou pire.

– Ce qu’on risque, dans ce pays, c’est une dictature fasciste ! s’emporte-il, devant Pierre qui approuve.

À l’autre extrémité de la table, la María repose son gobelet en plastique avec mauvaise humeur.

– Mi hijo, du temps de la dictature, on buvait quand même le vin dans des vrais verres !

La mémé y voit de moins en moins, ne sait plus chanter, mais elle entend encore tout. Joséphine, qui a choisi d’acheter des gobelets jetables pour s’épargner de la vaisselle, est piquée. Dévouée pourtant, elle se lève :

– Je vais vous chercher une coupe, María.

La mémé se balance dans son fauteuil avec satisfaction. Elle allonge le bras en direction du saladier de melon, posé sur la nappe en papier, elle-même posée sur une planche en bois, elle-même en équilibre sur des tréteaux. À mains nues, la María tâte les différentes tranches, écarte celles qui ne lui conviennent pas, choisit la plus grosse et la plus juteuse. Alors qu’elle ramène son butin vers sa bouche, son corps lourd appuie sur l’extrémité de la planche, provoque un effet de bascule. Le tréteau glisse et la table, en même temps que l’arrière-grand-mère, s’effondre.

En catastrophe, on dégage l’aïeule qui beugle sous les décombres du repas, on nettoie les dégâts, on fait venir le médecin. Le diagnostic est immédiat et sans appel : fracture du col du fémur.

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